Analysis file Dossier : L’intervention Civile de Paix

, Paris, October 2001

Perception des missions civiles de paix par les populations locales

La bonne volonté ne suffit pas. Tout intervenant étranger s’expose à de nombreuses difficultés quand il intervient dans une région en conflit.

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Contribuer à la mise en place de conditions favorables à la construction de la paix ne peut se faire que dans l’interaction avec les sociétés locales. De fait, les règles du jeu social et politique, pour qu’elles fonctionnent, pour qu’elles soient adoptées par tous les acteurs en présence, doivent intégrer impérativement des normes, des valeurs, des institutions préexistantes dans la société et qui elles-mêmes se sont le plus souvent constituées, à travers le temps, au travers d’emprunts multiples à l’extérieur.

S’intéresser aux acteurs locaux

Prendre acte de ces processus implique que les populations locales soient considérées comme les acteurs premiers de la construction de la paix. A observer le comportement des intervenants, sur le terrain, cela est loin d’aller de soi. Aujourd’hui encore, il existe une tendance très forte à considérer les populations locales comme des obstacles éventuels au bon déroulement d’une action pensée en dehors d’elles. Les populations locales sont rarement considérées comme des partenaires, et encore moins comme les acteurs premiers d’un processus que les intervenants viendraient accompagner.

Nous avons également tendance à considérer les sociétés locales à travers des catégories globales, homogènes, statiques. Ceux d’entre vous qui ont vécu dans des situations conflictuelles et post-conflictuelles savent pourtant que, localement, les clivages de type « ami / ennemi », « civil / militaire », « démocrates / non démocrates » sont loin de tout expliquer. La pratique du terrain invite à penser l’hétérogénéité, la pluralité des logiques sociales qui coexistent au même moment, avec leurs rythmes et leurs références propres. Cela suppose que l’on se donne les moyens de comprendre les logiques qui traversent les différents groupes d’acteurs, leurs représentations, leurs intérêts.

Les enquêtes que j’ai menées dans différents pays où intervenaient des missions de paix s’inscrivaient résolument dans la perspective d’une sociologie compréhensive, en cherchant à se placer au plus près du point de vue des acteurs locaux. Mon objectif n’était pas de retracer exactement ce qui se passait ou s’était passé, mais de prendre au sérieux la façon dont les individus et les groupes que je rencontrais comprenaient et expliquaient, subjectivement et empiriquement, leur interaction avec les intervenants. Cela m’a notamment conduite à faire un détour par les imaginaires et les processus institutionnels et sociaux qui façonnaient les univers dans lesquels évoluaient mes interlocuteurs. Je vous dirai tout à l’heure que parmi les matériaux que j’ai utilisés se trouvent notamment les rumeurs, les histoires qui circulent sur les étrangers. Cet imaginaire-là nous parle ; il ne nous informe pas sur la réalité des faits mais sur les représentations qui se construisent autour de l’étranger, dans l’entremêlement des rationalités et irrationalités à l’œuvre. C’est là qu’il faut comprendre la façon dont les populations vivent une présence extérieure.

Vous avez dit : « Population locale » ?

Une autre précision s’impose : qu’entendre par « population locale » ? Sur ce point également, il nous faut prendre nos distances avec bien des pré-conceptions. Première idée sous-jacente à bien des analyses et des interventions : la figure de la victime civile, passive, comprise comme un tout indifférencié. Nous voyons ceux que nous rencontrons comme des victimes et non pas des partenaires, des personnes capables de s’affirmer au moins partiellement comme des acteurs à part entière, faisant des choix, signalant des préférences, pouvant user de ruse à notre égard, pouvant nous tromper.

Deuxièmement, nous devons nous prémunir contre notre tentation commune à lire les situations locales à l’aune de nos propres référentiels et grilles d’analyse. Bien plus, nous cherchons des acteurs qui nous ressemblent ou ressemblent à nos fantasmes. Exemple typique : la façon dont sont abordées les sociétés civiles locales. Les intervenants cherchent des acteurs qui ressemblent à la vision qu’ils ont de la société civile dans leur propre pays (en oubliant au passage la diversité de ses expressions et ses évolutions à travers l’histoire). Ceci peut conduire soit à s’adresser à des acteurs qui ne sont pas représentatifs mais savent quel discours et quelle figure présenter à l’étranger, soit à considérer que la société est désorganisée parce qu’elle ne nous renvoie pas une image qui nous corresponde. L’exemple typique dans ce domaine fut le Cambodge, au moment du processus de paix au début des années 1990.

Enfin, les situations conflictuelles font souvent apparaître des « mondes » qui semblent ne jamais se côtoyer (les élites d’un côté, le gros de la population de l’autre) et que relient pourtant de multiples liens, symboliques et matériels. Ce sont des situations qui appellent une lecture microsociologique, au plus près du quotidien, pour comprendre à la fois ce qui sépare comme ce qui relie les différents réseaux d’action. Il convient donc de bien distinguer les différentes catégories d’acteurs, et de ne pas prendre par exemple la parole de l’intellectuel ou la parole de l’élite comme étant révélatrice de ce que « les Colombiens », « les Haïtiens », « les Rwandais »… pensent.

Dans le cadre restreint de mon propos d’aujourd’hui, je vais me référer uniquement à des éléments concernant les acteurs communautaires et sociaux, et aux principaux éléments que j’ai pu dégager de l’analyse des sources suivantes : environ trois cents entretiens individuels et collectifs, menés de manière semi-directive ou non directive, auprès d’acteurs que je qualifie de « communautaires », c’est-à-dire d’acteurs qui s’organisent au plus près de leur vie quotidienne, dans leurs quartiers et les bidonvilles, dans leur travail (en particulier lorsqu’il s’agit de paysans ou d’artisans), entre femmes ou entre jeunes ; et d’acteurs sociaux (classes moyennes et acteurs en position d’intermédiaires). J’ai également participé, dans plusieurs pays, à des débats sur les interventions étrangères. Enfin, j’ai utilisé des supports de différente nature comme des documents internes aux organisations, tracts, graffitis, rumeurs, histoires qui circulent sur les étrangers, etc.

Quels intervenants ?

Mon propos va notamment s’appuyer sur une grosse enquête menée sur six missions de paix de l’ONU, c’est-à-dire comportant des civils et des militaires, à El Salvador, au Cambodge, en Haïti, en Somalie, au Mozambique, et en Bosnie-Herzégovine. Dans plusieurs de ces pays, parallèlement, se déroulaient des missions également inter-étatiques mais exclusivement civiles. Exemples : la mission civile ONU/OEA qui s’est intéressée aux Droits de l’Homme en Haïti (MICIVIH), de 1993 à février 2001 (avec des interruptions. Des missions inter-étatiques du même type ont également été menées par l’OSCE, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Enfin, dans la plupart de ces pays, intervenaient au même moment des organisations non gouvernementales (du type des Brigades de Paix Internationales). Je les ai incluses dans mon observation.

Il conviendrait bien évidemment de distinguer les situations ; les contextes, le degré d’articulation entre les différents types d’interventions extérieures diffèrent. Les éléments d’analyse que je vous vais vous présenter doivent être compris « en moyenne », avec les limites que comporte tout exercice de généralisation tant les réalités humaines peuvent varier. Ce ne sera pas non plus exhaustif. Je vais vous présenter les principaux éléments que l’on retrouve dans tous les cas et qui me semblent renvoyer aux principales préoccupations et présupposés implicites de ce colloque.

Quatre types de paramètres semblent façonner les représentations qui se construisent autour des intervenants : premièrement, le contexte d’intervention ; deuxièmement, les interprétations variables que les acteurs locaux font du rôle, des activités, des objectifs des intervenants, ce qui va alimenter leurs attentes positives et négatives ; troisièmement, les distinguos établis entre les catégories d’intervenants (en particulier entre civils et militaires – c’est important au regard de notre sujet) ; quatrièmement, ce que j’appellerai les « qualités » dont on attend que les intervenants fassent preuve, en particulier la façon dont se traduisent les concepts de légitimité, de partenariat, de neutralité / impartialité.

Le contexte d’intervention

Ce contexte est d’abord international. De fait, l’intervention a une genèse : par qui a-t-elle été décidée ? Pourquoi et comment ? Dans quel contexte ? Ceci est bien sûr particulièrement important dans le cas d’une organisation internationale ou d’un État, mais pas seulement. Les différents objectifs implicites et explicites de ceux qui, hors du pays, ont été impliqués dans l’initiation de l’intervention à laquelle on prend part viennent également brouiller les cartes. Enfin, parce que différentes organisations interviennent au même moment dans le pays, qu’on le veuille ou non, la façon dont on va être perçu dépend aussi du comportement de ces autres intervenants ; il faut le savoir.

Le contexte local varie selon les enjeux du conflit, les spécificités de la région, de la ville, du quartier dans lequel on va intervenir et qui ont leur histoire propre. C’est souvent quelque chose que l’on a tendance à oublier. Dans des pays comme la Somalie, en Afghanistan a fortiori, intervenir dans le nord de l’Afghanistan ou dans la région de Kaboul aura des implications différentes. Localement, les acteurs gardent également une certaine mémoire des interventions passées, en particulier de celles qui se sont succédées dans un passé proche. Je connais peu de pays où les populations n’aient pas vécu d’expériences d’occupation suivies d’arrivées successives d’étrangers qui annoncent des choses, font des promesses qu’ils ne tiennent que très rarement. Tout intervenant, quel qu’il soit, est précédé de tout cet ensemble aux contours mal définis ; cette histoire à laquelle il ne peut rien changer ne pré-détermine pas tout mais elle explique que l’on n’intervienne jamais en terrain « vierge ».

Troisième élément du puzzle : les modalités d’intervention. Les lieux d’implantation, la façon dont on occupe l’espace, les lieux que l’on va fréquenter, y compris dans sa vie sociale, jouent un grand rôle. On est également plus ou moins « visible », selon la quantité d’intervenants de toute sorte qui se trouvent dans le pays au même moment. Il faut savoir que, par exemple, les militaires et les policiers qui interviennent dans le cadre d’une mission de l’ONU sont les plus identifiables : ils sont en uniforme, portent un béret ou un casque bleu… Les civils, au contraire, sont très difficiles à repérer entre eux. Entre un membre d’une organisation internationale, un employé d’une ONG, un journaliste, un missionnaire pentecôtiste… il est le plus souvent impossible, pour les populations locales, de faire la différence. L’intervenant civil est inclus dans ce magma d’individus qui passent, qui posent tous à peu près les mêmes questions, qui disent tous qu’ils viennent aider à construire la paix, et dont les populations se demandent souvent ce qu’ils font « vraiment »… Dernier point important : le fait de ne pas faire que « passer » et d’entrer en relation directe avec les gens. Sont ici notamment visés les problèmes de langue. Dans les enquêtes, les gens ne demandent pas que les intervenants parlent leur langue mais qu’ils fassent un effort, qu’ils essaient au moins de communiquer. Quand on a recours à des interprètes, il faut savoir que cela a des conséquences sur la relation. Je vous renvoie ici aux travaux de l’anthropologie sur la notion de courtier et de courtage. De fait, tous les individus qui, localement, vont s’interposer comme intermédiaires entre les intervenants et la « population » auront un rôle décisif sur les perceptions qui, de part et d’autre, vont se construire. C’est là un point qui devrait conduire à accorder plus d’attention à la question des employés locaux des organisations et au choix des interlocuteurs et intermédiaires.

Les différentes interprétations du mandat et des objectifs de l’action

Comment va être défini le contour de ce que l’on peut raisonnablement attendre des intervenants ? Avant même son arrivée dans un pays – si celle-ci est annoncée ou prévue – tout intervenant est précédé d’un ensemble d’attentes qui peuvent ne pas correspondre du tout à ce qu’on pense pouvoir apporter. Celles-ci vont évoluer au fur et à mesure de l’intervention. Deux éléments particulièrement importants me paraissent nécessaires à assimiler à cet égard.

Premièrement, toute action qui, de près ou de loin, vise à promouvoir la construction de la paix, de la démocratie, des Droits de l’Homme, renvoie à de nombreuses représentations qui se coïncident pas toujours. Il importe donc que les intervenants soient minimalement conscients des modèles implicites qu’ils véhiculent mais aussi des interprétations variables que vont en faire leurs interlocuteurs, localement. Ainsi, la définition de la paix ou de la sécurité peut varier sensiblement d’un groupe à l’autre.

Deuxièmement, les acteurs communautaires et sociaux locaux disposent généralement d’informations très partielles et imprécises sur ce que viennent faire les intervenants. A défaut de points de repères rigoureux, les attentes vont être à la mesure des souffrances vécues et des besoins immédiats qu’elles suscitent au regard de la survie quotidienne qui est le lot de la majorité des habitants dans les pays post-conflictuels. Une survie qui se limite souvent à : 1) ne pas se faire tuer ; 2) manger. Je m’arrêterais ici simplement sur la première dimension : « ne pas se faire tuer ». De fait, les attentes en termes de sécurité sont très importantes. De ce point de vue, aussi décevant que ça puisse paraître, l’idée selon laquelle le fait de ne pas avoir d’armes confèrerait d’emblée une image positive aux membres d’une intervention civile est démentie par toutes les enquêtes. Quand on a des problèmes d’insécurité importants, lorsqu’on est menacé dans sa vie quotidienne de multiples manières, ce sont des gens avec des armes qui rassurent dans un premier temps. Cela peut ensuite évoluer, bien entendu, surtout s’il s’avère que ces armes ne servent pas à protéger la population, ce qui est très souvent le cas. Mais l’effet psychologique initial doit être compris. Pour cela, je me référerai au cas d’Haïti : au moment de l’organisation des élections de décembre 1990, il y avait une mission civile avec du personnel de sécurité ; en réalité, des observateurs militaires disposant uniquement d’armes de poing. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils ont joué un rôle décisif pour rassurer une population qui avait été massacrée lorsqu’elle était allée voter trois ans plus tôt (élections de novembre 1987). D’autres exemples nous font dire que lorsqu’une population locale vit dans l’insécurité à cause de bandes armées ou de groupes politico-mafieux, l’arrivée de civils sans arme ne rassure pas. Les gens disent : « vous êtes des rigolos », « vous n’êtes pas sérieux », « vous voulez faire croire que vous faites quelque chose pour nous mais vous nous envoyez des jeunes qui viennent ici comme en vacances »…

Troisièmement, les activités qu’une mission civile peut mener sont parfois très mal comprises localement. Tel est le cas des activités de formation et de monitoring. Ainsi, les programmes de formation peuvent faire l’objet de réactions de rejet. Les gens disent : « Attendez, vous voulez nous apprendre les droits de l’Homme ? Vous pensez que nous ne savons pas quels sont nos droits ? Vous croyez que nous vous avons attendus pour défendre nos droits, pour nous mobiliser, pour nous battre ?. Ce n’est pas à nous qu’il faut apprendre que nous avons des droits, c’est à ceux qui les violent. »

La notion d’observation peut également être très mal comprise. Le fait de venir pour faire des rapports, pour constater la situation et la faire connaître à l’étranger peut ne pas être totalement compris. Dans différents pays d’enquêtes, l’incompréhension qui en résultait était exprimée dans des termes rigoureusement identiques : on les voit « courir partout avec leurs 4 x 4 » ou bien « se promener » mais, au fond « ils ne règlent rien », « ils ne font rien », « ils ne font que regarder ». A l’instar d’un responsable d’organisations de jeunes en Haïti, à plusieurs reprises, les enquêtés font part de leur impatience dans des termes souvent très proches : « Si c’est pour constater la situation, on n’a pas besoin d’eux. Il y a déjà eu des milliers de constats dans ce pays, on sait ce qui ne va pas. Pourquoi dépenser encore de l’argent pour ça ? ». Là où il existe des organisations locales relativement structurées qui font un travail en matière de droits de l’Homme, la réaction est encore plus vive. Elles ont l’impression que vous venez faire leur travail dans des conditions de travail et de sécurité incomparablement meilleures que les leurs mais sans avoir leur connaissance des réalités locales. En d’autres termes, vous leur faite une concurrence inégale. Il en irait tout autrement si les intervenants venaient effectivement soutenir les dynamiques locales mais, bien que cet objectif soit souvent affiché, dans les faits, c’est rarement le cas car chacun veut développer « son » propre programme avec « ses » propres interlocuteurs.

Civils ou militaires ?

Dans les enquêtes auprès d’acteurs communautaires, les gens sont le plus souvent capables d’indiquer le nom de la ou des personnes avec lesquelles ils ont été en contact. Si on leur demande : « Mais c’est un civil ou un militaire ? Quelqu’un d’une ONG ou d’une OI ? », en général ils l’ignorent. Ce n’est pas cela qu’ils retiennent. De fait, quand ils ont des contacts directs avec les intervenants (et pas seulement parce qu’ils les voient passer en voiture, aller au restaurant ou qu’ils entendent des histoires sur leur compte), ceux-ci sont individualisés. Ils évaluent leurs interlocuteurs avec beaucoup de pragmatisme, tentant d’identifier, ponctuellement, celui qui peut leur être plus favorable. A El Salvador par exemple, les militaires onusiens avaient en général une très mauvaise réputation. Ils étaient considérés comme étant très proches des militaires salvadoriens. Et bien même dans ce cas, dans certaines provinces, j’ai constaté que les gens allaient plus volontairement vers les militaires parce que ceux qui se trouvaient là étaient jugés plus compréhensifs, plus ouverts que les civils.

De même l’appréciation des différentes origines nationales des intervenants (voire même des couleurs de peau) se fait de façon très pragmatique. Là encore, le fait que l’on juge plutôt le personnel à ses actes explique que les présupposés puissent être révisés. Le racisme est, dans l’ensemble, beaucoup plus prégnant entre les intervenants eux-mêmes voir de la part de certaines élites locales que dans la population. Exemple : au Cambodge, contrairement à ce que l’on a beaucoup dit, les intervenants d’origine africaine ont souvent su construire une relation de qualité, par-delà les préjugés de couleur qui existent dans la culture cambodgienne.

La légitimité n’est jamais donnée une fois pour toutes

Pour conclure sur les qualités que l’on attend d’un intervenant, encore une fois, l’idée que l’intervention civile serait plus légitime que l’intervention militaire n’est pas prouvée. Aucun élément d’enquête ne permet de l’affirmer. Je crois surtout qu’il faut se souvenir que la légitimité n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle doit être construite localement ; c’est un processus interactif et jamais achevé. Je dirais qu’à la limite, quelles que soient les conditions dans lesquelles vous intervenez, quelles que soient les motivations les plus généreuses que vous avez, ce n’est que dans le déroulement de votre action que votre légitimité va se construire, y compris dans votre comportement quotidien, dans ces petites choses qui permettent de vérifier que vous respectez les populations locales et qu’elles peuvent vous faire confiance. Ce qui veut dire que rien n’est jamais gagné d’avance, quelle que soit la réputation qui vous a précédé, mais que rien n’est jamais perdu non plus ; il est toujours possible de rattraper une mission qui s’est mal engagée. Encore faut-il prendre le temps d’entendre et de comprendre ce que nos interlocuteurs ont à nous dire au sujet de notre présence dans leur pays.

A ce propos, les organisations locales souffrent beaucoup d’avoir l’impression qu’on vienne occuper leur espace, au lieu leur apporter un soutien. Ceci est particulièrement important dans les situations où le déploiement de missions internationales s’accompagne d’une véritable invasion d’ONG de toutes sortes. À Pristina, trois jours après l’arrivée des premiers contingents de l’OTAN, on dénombrait déjà plus de 300 ONG internationales ! Dans de tels cas, les acteurs locaux se sentent étouffés, frustrés de ne pas être considérés comme des interlocuteurs responsables. Physiquement et symboliquement, on les prive de leur espace. Même si l’on est envoyé par une petite organisation sans beaucoup de moyens, sauf exception, on arrive dans le pays dans une position où le fait de s’être expatrié volontairement (et non poussé par la nécessité économique ou la situation politique), ses conditions matérielles et de sécurité n’ont rien à voir avec celles des interlocuteurs locaux. Il faut être conscient de cette inégalité de fait. De même, il faut s’interroger sur sa capacité à modifier son projet pour mieux répondre à celui de ses partenaires, à leur laisser la possibilité d’évaluer son travail, à assumer ses responsabilités.

Enfin, l’idée selon laquelle un intervenant doit essayer d’être neutre, impartial, explique que l’on aille souvent droit dans le mur. Jamais un intervenant n’est perçu ainsi. Il suffit d’écouter les acteurs locaux : ils ne veulent surtout pas d’un interlocuteur neutre. Ils veulent un allié, c’est normal. Ils veulent quelqu’un qui les soutienne véritablement. Je crois qu’il y a tout un travail à faire sur cet aspect, et particulièrement pour des intervenants civils.

Conclusion

Les acteurs locaux font preuve de beaucoup de pragmatisme et de flexibilité dans leur approche des intervenants, bien plus que ces derniers. C’est normal : ils sont dans leur environnement et, en outre, ils en ont vu bien d’autres. En général, les intervenants ont un temps d’adaptation beaucoup plus lent. Le processus peut toutefois leur être amplement facilité s’ils font l’effort de prendre au sérieux et de comprendre les motivations et les objectifs de leurs interlocuteurs. Comme je le dis souvent lorsque je participe à des formations de militaires et de policiers qui sont envoyés dans des missions de paix, je crois qu’il faut aborder le contexte et les acteurs avec lesquels on va être en contact lorsqu’on intervient dans une société tiers, de la même façon que lorsqu’on a à intervenir dans un quartier ou un milieu que l’on ne connaît pas, par exemple en France. Il faut entrer en relation avec la même simplicité et les mêmes précautions : l’autre ne fonctionne jamais exactement comme moi, il a son histoire, ses références, ses intérêts, ses qualités et ses défauts. En même temps, il est comme moi un être humain et il n’y a pas de raison que je lui prête des affects ou des idées que je ne voudrais pas qu’on me prête. C’est avec la même démarche qu’il faut aller vers « l’étranger », avec beaucoup de simplicité. Je crois que si on se souvenait plus souvent qu’il s’agit d’abord et avant tout d’entrer dans une relation, donc dans un échange entre êtres humains, nous éviterions bien des erreurs.

Notes

  • Propos issus des Actes du colloque, Intervention civile de paix, Assemblée Nationale, 2001.