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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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, Johannesburg, Mai 2007

Les enjeux de la transformation des conflits et de la construction de la paix dans le sud de l’Afrique et dans la région des Grands Lacs.

Difficultés, défis, solutions novatrices.

Les différents témoignages recueillis lors de cet atelier sont révélateurs de l’existence d’une grande variété de situations conflictuelles dans différentes régions d’Afrique. Toutefois, les discussions et débats engagés ont permis de mettre en exergue, à la fois le constat de conflictualités qui s’expriment de différentes façons en fonction du contexte tout en ayant des racines historiques, sociales, politiques, culturelles partagées (et l’identification consécutive de défis communs), ainsi qu’un même besoin urgent de trouver des solutions (novatrices) pour parvenir, dans certains cas, à gérer des conflits, dans d’autres, à les transformer, et entamer ou continuer à mettre en œuvre un processus de construction de paix.

Les situations décrites par chacun des participants semblent parfois incomparables et pourtant… des problématiques transversales émergent, révélatrices de l’interdépendance qui prévaut dans ces situations conflictuelles.

La nécessité commune de parvenir à entamer et/ou instaurer un processus de paix stable et durable traverse l’hétérogénéité des expériences décrites en leur donnant une direction commune. Les échanges et les dialogues que ce genre d’atelier provoquent prennent alors tout leur sens dès lors qu’ils permettent à des acteurs vivant des situations différentes de communiquer, et bien souvent de réaliser combien leurs situations apparemment éloignées se rejoignent en fait, pouvant donner lieu à la recherche de solutions communes plus efficaces car moins isolées.

La richesse des discussions a donc permis de procéder à l’identification d’un certain nombre de difficultés à surmonter (I), et donc de défis à relever (II), face auxquels des solutions (novatrices) ont été proposées (III).

I. Constat de difficultés communes et interdépendantes

1. Un système politique défaillant

Selon les principes de la théorie démocratique occidentale, afin que les institutions étatiques respectent au mieux les libertés individuelles, et notamment les droits de l’Homme, il est indispensable d’établir une séparation entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, de sorte que l’indépendance de chacun soit garantie . Il s’agit en effet de différencier les instances qui fixent les règles de l’exercice du pouvoir, de celles qui exercent la responsabilité concrète de ce pouvoir et de celles qui contrôlent la mise en œuvre des règles et la légitimité de l’exercice du pouvoir.

Dans beaucoup de pays d’Afrique ces principes ne sont pas respectés et les dirigeants politiques sont à l’origine de bien des manipulations et instrumentalisations du pouvoir.

Quelle que soit la forme du modèle étatique en vigueur, le problème majeur tient à l’utilisation qui en est faite au profit d’une petite minorité.

a) Instrumentalisation politique des divisions ethniques

En Afrique du sud, le régime en place cultive la haine des différences afin d’exploiter celles-ci. Il s’agit de la politique du « diviser pour mieux régner ». « De cette façon les gens ne parviennent pas à trouver de vision commune, ils focalisent sur leurs différences et oublient ainsi qu’ils ont un « ennemi » commun : le gouvernement », commente, Simon Kobedi , l’un des participants. L’une des difficultés que rencontre l’Afrique du sud encore aujourd’hui, est que la population ne se considère pas comme une seule et même nation . Or, si l’on reprend les traits caractéristiques du modèle de l’Etat nation, il s’agit d’un « Etat qui sait tisser des liens entre la population sur des valeurs positives, par opposition aux valeurs négatives basées sur la distinction d’une communauté à l’égard d’une autre ». Le fait de creuser les clivages ethniques permet au pouvoir en place d’éviter que la population ne concentre son attention sur les disfonctionnements du régime. Il pourrait être intéressant d’illustrer cette « stratégie politique » par une référence à l’Argentine des années 1980, où, alors que la situation était explosive et la cote de popularité des militaires au plus bas, le Général Galtieri décida de lancer le pays dans l’aventure de la guerre des Malouines : l’idée était cette fois de rassembler la nation toute entière autour d’une même cause, afin de lui faire oublier les dissensions du moment et de modérer ses revendications.

En RDC, la situation est similaire avec la manipulation de l’ethnicité par la classe dirigeante. Marie Mwira fait remarquer que les différences ethniques en elles-mêmes ne sont pas source de conflits : les situations conflictuelles apparaissent au travers de la sphère politique qui utilise ces différences et les instrumentalise, incitant à la haine et aux divisions .

b) Monopolisation du pouvoir par une petite minorité et oppression de la population

Le pouvoir politique du Zimbabwe est entièrement monopolisé par une seule et même personne qui ne laisse aucun espace pour la négociation et déploie une politique d’oppression et de répression.

La population du Swaziland connaît le même problème d’oppression doublé d’une dépendance forte au régime en place liée, entre autres, à la question des terres qui pour la plupart appartiennent au roi.

Enfin, au Mozambique, la population est très peu consciente de ses droits : la classe politique en « profite » largement pour agir en toute impunité. Il faut ajouter que le contexte de guerre civile ayant perduré pendant près de 16 ans, entre la Résistance nationale mozambicaine (Renamo) et l’Etat conduit par le front de libération du Mozambique (Frelimo), explique en grande partie la peur ressentie encore aujourd’hui par les gens vis-à-vis de la police nationale, généralement police gouvernementale qui agit pour défendre les intérêts d’un seul groupe.

2. Du traditionalisme culturel au conservatisme politique : une évolution complexe vers la modernité.

Etymologiquement, le terme « moderne » est issu du mot grec « modos » qui signifie « d’aujourd’hui ». Etre moderne c’est avant tout, vivre avec son temps et non pas conserver ce qui est jugé ancestral. Ainsi la modernité se veut en rupture avec ce qui précède, notamment les traditions.

Or, dans un grand nombre de pays d’Afrique le poids de la culture et des traditions est encore extrêmement présent au quotidien et guide les rapports non seulement des hommes entre eux mais aussi vis-à-vis des autorités. Le chemin vers la modernité ne se fait pas aisément : nombreuses sont les incompatibilités avec les valeurs fondatrices des sociétés, obligeant à une évolution lente et progressive qui, bien que respectant autant que possible l’importance symbolique des traditions, la bouleverse et la transforme profondément.

En RDC le statut de la femme est directement lié à la tradition socio-culturelle du pays . Les mentalités ont intégré et considèrent « normal » : l’inégalité flagrante entre hommes et femmes, l’absence de reconnaissance de l’engagement et du rôle de la femme dans la société tout comme la discrimination dont elle fait largement l’objet.

Les femmes sont également victimes de violences régulières et ne parviennent généralement pas à faire valoir leurs droits.

Au Swaziland le carcan culturel dans lequel la population est enfermée empêche celle-ci de mesurer le degré d’oppression qu’elle subit. Cet aveuglement doublé d’un sentiment de peur vis-à-vis du régime en place a pour effet un immobilisme empêchant toute ouverture

vers les valeurs et les pratiques de la modernité.

Le Zimbabwe connaît ce même obstacle de la peur face aux autorités et l’immobilisme quasi-structurel qui en découle. Pour la plupart l’objectif principal est de parvenir à survivre : il est donc exclu de s’opposer ouvertement au gouvernement.

Or, il semble que l’évolution vers la modernité permettrait de dépasser ces différents obstacles.

En effet, la modernité met en scène l’individu qui est à lui-même son propre fondement et sa propre fin, indépendamment de toute référence à une transcendance. De cette façon l’individu va progressivement faire prévaloir sa volonté d’agir dans la communauté politique, par le biais du consentement. L’homme de la modernité va être celui qui par son travail accède au statut d’homme libre et partant, de citoyen (cf. John Locke). L’évolution vers la modernité se traduit ainsi par une tendance à l’égalisation des droits entre individus autonomes et libres. Il s’agit en fait d’une modification profonde des structures sociales vouée à pacifier les rapports sociaux en allant vers davantage de justice.

3. Sociétés démantelées, fracturées, minées

Un peuple ayant vécu l’expérience d’une guerre n’en sort jamais indemne… ni d’un point de vue matériel – dégradation de la situation économique (pauvreté), destruction de l’infrastructure, démobilisation, etc. – ni d’un point de vue symbolique – destruction des liens sociaux, incertitude face à l’avenir, perte de confiance, traumatismes, souffrances –.

Le tissu social s’en trouve bien souvent affaibli voire totalement détruit. Quelques illustrations :

Au Rwanda, le traumatisme du génocide est encore très présent dans les esprits. La population rwandaise parviendra-t-elle un jour à surmonter cette expérience déchirante et à réconcilier durablement Hutus et Tutsis ? Par ailleurs, les nombreuses commémorations organisées par le régime actuel, bien que nécessaires, présentent l’inconvénient de raviver sans cesse le souvenir des atrocités commises . La question a été posée de savoir, comment, dès lors, se « désimprégner » d’un tel passé, effacer toutes méfiances, et parvenir à ce que Hutus et Tutsis se respectent en tant que tel ? Mais alors une autre question s’impose : est-il question d’ « effacer » ce passé ou au contraire de l’assumer pour pouvoir se réconcilier ?

S’agissant de l’Afrique du sud, les questions liées à l’injustice sociale et à la pauvreté ont constitué les éléments les plus marquants de ces dernières années. Or les divisions au sein de la population, issues de l’époque de l’apartheid, sont encore présentes et constituent un obstacle de taille dès lors qu’il s’agit de lutter contre ces deux phénomènes et de pacifier les rapports sociaux.

Quant au Mozambique, les accords de paix ayant mis fin à 16 années de conflits armés ont posé le problème, non des moindres, de la réinsertion des quelques 92 000 anciens combattants au sein de la société civile mais également de leur communauté et parfois même de leur famille…

4. Une justice souvent inefficace et défaillante

Un autre principe de la théorie démocratique occidentale, veut que la soumission des institutions étatiques au droit constitue l’un des piliers fondateurs de toute démocratie. Par ailleurs il est indispensable de créer un cadre juridique stable, sécurisant et prévisible dans lequel s’inscrive un appareil judiciaire impartial, indépendant, accessible et efficace, et grâce auquel le droit et les droits de l’Homme puissent être garantis et promus.

Partant de ces principes, il est évident que la plupart de pays Africains élaborent et mettent en pratique des principes et des modalités de justice très différents, en accord avec leur propre culture, leur propre histoire, leurs contextes actuels…

En RDC, les tribunaux sont corrompus ; dans ces conditions il est très difficile pour les femmes de faire valoir leurs droits et d’obtenir gain de cause lorsque leurs droits sont bafoués ou lorsqu’elles sont victimes de violences.

La situation du Rwanda est particulière : le génocide de 1994 a causé des dégâts considérables à tous niveaux et la justice ordinaire s’est retrouvée seule à devoir gérer les innombrables conséquences juridiques d’un massacre sans précédent : des milliers de personnes attendaient et attendent toujours que justice soit faite tandis qu’une multitude d’autres espère être réhabilitée… Dans de telles circonstances les institutions et la justice ordinaire ont vite été dépassées…

En Afrique du sud, les traces de l’apartheid sont encore présentes dans le domaine de la justice qui n’est pas la même pour tous : encore aujourd’hui, un blanc peut tuer un noir en sachant qu’il lui sera possible d’obtenir sa libération en payant une caution…

5. Des difficultés d’ordre socio-économique

a) Accès, attribution, répartition des terres

Le problème de la terre apparaît de façon récurrente comme une préoccupation de premier ordre pour la quasi-totalité des participants à cet atelier, issus de différents pays. Les discussions ayant eu cours permettent de résumer la situation de la manière suivante :

Au Swaziland, la majorité des terres appartient au roi entraînant ainsi une forte dépendance de la population vis-à-vis du régime en place. En outre, les coutumes et traditions liées à la terre sont parfois en contradiction avec le contenu même de la loi….

Concernant le Zimbabwe la politique actuelle de distribution des terres a été définie de manière à récompenser les partisans du régime en place. Actuellement les rendements agricoles sont en chute libre et la situation économique est désastreuse…

Quant au Rwanda la difficulté vient du manque de surfaces cultivables. Depuis 1959, la peur de manquer de terres n’a cessé d’alimenter une « hostilité ethnique » qui a atteint son paroxysme avec le génocide de 1994 .

Enfin, en RDC, le problème de la terre concerne essentiellement les femmes qui n’ont légalement pas le droit d’en posséder : en effet, elles sont soumises aux systèmes patriarcaux de propriété et d’héritage des ressources au sein de la famille qui entretiennent l’inégalité des sexes et interdisent à la femme l’accès à la terre. Cette situation constitue un obstacle à leur émancipation et contribue au creusement de la pauvreté dès lors qu’il leur est impossible d’accéder au revenu indépendamment de leur mari .

b) Exploitation des ressources : une distribution inégalitaire

Il semble, au travers des différentes discussions, qu’au-delà de la nature de l’Etat ou du modèle de régime en place, l’une des difficultés auxquelles doivent faire face les différents pays d’Afrique tient à la distribution des ressources…

L’exemple de la Chine a été cité comme étant en train de réussir sa transition économique , tandis que l’Afrique qui dispose d’énormément de ressources doit faire face à une grande pauvreté. L’Asie et la plupart des pays d’Europe se sont développés et enrichis en fermant leurs frontières ; l’Afrique au contraire, est censée développer son économie en les ouvrant . Or l’instabilité de la région est souvent liée à cette dynamique d’exploitation des ressources .

Il s’agit donc de prendre le contrôle de l’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale, de lutter pour le contrôle de l’Etat et des richesses qui y sont associées .

II. Identification de défis communs

1. Changer les modes de gouvernance : promouvoir le respect de l’Etat de droit

Le modèle de démocratie tel que nous le connaissons dans la plupart des pays d’Europe est absent des pays d’Afrique représentés à l’atelier. Dès lors, la question se pose de savoir comment passer d’un système autoritaire à un mode de gouvernance démocratique ? Et liées à cette question, d’autres interrogations surgissent : est-il simplement possible de prétendre implanter un certain modèle dans n’importe quel pays ? Instaurer la démocratie, oui, mais quelle démocratie, quelle forme ? Il est indispensable, en effet, de donner un sens à cette démocratie et d’arriver à comprendre comment les gens la perçoivent . Vaste chantier…

Au-delà du mode de gouvernance vers lequel évoluer, le défi politique consiste principalement à contrer le manque de démocratie qui se concrétise par la monopolisation ainsi que l’instrumentalisation du pouvoir par les dirigeants en place et rompre avec l’oppression qui en découle.

Au Zimbabwe, John Stewart explique que le pouvoir est entièrement monopolisé par une seule personne qui développe une politique d’oppression de la population ; la situation à laquelle fait face le pays est proche d’une guerre civile. Aussi, le véritable défi consiste à trouver le moyen de permettre la participation au pouvoir politique de la société et de plusieurs groupes pour la formation du Gouvernement. Il s’agit d’ouvrir le jeu politique et de commencer à démocratiser le pouvoir pour que celui-ci ne soit plus exercé sans et contre la société… De même au Swaziland où règnent peur et oppression, l’ouverture du jeu politique est indispensable pour déjouer la dépendance de la population au régime en place.

Autrement dit, comment associer les différentes communautés aux processus de décisions politiques ?

Au Mozambique le défi est celui de la responsabilisation des dirigeants politiques , qui doivent craindre d’être pénalisés s’ils ne procurent pas certains services. En effet, « tout pouvoir induit une responsabilité à l’égard de tous ceux qui se trouvent affectés par l’exercice de ce pouvoir. Tous les pouvoirs devraient donc être justiciables et tenus de rendre des comptes, non seulement à leurs propres citoyens mais également à la communauté internationale ».

En RDC, il s’agit de lutter contre la manipulation des différences ethniques par les autorités en place afin de parvenir à pacifier les rapports sociaux. Il est indispensable de contrer les astuces de politiques à qui profitent ces divisions et de réaliser un travail pour la bonne gouvernance. Tel est également le défi en Afrique du sud, où le régime en place entretient et même nourrit à bien des égards la haine entre blancs et noirs. L’objectif aujourd’hui est de parvenir à ce que la population toute entière s’identifie en tant qu’une seule et même nation et que prévalent des valeurs telles que la tolérance, le respect, voire la valorisation des différences.

En Afrique comme ailleurs, promouvoir un Etat de droit constitue un défi majeur pour créer un environnement stable dans lequel les citoyens sont informés de leurs droits et sont protégés .

2. Moderniser sans bafouer les valeurs traditionnelles

Comment gérer la transition d’un système autocratique vers un système de gouvernance démocratique ? Comment moderniser sans par là-même bafouer les valeurs traditionnelles, fondatrices de la société ?

Aussi, le défi de la modernité passe par des enjeux différents selon les pays représentés à l’atelier : en RDC il s’agit principalement de l’émancipation de la femme par la promotion d’une société plus juste et harmonieuse ; un véritable travail doit être réalisé sur les mentalités pour les faire évoluer vers des valeurs différentes, souvent plus respectueuses de l’égalité des genres.

Au Swaziland comme au Zimbabwe le défi de la modernité consiste à obtenir une large participation de la population aux différents processus de décision et de manière plus générale à la vie publique du pays, afin de mettre un terme à une situation d’immobilisme chronique.

Ces changements que le passage à la modernité suppose, ne peuvent intervenir sans provoquer de crises - crise des valeurs, mais aussi crise de la pensée et crise politique – inhérentes aux questionnements qui mettent en cause les différents aspects de la société et les cadres de pensée traditionnels. Si la modernité est l’objectif à terme, le principal défi tient à la manière d’opérer une telle évolution. Car de même qu’on ne saurait imposer un certain type de modèle politique à n’importe quel pays sans tenir compte de son histoire passée, l’on ne saurait imposer de façon radicale un mode de pensée en changeant brutalement les règles du jeu de la vie sociale. De plus, il est essentiel de souligner qu’il est ici question d’évolution et non de substitution et donc d’abandon des valeurs traditionnelles ; en effet « l’idée consiste à se libérer du solennel – et donc en partie de la tradition comme poids et non comme référence – sans pour autant le détruire . » Moderniser, sans bafouer les valeurs traditionnelles….

3. Reconstruire le tissu social

Pour reconstruire le tissu social et parvenir à une véritable cohésion de la société certains acteurs semblent avoir un rôle capital à jouer et notamment les jeunes ainsi que les femmes.

Qu’il s’agisse du Rwanda pour surmonter l’héritage du génocide ou de l’Afrique du sud pour impulser un changement nécessaire et lutter contre les divisions nées de l’époque de l’apartheid, la nouvelle génération semble constituer le principal espoir. A elle de donner un sens à la démocratie et de construire l’image de la citoyenneté.

Quant aux femmes, « naturellement médiatrices », selon Marie Mwira, il semble qu’elles aient beaucoup à apporter en matière de construction de la paix et ce, quel que soit le pays concerné. Leur émancipation et leur participation au sein de la vie publique est donc un objectif de premier ordre.

Par ailleurs, la réinsertion au sein de la société, des anciens combattants, au Mozambique notamment, constitue un défi majeur pour lutter contre la stigmatisation dont ils font l’objet de la part d’une population qui ne perçoit en eux que des délinquants.

Enfin, il est indéniable que pour reconstruire le tissu social la lutte contre les injustices sociales et la pauvreté est essentielle, afin d’assurer des conditions de vie décentes à tous et de mettre fin aux divisions socio-économiques entre citoyens d’une même nation.

4. Instaurer une justice indépendante, impartiale, efficace et réconciliatrice

Pour tous les pays ayant traversé des situations de conflits internes, le principal défi actuel est celui de la réconciliation. Comment œuvrer efficacement en faveur de la réconciliation au sein de pays meurtris et divisés ?

En Afrique du sud, les traces de l’époque de l’apartheid sont toujours présentes et régissent encore à bien des égards les relations entre blancs et noirs. La question a été posée de savoir « comment gérer un passé qui s’est imprégné en chacun de nous ? ».

De même au Rwanda, le génocide de 1994 est loin d’être effacé. La justice ordinaire ne peut pas seule, tout assumer. Les personnes devant être jugées pour être condamnées ou réhabilitées sont bien trop nombreuses. Il est toutefois urgent que ce processus avance et aboutisse. Hutus et Tutsis ne pourront en effet pas vivre ensemble et s’identifier comme un seul et même peuple, tant que la vérité n’aura pas été faite sur le génocide et ses bourreaux condamnés. L’enjeu est donc de taille et passe par un indéniable impératif de mémoire, c’est-à-dire : savoir ce qui s’est passé, pouvoir le dire et en conserver le souvenir. Savoir ce qui s’est passé, c’est connaître et nommer publiquement les actes, leurs auteurs et leurs victimes. C’est reconnaître une souffrance et permettre à ceux qui l’ont traversée de pouvoir s’exprimer, c’est aussi permettre aux survivants, aux familles et à la génération actuelle d’avoir accès à une vérité qui ne peut que contribuer à l’amélioration de leur vie future. Et cette Vérité qui est mémoire, atteint seulement sa plénitude dans l’accomplissement de la justice ; une justice sans laquelle aucune réconciliation ne peut être envisagée.

Toutefois cette exigence de vérité, de mémoire et de justice de la part des victimes, se heurte à celle, symétrique, de non-vérité des faits, d’oubli et d’impunité de la part des responsables de violations graves aux droits fondamentaux. Les politiques de réconciliation mises en œuvre doivent alors gérer l’inconciliable. Comment satisfaire les uns sans déplaire aux autres ? Comment dès lors parvenir à réconcilier les deux camps ? La justice doit ainsi tendre à l’établissement de « compromis », un juste milieu entre la vérité des uns et celles des autres….

Un autre défi majeur a été constaté en RDC, celui-ci concerne la situation des femmes : comment permettre que la justice garantisse leurs droits de manière efficace et les protège en cas de maltraitances et de violences avérées ?

5. Surmonter les difficultés d’ordre socio-économique

a) Modifier la politique de distribution des terres

L’enjeu principal s’agissant de la terre consiste à en changer le mode de distribution sur la base de critères autres que la « fidélité » au régime. En effet, que ce soit au Zimbabwe, avec une politique de distribution aux seuls partisans du régime, ou au Swaziland où le roi propriétaire de la quasi-totalité des terres est seul maître de cette distribution, les opposants ne sauraient prétendre bénéficier des mêmes droits que les autres. Le degré de compétence n’intervient en aucune façon dans la politique de répartition. C’est ainsi qu’on aboutit à des résultats économiques catastrophiques, comme au Zimbabwe qui a connu une chute de son rendement agricole de 18 % par rapport à 1999 et que nombreux sont ceux qui, comme au Swaziland, une fois dépouillés de leur terre n’ont nulle part où aller…

En RDC où le problème de la terre concerne essentiellement les femmes, le défi est davantage celui de l’évolution progressive des valeurs traditionnelles (us et coutumes), l’élimination des obstacles culturels entravant la pleine participation des femmes et leur accès aux mêmes droits que les hommes.

Le Rwanda, pays des mille collines, connaît quant à lui, une organisation de la production en autarcie familiale. Ainsi, au-delà de la nécessité de moderniser les exploitations rurales afin de produire davantage, l’un des principaux défis consiste à diversifier les sources de la richesse nationale en diversifiant notamment l’activité économique des Rwandais .

b) Redistribution équitable des ressources

Le défi d’une redistribution équitable des ressources concerne la grande majorité des pays d’Afrique et constitue une condition essentielle pour réduire les inégalités grandissantes. Au-delà des déséquilibres internes en matière de redistribution, l’un des problèmes majeurs tient au fait que la plupart des ressources dégagées par l’activité économiques des pays d’Afrique sont exploitées au niveau international. Comment procéder pour garantir un climat économique intérieur à la fois sûr et stable tout en profitant des possibilités offertes par la mondialisation ? Autrement dit, comment faire pour que les ressources de l’Afrique profitent à l’Afrique ?

III. Solutions (novatrices) proposées

1. De nouveaux modes de gouvernance : la promotion du respect de l’Etat de droit

Quelques mots d’ordre : « négociation, dialogue, information, consultation, participation »

Afin de contrer la monopolisation ainsi que l’instrumentalisation du pouvoir au Zimbabwe, la solution proposée consiste d’une part, à renforcer les capacités des organisations et des medias qui travaillent pour le changement et la démocratisation du pouvoir, et d’autre part à former des leaders communautaires dans le domaine de la médiation .

A la question cruciale de savoir comment permettre la participation de plusieurs groupes pour la formation du gouvernement, et donc ouvrir le jeu politique, la réponse est celle de la négociation et du dialogue avec le régime oppressif en place afin de faire pression pour qu’il accepte le changement . Pour l’heure, l’élite refuse ce processus ; toutefois il est important d’insister dans cette dynamique.

Dans cette même logique de nécessité du dialogue et des échanges : la Grande conférence réunissant les dirigeants des différentes ethnies et quelques membres du gouvernement, prévue le 15 juin 2007 en RDC .

Au Mozambique, la population n’est généralement pas consciente de ses droits : or, nul ne saurait revendiquer un droit qu’il ne connaît pas… La dimension d’information et de « vulgarisation » est donc extrêmement importante, pour inciter les gens à participer à la vie publique. Comme corollaire : l’impératif de consultation des communautés : en Afrique du sud, par exemple, cette question n’est malheureusement pas à l’ordre du jour. Le plus souvent des décisions sont prises et après seulement les populations en sont informées, entraînant parfois des réactions de violences.

2. Moderniser sans bafouer les valeurs traditionnelles

La question de l’évolution de la tradition vers des valeurs modernes est très délicate et ce, pour plusieurs raisons : d’une part parce que les chefs traditionnels ont beaucoup à y perdre et essayent de garder une certaine emprise sur le pouvoir, et d’autre part parce que les populations rurales n’ont pas forcément envie d’un tel changement, provenance qui plus est, des villes. Elles se retrouvent alors entre deux types de gouvernement : local et traditionnel.

En RDC la solution proposée en vue de moderniser sans par là-même bafouer les valeurs traditionnelles, consiste à travailler avec les chefs coutumiers, afin de les associer au processus . Cette évolution passe également par l’alphabétisation des femmes et l’organisation pour elles, d’ateliers auxquels les hommes sont conviés. L’invitation des hommes à participer a pour but de militer en faveur de l’émancipation de la femme tout en évitant la provocation . Au Rwanda la démarche a été quelque peu différente : ont été créées des « Associations de promotion de la femme » qui ont participé aux changements de la loi et permis qu’aujourd’hui l’égalité des genres soit largement reconnue .

Au Zimbabwe comme au Swaziland, il s’agit de mobiliser la population afin de l’inciter à participer activement aux processus de décisions et à faire davantage pression sur le gouvernement pour que cesse cette dynamique d’oppression permanente.

3. Reconstruire le tissu social

En RDC où le problème de l’instrumentalisation des divisions ethniques mine la cohésion sociale, il semble qu’une des solutions consisterait à renforcer le lien communautaire pour ne pas focaliser sur les ethnies : ex des chèvres pacificatrices .

Autre facteur de divisions, comme dans beaucoup de pays : le problème de la distribution des ressources. S’agissant de la région des Grands Lacs, un projet intégrateur constituerait une façon de lutter contre la pauvreté . En effet, dans cette région cohabitent des pays pauvres et des pays riches si bien qu’une redistribution des ressources en faveur des pays pauvres pourrait permettre de mieux stabiliser la région.

Au Mozambique, l’un des principaux enjeux concerne la réinsertion des anciens combattants au sein de la société . Pour y parvenir, PROPAZ a mis en place un projet pilote de formations des anciens combattants afin de leur inculquer des connaissances en matière de négociation et de résolution des conflits et les empêcher de reprendre les armes.

Quant au Rwanda, l’espoir de parvenir à une véritable cohésion sociale semble pour beaucoup reposer sur les principaux acteur de l’avenir de demain : les nouvelles générations. Convaincu que la paix est une pratique pour laquelle l’apprentissage est essentiel, UMUSEKE a mis en place deux outils d’éducation des jeunes à la paix . Ces outils ont pour objectifs de les sensibiliser et de leur apprendre à penser par eux même en faisant des choix raisonnables basés sur des analyses rationnelles où n’interviennent qu’à minima les ressorts moralisateurs et les arguments affectifs.

4. Justice : œuvrer pour la réconciliation

Le devoir de mémoire s’impose comme condition préalable à toute vérité… Il s’agit par ailleurs de sauver de l’oubli ceux qui font partie de l’Histoire : en ce sens une exigence éthique du souvenir s’impose. La mémoire du passé est notre responsabilité à l’égard d’un avenir qui reste à construire. Sans mémoire il n’y a pas de vérité ; sans vérité, il n’y a guère de justice ; sans justice la réconciliation nationale devient impossible. Or cette dernière doit permettre aux victimes de recouvrer une identité blessée, pour donner au pays une nouvelle occasion de refonder le pacte social dans des conditions véritablement démocratiques.

En attribuant à certains le sort qu’ils méritent d’autres recouvrent leur dignité… Il ne s’agit pas de vengeance mais de justice, une justice qui garantisse à tous, le droit à la vie et au respect de l’intégrité personnelle, une justice qui assigne à chacun sa place.

C’est en ce sens, et afin de palier aux carences d’une justice surchargée dans un contexte de post-génocide, que le Rwanda a fait le choix d’instaurer, en complément de la justice ordinaire, une justice davantage populaire prise en charge par les « Juridictions Gacaca ». Leur vocation principale est de marier la dimension réconciliatrice et celle rétributrice de la justice transitionnelle.

L’Afrique du sud quant à elle, a connu la mise en place d’une Commission de Vérité et Réconciliation suite à la période de l’apartheid. Cette initiative a permis de donner une plate-forme de discussions aux gens mais n’a pas prévu de suivi… Encore aujourd’hui un blanc peut tuer un noir en sachant qu’il pourra payer une caution pour sa libération.

En RDC, l’initiative mise en œuvre est celle de la formation de para-juristes pour lutter contre les violations des droits de la femme et les violences qu’elles subissent .

Aucune de ces initiatives n’est ou n’a été sans faille et bien qu’aucune n’ait permis de réconcilier pleinement et durablement les populations en cause, il s’agit d’expériences extrêmement enrichissantes qui ont permis d’approfondir et d’élargir nos connaissances en matière de réconciliation.

5. Surmonter les difficultés d’ordre socio-économique

a) Accès, attribution, répartition des terres

Au problème récurrent et généralisé de la terre plusieurs solutions sont envisageables :

Au Rwanda, par exemple, un processus a été entrepris en vue de former les jeunes à d’autres activités. Il s’agit de développer d’autres centres d’intérêts en ouvrant de nouvelles perspectives de travail. Pour y parvenir ont été mises en place des formations de coopératives non agricoles .

Le Mozambique, quant à lui, a légiféré pour arriver à une situation plus juste : en effet, un amendement prévoit que si une personne a vécu entre 5 et 10 ans dans un même endroit, le lopin de terre lui appartient automatiquement. Si l’Etat veut malgré tout le récupérer, il doit verser au propriétaire une compensation financière .

Au Zimbabwe comme au Swaziland, la politique de distribution des terres devrait être fondée sur les compétences et le mérite de chacun et non pas dépendre de l’appui porté ou non au gouvernement en place. Il s’agirait pour le Zimbabwe de redonner une chance au pays de corriger des résultats désastreux en matière de productivité agricole et à la population du Swaziland de dépasser cette relation de dépendance au régime et donc de fragilité et d’incertitude économique.

En RDC, une avancée de taille consisterait à donner le droit aux femmes de posséder des terres, indépendamment de leur mari .

b) Redistribution des ressources

S’il ne fait aucun doute qu’une redistribution des ressources est plus qu’indispensable pour stabiliser les différents pays de la région et réduire les immenses inégalités, les solutions à mettre en œuvre sont extrêmement complexes.

Le problème qui se pose dans la plupart des pays est de parvenir à développer leur économie en ouvrant celle-ci au reste du monde. Cette situation est, petit à petit, devenue inévitable dès lors que des dirigeants politiques, tels que ceux du Zimbabwe, ont tellement affaibli leur pays, qu’ils n’y eut d’autres choix que de confier leur exploitation à d’autres .

Par ailleurs, certains pays sont déjà si endettés que les institutions internationales refusent de leur accorder d’autres prêts.

Une chose est sûre, si une solution devait venir de l’extérieur, il semble qu’elle ne pourrait être qu’impulsée par des pays d’Afrique, et notamment l’Afrique du sud, en tant que leader régional….

L’intégration régionale, pourrait quant à elle constituer une stratégie efficace en ce sens que les pays qui se regroupent resserrent leurs liens et renforcent par là même leur capacité à participer au commerce mondial. Elle permet aussi aux producteurs de réaliser de plus grandes économies d’échelle et de bénéficier de la mise en place d’infrastructures au niveau régional.