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Un monde en paix du Général Jean Cot

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Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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, Paris, 2005

Consolidation de la démocratie en Argentine

Analyse du processus de consolidation de la démocratie en Argentine.

Mots clefs : La démocratie, facteur de paix | Les difficultés d'une culture de paix dans une population ayant vécu la guerre | Analyser des conflits du point de vue social | Analyser des conflits du point de vue économique | Respect du pluralisme politique | Autorité politique | Gouvernement argentin | Militaires | Travailler pour la démocratisation du pouvoir | Argentine

I. Un héritage historique lourd, facteur de consolidation démocratique

L’étude du processus de consolidation de la démocratie suppose la prise en compte et l’analyse du régime autoritaire ainsi que de la période ayant conduit à la restauration des institutions démocratiques.

La nature répressive du régime autoritaire argentin, tout comme ses mauvais résultats économiques et militaires, constituent des facteurs de consolidation du régime démocratique car ils empêchent l’apparition au sein de la société d’un souvenir nostalgique du régime antérieur. Il convient toutefois de préciser que la crise socio-économique laissée en héritage rend par certains côtés, plus difficile la gestion du processus de consolidation. En effet, « dans un pays peu coutumier de la pratique démocratique, la non satisfaction de la demande sociale peut provoquer dans la population un désenchantement qui pourrait être reporté sur la nature même du régime démocratique » (1). Mais dans le cas précis de l’Argentine, l’absence d’alternative préférable à la démocratie, permit la concentration des espoirs sur l’opposition et non sur une intervention militaire salvatrice.

II. Le refus du partage de l’intiative politique par Alfonsín

S’agissant de l’opposition à proprement parler, Alfonsín ne rencontra pas de concurrence crédible. Cette situation explique dans le cadre de la transition, d’une part la marge de manoeuvre relativement large dont jouit le nouveau chef de l’Etat et d’autre part, sa tentative de conserver le monopole de l’initiative politique et de fixer exclusivement « par le haut » les nouvelles règles du jeu politique, c’est-à-dire excluant de la sphère politique les groupes de pouvoir. En effet, Alfonsín a opté pour une politique non concertée, cherchant à exclure de la sphère du politique les acteurs collectifs constitutifs des facteurs traditionnels de pouvoir. La stratégie politique d’Alfonsín traduit une volonté de redéfinir les règles du jeu politique de manière à soustraire l’Etat à la pression corporative et à rétablir le Parlement dans son rôle de médiation et de représentation. Tant dans ses discours pré-électoraux que dans ses déclarations postérieures, Alfonsín a souligné la nécessité de garantir certains droits sociaux en vue de construire une « démocratie sociale » ou « solidariste ».

C’est à la lumière de cette conception générale qu’il va penser les relations entre le pouvoir politique et les groupes d’intérêt, en essayant de rendre autonome le premier vis-à-vis du second.

La stratégie employée par Alfonsín a donc été celle de la « délégitimation », de la démocratisation et de la mise à l’index des groupes d’intérêt.

Mais cette tactique, valable et efficace pour la transition, n’était en revanche pas adaptée au processus de consolidation. En effet, la consolidation de la transition implique le fonctionnement efficace de mécanismes de contrôle du pouvoir exécutif et de partage de responsabilités au sein de l’Etat démocratique. Il s’agit d’assurer la représentation de la société et de garantir un Etat de droit.

Alfonsín fut donc contraint de procéder à une certain ouverture afin de permettre un jeu véritablement concurrentiel entre les partis. La question d’une concertation politique fut particulièrement à l’ordre du jour lorsqu’il lança, fin 1985, son grand projet de réforme constitutionnelle. Mais l’objectif était davantage une volonté d’absorber les forces politiques, profitant de leurs faiblesses et de leurs divisions, qu’un réel partage de l’initiative politique ou qu’une tentative de parvenir à un consensus politique.

La concertation politique s’avérant être un échec, le gouvernement tenta une concertation avec les représentants de l’opposition politique, les acteurs sociaux collectifs, mais là encore sans réelle volonté de partage de l’initiative politique.

III. Le discours d’Alfonsín du 26 avril 1985, déçoit le peuple argentin

Le discours prononcé le 26 avril 1985 par Alfonsín sur la Place de Mai, marqua un tournant décisif, non seulement dans l’approche donnée par le chef de l’Etat aux problèmes économiques, mais également dans la réceptivité du discours démocratique par la population.

Le président de la République avait convoqué sur la Place de Mai, toutes les personnes désireuses de défendre la démocratie. Après l’annonce de son contrôle de la situation politique, il opéra un glissement vers la question de l’aggravation de la situation économique du pays, reconnaissant ainsi l’impuissance du politique à obtenir des résultats économiques. Beaucoup de manifestants mécontents quittèrent la Place de Mai.

Ce jour-là, Alfonsín prit conscience de deux éléments :

  • Il avait surestimé la capacité mobilisatrice du discours démocratique autour des thèmes ne concernant pas directement la démocratie.

  • La seule restauration des institutions démocratiques n’entraîne pas automatiquement la dissolution des conflits sociaux ni la résolution des problèmes économiques.

IV. Réouverture de la scène politique aux groupes de pouvoir

Face à l’importance des tensions sociales et à une situation explosive, Alfonsín mit en place une concertation sociale tripartite avec les acteurs sociaux collectifs. Il en vint même à « coopter » (2) des représentants de ces groupes de pouvoir, ce qui constitue une véritable rupture au regard de sa politique initiale.

La concertantion sociale, qui peut être un facteur important de consolidation de la démocratie, doit en l’occurrence être analysée comme une stratégie à court terme d’Alfonsín. Car encore une fois, elle n’a jamais été significative d’une volonté de faire participer les acteurs sociaux collectifs au pouvoir décisionnel. L’unique objectif de cette manoeuvre était de désarmer la contestation sociale à un moment sensible.

L’année 1987, très difficile pour le gouvernement, marqua le moment où celui-ci commença à renoncer à toute stratégie de consolidation de la démocratie. Il opta pour une approche pragamatique de gestion au jour le jour des problèmes, en fonction de leur gravité.

Durant les deux dernières années de son mandat, Alfonsín disposait d’une faible marge de manoeuvre laissée au gouvernement et il renonça a monopoliser l’intiative politique.

V. Bilan d’un « échec » stratégique

L’absence de solution à la crise sociale et économique a considérablement réduit la marge de manoeuvre du gouvernement mais n’a pas mis en danger le système démocratique. Alfonsín voulait tout assumer, y compris la responsabilité politique des réformes économiques et de leur échec. Si bien que ce fut la personne même du président de la République, et non le régime démocratique, qui perdit sa légitimité lors de la grave crise de 1989. Cette crise ne fut pas attribuée à l’inefficacité du système démocratique mais fut perçue comme l’incapacité du gouvernement radical à consolider le régime démocratique à un niveau autre que politique. La crise a fait reporter les espoirs sur l’alternance au pouvoir, et notamment sur la candidature du péroniste Carlos Menem, dont la campagne était principalement axée sur les thèmes socio-économiques.

Conclusion

La réussite de la transition démocratique et de sa consolidation dépend pour une large part des stratégies mises en œuvre par les acteurs politiques.

En Argentine, la monopolisation par Alfonsín de l’initiative politique fut un échec. La population n’imputa pas cet échec à une défaillance du modèle démocratique mais plutôt à l’incapacité des dirigeants en place.

Il s’agit peut être de la conséquence directe de deux phénomènes :

  • D’une part, la tendance des hommes politiques (argentins), à vouloir imposer leur personne comme incarnation d’une stratégie politique personnelle (en l’occurrence en vue de la transition à la démocratie).

  • D’autre part, la tendance de la population (argentine), à croire en une personne plus qu’à l’efficacité d’un régime particulier, entraînant en cas d’échec, le discrédit de la personne et non du modèle mis en œuvre par cette dernière.

Ces tendances se confirment encore aujourd’hui. Au moment de la crise de 2001, les Argentins exaspérés avaient pour slogan : « Qué se vayan todos » (3), manifestant ainsi davantage une perte de confiance totale vis-à-vis de la classe politique qu’une remise en cause du régime démocratique.

Par ailleurs, il est important de souligner que l’expérience argentine montre combien la seule restauration des institutions démocratiques ne suffit pas à résoudre les conflits sociaux et les problèmes économiques. Et si une certaine consolidation du régime démocratique fut possible, ce fut davantage du fait de la perte de légitimité du dernier régime autoritaire ainsi que de l’absence d’alternative désirable et viable au régime démocratique, que du fait d’un pouvoir de mobilisation du discours démocratique.

Notes :

(1) : Isabelle Bouvier,{Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine}, Paris, Ed. L’Harmattan, 1993, p.58

(2) : Incorporer des membres voire des représentants des groupes de pouvoir à des niveaux différents de l’Etat.

(3) : Pablo Ortemberg, Pour comprendre la crise argentine, Ed. L’Harmattan, 2003, p.179.