Fiche d’analyse Dossier : L’Amérique Latine, des sociétés en pleine recomposition: quelques enjeux pour la construction de paix

Paris, 2008

Le mouvement altermondialiste latino-américain

Défis et difficultés dans la quête de reconfiguration de la construction de la paix par la société civile sur la base de la notion d’intérêt collectif.

Mots clefs : Coopération Nord-Sud | Travailler en Alliance | Forum Social Mondial | Venezuela | Mexique | Brésil

I. Racines et enjeux du mouvement alter-mondialiste

Depuis janvier 2001, le point d’orgue annuel se joue à Porto Alegre parallèlement à la rencontre du Forum économique mondial de Davos - concurrence symbolique, sachant que ce dernier réunit depuis trente an un millier de chefs d’entreprise, experts et chefs de gouvernement pour des négociations commerciales.

La question a donc été de savoir pourquoi et comment les militants du monde entier ont choisi la ville de Porto Alegre pour organiser ces forum sociaux mondiaux, et donc pourquoi ces espaces de dialogue, de convergence se situent en Amérique latine. Il sera alors intéressant de suivre le récit de Bernard Cassen, Chico Whitaker et Oded Grajew pour comprendre comment ils en sont venus à créer ces forums sociaux mondiaux. Dans une seconde partie, nous tenterons de comprendre l’influence du mouvement zapatiste dans la mouvance altermondialiste, puis de l’altermondialisme sur les politiques de deux Etats Sud Américain : au Brésil et au Venezuela. Enfin nous terminerons par les défis futurs que le mouvement altermondialiste aura à affronter.

A. Historique des luttes conçues comme anti-impérialistes et anti-libérale en Amérique Latine

Fréderic Delorca, dans l’Atlas alternatif, propose de remonter à la Genèse des résistances anti-impérialistes et néo-libérales pour expliquer le dynamisme contestataire sur le sous continent américain.

Nous nous situons dans les années 1990, en pleine hégémonie de la mondialisation du capital, de l’influence des Etats-Unis et du modèle néolibéral triomphant de l’URSS. Cette période, en Amérique Latine se traduit par des modifications importantes des conditions de vie des Latino Américains à travers, notamment, la privatisation des entreprises publiques et la vente des principales richesses nationales.

A cette même époque, on assiste, sur le continent Sud Américain, à un affaiblissement des organisations du mouvement populaire, des syndicats ouvriers, des ligues de paysans, etc. Cette modification des champs de lutte se traduit également par un fort exode rural à cette époque. Aussi les années 1990 vont voir les mouvements sociaux et contestataires changer d’orientation et ceci entraînera la recomposition des mouvements sociaux.

Nous pouvons alors citer une série de phénomènes que nous aurions pu qualifier d’épiphénomènes mais qui ont en fait profondément modifié la structure des luttes sociales en Amérique Latine.

Le premier événement que nous retiendrons ici est « le Caracazo » en 1989 au Venezuela. C’est la première explosion populaire contre le néolibéralisme promu par le FMI. Ces émeutes violentes ont pour fondements la crise économique que traversait le Venezuela depuis le début des années 1980 et les privatisations massives lancées par son président, privatisations qui paralysaient la population même si elles satisfaisaient le FMI.

Le soulèvement des indiens en Equateur en 1990 et la marche des peuples indigènes en Bolivie en 1990 marquent également, le retour (ou l’arrivée) des indiens sur la scène politique, mais elles sont aussi le signe que les nouveaux acteurs sociaux, armés de propositions nouvelles, venaient reconfigurer la carte politique. Elles sont en outre, pour les consciences populaires, significatives du fait que ceux qu’on considérait comme de « petits peuples » peuvent accomplir de grandes mobilisations.

Notons finalement la campagne continentale à l’occasion de la Résistance indigène, noire et populaire de 1992 qui est, comme son nom l’indique, à l’échelle continentale ; les révoltes zapatistes et des Sans terres au Mexique et au Brésil dès le début des années 1990 ou encore l’élection, en 1998, de Hugo Chavez, qui, pour les militants du monde entier, signe l’accession de Caracas comme capitale du militantisme.

Plus largement, c’est l’Amérique Latine qui revêt le statut de leader dans l’organisation des mouvements altermondialistes comme en témoignent les forums sociaux mondiaux qui y seront organisés.

B. L’Amérique latine et Porto Alegre comme points d’orgue du mouvement altermondialiste

La Définition du Forum Social Mondial est inscrite dans la Charte des Principes du FSM. Le Forum social mondial est un espace de débat démocratique d’idées, d’approfondissement de la réflexion, de formulation de propositions, d’échange d’expériences et d’articulation de mouvements sociaux, de réseaux, d’ONG et autres organisations de la société civile qui s’opposent au néo-libéralisme et à la domination du monde par le capital et par toute forme d’impérialisme. A la première rencontre mondiale de 2001 a succédé un processus mondial de recherche et de construction d’alternatives aux politiques néo-libérales.

Cette définition est inscrite dans la Charte des Principes du FSM. Francisco Whitaker, dans le « Correio da Cidadania » du 22/01/2001 raconte qu’un « mouvement social de contestation » est né au lendemain des contestations contre l’Accord multilatéral d’investissements - AMI (MAI en anglais) qui devait être signé par les pays les plus riches et l’OCDE avant d’être « proposé » (ou « imposé ») aux autres pays du monde. Le Monde diplomatique publia un article de Lori Wallach et Ralph Nader leaders du mouvement « Public Citizens ». Suite aux réactions suscitées par l’article, la France se retira de la négociation. Ce fut une des premières victoires des mouvements contestataires et cette lutte contribua également à la création d’ATTAC (à l’origine Association pour la taxe Tobin d’aide aux citoyens et, aujourd’hui, Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens).

C’est donc a cette époque, à l’ère de la mondialisation du capital que des manifestations contraires à ce type de mondialisation commencèrent à s’organiser : comme celle de Seattle, contre l’OMC, ou celles contre le FMI et la Banque mondiale à Washington. Depuis plus de vingt ans se réunissent à Davos les chefs des Etats les plus puissants et des hommes d’affaires au sein du forum économique mondial. Aussi, et depuis janvier 2001, le point d’orgue annuel se joue à Porto Alegre parallèlement à la rencontre du Forum économique mondial de Davos - concurrence symbolique, sachant que ce dernier réunit depuis trente an un millier de chefs d’entreprise, experts et chefs de gouvernement pour des négociations commerciales.

Le Forum social mondial réunit cette première fois plus de 4 000 délégués venus de 120 pays et 20 000 militants à l’occasion de 400 débats et ateliers consacrés à la production de richesses et leur partage, à la démocratie à l’éthique, etc. L’année suivante, ce sont plus de 50 000 personnes venues de 110 pays et 10 000 délégués qui se déplacèrent. Le troisième sommet fut plus gigantesque que les autres : du 23 au 28 janvier se rassemblèrent 100 000 personnes, 30 000 délégués 4 962 organisations et 1710 ateliers pour débattre de développement durable, principes et valeurs, droits de la personne, diversité, égalité, médias, culture, soviet civile et bien d’autres thèmes.

Plus largement, c’est l’Amérique Latine qui revêt le statut de leader dans l’organisation des mouvements altermondialiste comme en témoignent les forums sociaux mondiaux qui y seront organisés.

Le choix de Porto Alegre et du Brésil a été justifié par les organisateurs du premier Forum social mondial par le fait que le Brésil est (ou était) un pays du « tiers monde », qu’il y contenait des grandes concentrations urbaines. Le Brésil connaissait également des mouvements sociaux puissants et des relais politique sympathisants et ouvert aux revendications altermondialistes. Enfin, la ville de Porta Alegre est une des rares villes au monde qui avait organisé et mis en place un budget participatif. Ce budget ayant avant tout pour objectif de faire en sorte que la population participe activement à l’élaboration et au suivi de la politique municipale qui la concerne.

ATTAC explique que le budget participatif est un instrument de démocratisation de la gestion publique et promeut la décentralisation des décisions politiques et économiques. Il s’appuie sur deux principes fondamentaux.

  • Le premier est le principe de la participation universelle et directe. Tout citoyen a le droit de débattre et de discuter les orientations de l’État. Ainsi, le plus modeste habitant de tel État ou commune a le droit de manifester son opinion, indépendamment de son appartenance à une institution, sans avoir à demander l’autorisation à un « coronel » ou un « patron », et en ayant les mêmes droits qu’un « doctor ». La participation populaire est exercée de façon directe, sans intermédiaire.

  • Le second principe qui fonde le processus concerne la présentation et la discussion de tout le budget public de l’Etat : le citoyen aura l’occasion de délibérer sur les diverses composantes de la dépense publique (salaires, coûts d’entretiens, de fonctionnement, d’investissements, charges financières et autres …) et de la recette publique.

Aussi, dés janvier 2001, le Président Lula prend l’initiative de soutenir l’organisation du premier Forum social mondial avec le soutien de ATTAC. Le mouvement altermondialiste propose une autre vision du pouvoir politique, de la résistance et de la mondialisation. Il s’est également proposé de remettre en question le consensus de Washington. De par son ouverture aux différentes organisations de la société civile, le mouvement altermondialiste s’est imposé comme espace de convergences aux revendications des mouvements contestataires du monde entier. Mais cette large ouverture pose certains problèmes et notamment pose la question de l’efficacité sociale du mouvement altermondialiste. Aussi la deuxième partie de cette analyse proposera une étude critique des défis qui attendent le mouvement altermondialiste et de ses perspectives à court et à moyen terme.

II. Défis et mouvement alter-mondialiste au début du 21ème siècle : critiques et perspectives

En Amérique latine, on assiste à une hausse de l’intensité et de l’amplitude des convergences et des processus de luttes, qu’il s’agisse de luttes paysannes - dont celles du MST (Mouvement Sans Terre) au Brésil - de mouvements de femmes, de communautés autochtones (Front Zapatiste de Libération Nationale, communautés indiennes aymara des hauts plateaux de Bolivie, communautés quechua de la région d’Ayacucho et de Cuzco au Pérou, etc. qui luttent contre l’uniformisation identitaire et culturelle et pour la reconnaissance des droits humains indigènes). Au début des années 2000, il semble que la majorité des mouvements sociaux de ce continent ont convergé autour de la lutte contre l’ALCA (Área de Libre Comercio de las Américas, zone de libre-échange des Amériques) et qu’ils ont gagné en unité d’action et réussi à conquérir des espaces importants à l’intérieur des sociétés et des médias latino-américains, jusqu’à influencer l’agenda des puissants. La lutte contre l’ALCA a atteint son paroxysme à Mar del Plata en novembre 2005 et a été portée par deux acteurs majeurs : les mouvements indigènes et les mouvements paysans.

Paradoxalement, un des effets de cette montée en puissance des mouvements sociaux en Amérique latine est la tendance de beaucoup de gouvernements à s’approprier le succès de leurs revendications. Dans ce continent en plein bouillonnement, le Brésil occupe une place particulière, en étant perçu comme un moteur de l’altermondialisme dans le Sud. Avec un important soutien d’ATTAC-France, du Monde Diplomatique et de diverses organisations européennes, ce sont principalement des personnes et des organisations brésiliennes qui ont développé et mis sur pied le FSM (Forum Social Mondial) qui s’est tenu trois années de suite à Porto Alegre en 2001, 2002 et 2003.

En somme, la gestion de la diversité au sein des Forums Sociaux altermondialistes constitue une expérience inédite en ce qu’elle ouvre des perspectives et engage des pistes de réflexions qui pourront contribuer à relever un défi majeur qui se pose aux acteurs et aux sociétés de notre temps: vivre ensemble dans nos différences en construisant un monde plus juste et plus pacifique. Petit à petit, les milliers d’acteurs qui créent ce Forum tentent de faire émerger une nouvelle culture du politique qui souligne tout l’apport de la diversité et de l’ouverture des espaces altermondialistes.

A. L’émergence de la notion d’intérêt collectif

Bien que les luttes contre la mondialisation néolibérale restent encore marginales dans de nombreux pays de Sud - surtout en comparaison avec certains pays occidentaux et latinoaméricains - le constat établi nous permet de pointer le développement, sous différentes formes, de l’altermondialisme dans cette partie du globe. L’idée des forums sociaux a été reprise par les Africains qui en ont fait des espaces de dialogue entre les paysans, les politiques, les ONG du Nord et du Sud, sans oublier les formes de résistance spontanée qui naissent un peu partout dans ce continent. L’Amérique latine a vu les paysans s’organiser en puissants réseaux comme le MST pour unir leurs forces, parallèlement aux Brésiliens qui ont rendu possible l’existence du Forum social mondial. Lors du FSM de Bombay, les Indiens ont fait prendre conscience qu’il existait d’autres types de problématiques sur lesquelles doivent se mobiliser les altermondialistes, en défendant, par exemple, les droits des intouchables.

L’exemple des Forums sociaux africains, dont un des objectifs est de « consolider les capacités d’analyse, de proposition et de mobilisation des organisations du mouvement social africain afin qu’elles puissent jouer pleinement leur rôle en Afrique et au sein du mouvement social mondial », témoigne de l’intérêt d’une telle démarche et de la nécessité de l’encourager et de la poursuivre en l’améliorant.

Le cas de la Belgique.

Ce processus peut également être mis sur pied en Belgique par des associations de développement, à travers l’organisation de rencontres entre acteurs du Sud d’une même région ou d’un même pays et des experts. Ainsi, par exemple à propos de la politique européenne de développement, ces rencontres seraient l’occasion pour les acteurs du Sud de bénéficier d’informations précises sur cette politique et les problèmes qui y sont liés. L’appui d’experts pourrait les aider à élaborer avec compétence leur position par rapport à l’Union Européenne et à la présenter aux personnes et instances adéquates. Ce genre d’actions aboutirait ainsi à une forme de lobbying politique, construite dans une dynamique de partenariat entre acteurs du Sud et du Nord.

D’autre part, organisations et citoyens du Nord pourraient davantage relayer les revendications des mouvements du Sud auprès du public occidental, de la société civile et des décideurs. Ces derniers ne se limitent pas au monde politique mais englobent également les milieux économiques et sociaux. Cette transmission implique une meilleure connaissance et une meilleure compréhension des réalités locales, permettant un soutien plus efficace de leurs revendications, pouvant prendre la forme du lobbying politique. Ce processus a été entamé en Belgique par de nombreuses associations et mérite d’être activement poursuivi, pour un monde où les droits fondamentaux de chacun sont respectés et où les revendications du Sud sont entendues et prises en compte.

Pour terminer, rappelons que ces questions relatives à un soutien du Nord au Sud sont toujours à traiter avec prudence, en tenant compte de la diversité des contextes sociaux et géopolitiques de chaque région et de chaque pays. Il serait en effet erroné de vouloir agir de la même manière en Amérique latine et dans le monde arabe, ces deux régions vivant des réalités radicalement différentes tant d’un point de vue sociopolitique que sur le plan des luttes et des résistances.

C’est ainsi que la société civile va se structurer pour couvrir les espaces oubliés par les gouvernants. On retrouve cette idée avec les organisations non gouvernementales qui jouent véritablement un rôle de « locomotive dans le développement local et régional et favorisent une certaine justice sociale en Amérique latine ».

Ces mouvements s’apparentent à des réactions naturelles de défense face à un système d’injustices récurrentes et ne sont donc pas structurés. La révolte, contrairement à de nombreux pays européens, n’a pas été pensée, théorisée. Ces marginaux ethniques, de classe (Mouvements paysans comme celui des Sans Terres au Brésil), de genres, réagissent et lancent des mouvements de contestations contre un événement particulier, dans un secteur précis de la société. La révolte part ainsi de la base, voire de l’extérieur de la société, contre un événement particulier à un moment donné. C’est ce qu’Orlando Fals Borda appelle la « sphère du micro » : les enjeux de ces mouvements sociaux sont liés au quotidien et concernent une population particulière. Ces mouvements populaires réagissent en opposition au politique, rejettent un système hiérarchisé de type quasi féodal ou politique rime avec domination, enrichissement des plus riches et affaiblissement des plus pauvres. La structuration n’est alors par à l’ordre du jour et la révolte prend la forme de mouvements de protestations, de rejet et non de construction, d’alternative.

Cette première forme de réaction de la société civile va entraîner une instabilité politique chronique. A partir de 2000, un président chaque année a été destitué par la rue. On ne compte pas moins de neuf crises politico-institutionnelles entre 1995 et 2005. La multiplication des frustrations, aggravée au cours des années 1990 par une généralisation de l’accès à l’informatio2, se traduit de manière générale par des votes contestataires.

L’alternance politique régulière empêche la construction de projets politiques pérennes ne faisant qu’accroître les tensions sociales et le rejet du politique. Les institutions démocratiques encore fragiles sont parfois même concurrencées par la nostalgie d’une époque autoritaire.

Mais la problématique sociale latino-américaine n’est pas qu’une question politique interne. Les Etats-Unis ont depuis de longues années une influence capitale sur le continent latino-américain. Déjà durant la Guerre Froide, les Etats-Unis ont tenté d’instrumentaliser certains conflits inter-étatiques du sous continent dans le cadre de leur lutte contre l’expansion communiste. La prise de conscience de ce phénomène en Amérique latine a parfois entraîné une préférence pour le règlement pacifique des différends pour contourner l’influence nord américaine. Lors de la chute de l’Union Soviétique, les Etats-Unis considéraient l’Amérique latine comme un enjeu stratégique majeur. La fin de l’ère soviétique a ainsi permis un accroissement exponentiel de l’influence des politiques néolibérales à travers le monde, et particulièrement en Amérique latine. C’est ainsi que, malgré la diversité de leurs enjeux, les mouvements sociaux, et plus largement la communauté latino américaine, se redonnent un sens à travers la lutte contre un même ennemi : les politiques néolibérales aux conséquences désastreuses imposées par les pays riches et notamment les Etats-Unis. On assiste ainsi à un véritable réveil de l’ensemble de la société civile qui doit faire face à une véritable menace sur son identité même. Parmi les traditions de lutte en Amérique latine, la lutte contre l’impérialisme est ainsi quelque chose de dominant. Le Forum Social Mondial de Porto Alegre constitue un exemple de « réponse militante et citoyenne au modèle que tente d’imposer le néolibéralisme ». Malgré les singularités propres à chaque mouvement, un sentiment d’unité progresse peu à peu.

Cette prise de conscience d’un intérêt commun va émerger de manière progressive sur le continent. C’est ainsi que la déception des latino-américains face à la démocratie au plan national (le soutien à la démocratie en Amérique latine est passé de 61 % en 1996 à 48 % en 2001. On constate tout de même une augmentation nouvelle de ce chiffre à 58 % en 2006) va revigorer d’autres formes de démocraties locales et de projets de collaboration au niveau régional.

L’émergence de la notion d’intérêt collectif va s’enraciner au coeur des mouvements sociaux qui vont peu à peu se réapproprier le politique.

B. La collectivisation des intérêts ou la réappropriation du politique par la société civile

Après une première phase de construction des mouvements populaires et sociaux en opposition au politique, la multiplication des conflits amène ces derniers à repenser le sens même de leur action. Une certaine solidarité émerge entre les mouvements qui prennent conscience de l’existence d’un intérêt commun malgré la diversité de leurs origines. Face à une concentration du pouvoir politique qui devient extrême, on assiste à une véritable convergence des composantes de la société civile. La protestation, les frustrations se retrouvent ainsi canalisées par la reconnaissance et la rencontre des différentes dimensions du mouvement social. Le phénomène de « démystification des partis politiques » prend ici une importance capitale. « De nombreux militants découvrent, comme Marx le fit à son époque, que les partis ne sont pas la seule forme possible d’organisation de l’action politique, qu’ils sont apparus en Europe dans un contexte historique et culturel spécifique au XVIIIe siècle, qu’ils n’ont pas été indispensables à la prise du pouvoir ».

C’est ainsi que les mouvements sociaux tentent de passer de la contestation à la proposition. Les grandes décisions pouvant avoir un impact pour l’avenir du continent ne peuvent qu’être prises par les instances politiques. Non seulement les partis politiques sont dans l’incapacité de trouver des solutions aux problématiques économiques et sociales, mais ils ne sont pas les seuls à être les sources de l’action politique. D’un rejet total de la sphère politique, on passe désormais à une revalorisation de cette dernière. Le politique a été détourné de sa fonction première pour pérenniser les privilèges d’une certaine partie de la population. La société civile doit se réapproprier cet outil et l’utiliser pour son objectif originel : la satisfaction du bien commun.

Les mouvements sociaux se lancent dans une phase de structuration, non pas en tant qu’organisation hiérarchisée mais en tant qu’organisme capable de préparer des projets d’avenir. Au premier abord, cela peut paraître contradictoire avec les origines mêmes de ces mouvements. Mais ces derniers n’ont pas pour autant perdu leur spécificité c’est-à-dire la mise en avant d’intérêts non pas personnels mais généraux. On retrouve ainsi les principes d’une véritable démocratie interne au sein des mouvements nouvellement structurés : direction collégiale, alternance, absence de véritable chef, seulement des représentants et ce pour ne pas tomber dans l’organisation de type oligarchique des partis politiques. On sort ainsi de la sphère du micro où l’on agissait en réaction à des événements particuliers pour une population particulière pour intégrer la « sphère du macro » et mettre en avant la possibilité d’agir ensemble, politiquement, pour faire avancer des intérêts communs.

Ce processus transforme les mouvements sociaux qui deviennent ainsi de véritables alternatives politiques, des mouvements de propositions et plus seulement des organisations de protestations. L’objectif est de faire du politique un outil de fabrication du consensus, de satisfaction de l’intérêt commun et non plus un instrument d’exclusion et de domination. On retrouve cette idée au sein des mouvements crées en réaction aux effets néfastes de la mondialisation. D’un rejet total de ce processus, l’anti-mondialisation est peu à peu passée à l’altermondialisation : l’idée directrice n’est plus le rejet d’une globalisation inéluctable mais celle de la construction d’alternatives nouvelles.

Notes

  • Auteurs de la fiche : Léa DROUILHAT et Elisabeth TAN.