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, San José, Costa Rica, 25 - 28 novembre 2009

Le processus de réconciliation franco-allemand

Un demi-siècle d’engagement pour la construction européenne et la paix dans le monde.

Introduction

Synonyme d’ennemies héréditaires, après trois guerres en moins d’un siècle, la France et l’Allemagne ont pourtant bâti une relation exemplaire.

La coopération entre les deux pays est aujourd’hui si étroite qu’elle leur permet souvent de faire du « couple franco-allemand » le moteur de la construction européenne et de (dé)montrer au monde entier la voie pour sortir des conflits par le rapprochement et l’équilibrage des intérêts.

Comment s’est construite cette relation particulière ? Comment se caractérise-t-elle ? Comment va-t-elle évoluer dans une Europe élargie ?

Le moment crucial pour cette transformation d’une relation encombrée se situe bien entendu au lendemain de la deuxième Guerre mondiale. Nous savons tous ce que nous devons au chancelier Adenauer et au général de Gaulle. Tout le monde s’accorde pour constater que les deux peuples ont trouvé le chemin de la réconciliation en raison de l’intuition et de la volonté de ces deux « hommes d’état » hors du commun : une réconciliation si profonde que le terme « d’amitié franco-allemande » était très vite accepté pour désigner cette mutation historique.

Mais naturellement, une transformation aussi radicale d’une relation ne s’effectuera jamais à cause de la seule volonté de deux hommes. Entre la France et l’Allemagne, nous sommes toujours un pas plus loin que la seule paix. A quoi cela tient-il ? A la gravité et à la douleur des expériences du passé ? A la conscience de nos responsabilités européennes ? Certainement. Mais aussi à un courage moral que les responsables politiques saluent rarement, quand ils acceptent de le voir : je pense à la générosité du peuple français de pardonner à leurs confrères d’outre-rhin les méfaits des gouvernements criminels successifs et au travail exceptionnel que le peuple allemand a su accomplir pour comprendre son égarement et en trouver les origines. En creusant son histoire, la politique allemande a pu tisser secrètement entre nos deux nations des liens que l’oubli aurait défaits.

Pour l’avoir vécu personnellement, j’ose postuler qu’il n’existe pas deux pays au monde qui entretiennent des relations aussi étroites et diverses que l’Allemagne et la France. Partons donc à la découverte du lien passionnant qui unit ces deux peuples à la fois si proches et si dissemblables, si ressemblants et si complémentaires. Depuis maintenant bientôt 50 ans, en se fondant sur le Traité de l’Elysée, l’amitié entre Français et Allemands se décline à tous les niveaux : de l’artisan au chef d’Etat en passant par l’étudiant, le syndicaliste, l’enseignant, le commercial, l’ingénieur et enfin, mais loin d’être les moindres… les militaires.

Les étapes majeures de la coopération franco-allemandes après 1945

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réconciliation franco-allemande, qui apparaît à tous comme la condition de la paix en Europe, semble incertaine. Cependant, dès 1945, des initiatives sont prises qui visent à rapprocher les deux pays. La coopération décentralisée y joue dès cette époque un rôle majeur, par les jumelages intercommunaux par exemple.

Plusieurs dates constituent ensuite des étapes majeures de la réconciliation et de la coopération franco-allemandes. Répondant à une déclaration du Chancelier Konrad Adenauer de mars 1950 qui invitait au rapprochement des deux pays, la déclaration du 10 mai 1950 de Robert Schuman expose le concept de l’ « Europe des petits pas » et débouche sur la création de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) en 1951. Les relations politiques et culturelles se sont depuis lors sans cesse intensifiées entre les deux pays. Les Traités de Rome des Communautés européennes, signés en 1957, symbolisent la réconciliation et la coopération franco-allemandes comme une des conditions et un des moteurs de la construction européenne.

Le Traité sur la Coopération Franco-Allemande, dit « Traité de l’Elysée », signé le 22 janvier 1963 par le Chancelier Adenauer et le Général de Gaulle, devient l’emblème des intenses relations nouées entre la France et l’Allemagne. Il répond à trois objectifs, exposés dans la brève Déclaration commune accompagnant le Traité :

  • Sceller symboliquement la réconciliation franco-allemande ;

  • Créer entre les deux pays une véritable amitié ;

  • Et favoriser ainsi la « construction de l’Europe unie, qui est le but des deux peuples ».

Le Traité met en place un calendrier contraignant de rencontres régulières à tous les niveaux (chefs d’Etats et de gouvernement, Ministres, hauts fonctionnaires), destiné à susciter entre les deux pays un réflexe de coopération.

Ces dispositions ont été par la suite précisées et prolongées par la mise en place de nouvelles structures de concertation. Ainsi, en 1988-1989, à l’occasion du 25ème anniversaire du Traité, ont été institués le Conseil Franco-Allemand de Défense et de Sécurité (CFADS), créé parallèlement à la Brigade Franco-Allemande (BFA), le Conseil Economique et Financier Franco-Allemand (CEFFA ) et le Conseil Franco-Allemand de l’Environnement (CFAE).

Sur le plan politique, le Traité a su jouer son rôle de ciment de la relation bilatérale en assurant le maintien de relations permanentes et intenses. Il a servi de catalyseur aux initiatives franco-allemandes, qui ont joué un rôle important dans les grandes avancées de la construction européenne :

  • L’Acte Unique Européen (AUE), signé à Luxembourg en février 1986 et entré en vigueur le 1er juillet 1987. C’est la première fois que l’on retrouve dans un traité des dispositions communautaires (supranational) et des dispositions inter-gourvernementales (international). Il est dû en grande partie à Jacques Delors qui a souhaité ainsi relancer le processus d’intégration européenne.

  • Le Traité sur l’Union Européenne (TUE) de 1992, aussi appelé Traité de Maastricht, est le traité constitutif de l’Union européenne. Il affirme les objectifs de l’Union, définit les trois « piliers » de son action et donne un cadre institutionnel au Conseil européen ainsi qu’à la procédure de coopération renforcée.

  • La Convention de Schengen (1985) promulguant l’ouverture des frontières entre les pays signataires, institutionnalisée à l’échelle européenne par le Traité d’Amsterdam de 1997 (le territoire ainsi créé est communément appelé « espace Schengen », du nom du village luxembourgeois de Schengen, tripoint frontalier entre l’Allemagne, le Luxembourg et la France où a été signé l’accord entre les cinq États concernés à l’époque).

  • La construction en 1999 d’une Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD), visant à renforcer le rôle de l’Union européenne en matière de gestion internationale des crises militaires et civiles.

  • La Monnaie unique (l’Euro), depuis 1999 devise officielle de l’ensemble de l’Union européenne et la monnaie unique commune à seize de ses États membres, qui forment la zone euro.

Des structures de concertation intergouvernementales renforcées

L’étroite association institutionnelle et politique des deux pays a été renforcée à l’occasion du 40ème anniversaire du Traité de l’Elysée, célébré le 22 janvier 2003.

Face aux enjeux européens actuels, ce dispositif permet à la France et à l’Allemagne de mieux se coordonner au service d’une Union désormais élargie, tout en favorisant les contacts entre leurs deux sociétés civiles.

Replaçant la relation franco-allemande dans une perspective européenne, cette initiative prévoit plusieurs mesures pour renforcer les procédures de concertation bilatérale :

  • Transformation des sommets franco-allemands des chefs d’état et de gouvernement en Conseils des ministres franco-allemands, réunissant deux fois par an l’ensemble des ministres des deux gouvernements.

  • Désignation dans chaque pays, d’un Secrétaire général pour la coopération franco-allemande (SGFA), devant coordonner la préparation et le suivi des décisions des instances politiques de concertation ainsi que le rapprochement des deux pays dans les instances européennes.

Le Conseil des ministres franco-allemand (CMFA) est un symbole fort de la coopération entre les deux pays et un outil propice pour le rapprochement des processus de décision des deux gouvernements. Depuis leur institution en janvier 2003, ces Conseils des ministres conjoints ont permis des convergences concrètes sur les dossiers européens (Europe des projets : développement de Leonardo et Erasmus, énergie, recherche et innovation ; interconnexion des casiers judiciaires ; bibliothèque numérique européenne ;…) et, dans le domaine bilatéral, l’adoption de mesures communes touchant de près la vie des citoyens (manuel d’histoire commun ; stratégie de soutien à l’apprentissage de la langue du partenaire ; raccordement des lignes ferroviaires TGV et ICE ; services de santé transfrontaliers ; non-duplication de l’imposition ; lutte contre les infractions routières ; équipes communes d’enquête ;.etc.).

Des sommets informels en format réduit (dits « Blaesheim »), réunissant le Président de la République et le Chancelier fédéral accompagnés de leurs ministres des affaires étrangères, ont été institués le 31 janvier 2001, après le Conseil européen de Nice, et constituent un lieu privilégié pour débattre, toutes les six à huit semaines environ, des questions européennes et harmoniser les positions des deux pays, tout en renforçant les liens personnels entre dirigeants. Plus de 40 sommets en format Blaesheim ont eu lieu depuis leur mise en place par le Président Chirac et le Chancelier Schröder.

Une nouvelle dimension décentralisée

Le réseau de contacts entre collectivités locales, associations, écoles etc. de nos deux pays est sans équivalent. Au niveau régional, dix-sept partenariats existent et sont très actifs. Une Conférence des régions et des Länder a permis l’adoption de programmes conjoints portant notamment sur l’apprentissage de la langue du partenaire, la mobilité des jeunes et la mise en réseau des compétences.

Les jumelages au niveau des villes et communes, initiés en 1950 par Montbéliard et Ludwigsburg et estimés actuellement à 2.200 environ, ont connu un nouvel élan depuis 2004. Pratiquement tous les jours, il y a des villes jumelées, des associations jumelées, qui se rencontrent soit en Allemagne, soit en France.

Le 17 octobre 2005 a été signée une première convention relative à l’Eurodistrict Strasbourg - Ortenau, qui a vocation, à travers une coopération transfrontalière accrue, à constituer, à terme, une véritable métropole européenne de plus d’un million d’habitants.

Relations économiques

Compte tenu de la taille de leurs marchés, du degré d’ouverture (les échanges commerciaux représentent plus de 50% de leur PIB) et de leur proximité géographique, l’Allemagne et la France sont de longue date des partenaires commerciaux interdépendants.

L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France avec un volume d‘échange qui atteint régulièrement plus de 150 Mrd€/an (dont 90 Mrd€ pour les exportations allemandes vers la France et 65 Mrd€ pour les exportations françaises vers l’Allemagne). L’Allemagne est ainsi le premier client de la France et son premier fournisseur. Avec 8,7 % des parts de marché en Allemagne, performance surtout réalisée par les grands groupes, la France est le premier fournisseur de l’Allemagne, devant les Pays-Bas (8,3%) et la Chine (6,7%). Tous les types d’entreprises (PME et grands groupes) sont présents sur le marché voisin.

Coopération militaire

La coopération militaire franco-allemande est fortement structurée et son périmètre d’action très vaste. Elle trouve son expression au travers du Conseil Franco-Allemand de Défense et de Sécurité (CFADS) qui réunit le Président et la Chancelière avec les ministres de la défense et des Affaires étrangères ainsi que les chefs d’Etat-Major des Armées tous les six mois. Les conseils sont précédés de comités, de commissions et de réunions des 4 groupes de travail : groupe d’études « stratégie et désarmement » (GESD), groupe franco-allemand de coopération militaire (GFACM), groupe armement et groupe juridique.

L’objectif est le maintien en volume et en qualité de la coopération militaire franco-allemande qui a produit des résultats exemplaires dans le passé : la création de grandes unités terrestres mixtes (Brigade Franco-Allemande, Corps européen), l’intégration du transport aérien, la composition d’unités navales intégrés, l’échange de personnels du niveau élève officier jusqu’au niveau des ministères et Etats-majors centraux, le développement et la mise en service de systèmes d’armes et équipements communs, etc…

Actuellement, les instances du GFACM (groupe franco-allemand de coopération militaire) sont en cours de rénovation pour les rendre plus réactives et dynamiques. Afin de gagner en efficacité, treize projets ont été retenus, tels que l’engagement du Corps européen en Afghanistan en 2010, la définition d’une « vision commune 2030 » dans le domaine capacitaire ou le soutien de l’homme en opération.

Dans ce cadre, la priorité est donnée aux activités visant à la satisfaction des besoins opérationnels communs et à l’élargissement des initiatives franco-allemandes au profit de l’Union Européenne ou de l’OTAN.

Les principales activités de coopération militaire franco-allemande sont :

  • La Brigade Franco-Allemande (BFA), créée en 1989, compte 2 800 soldats allemands et 2 300 soldats français. Elle se compose essentiellement de deux régiments allemands et deux régiments français, implantés dans le sud-ouest de l’Allemagne et dans l’est de la France. La création de la BFA a permis à la coopération militaire entre la France et l’Allemagne d’entrer dans une nouvelle phase. Elle a notamment permis des progrès considérables dans le domaine de l’interopérabilité, par exemple en matière d’armement et d’harmonisation des méthodes et des modes d’action. Si elle consolide toujours son noyau franco-allemand, elle intègre également des capacités additionnelles belges et espagnoles et évolue constamment dans sa capacité de structure multinationale. À l’occasion de son 20ème anniversaire, la BFA a participé, le 14 juillet 2009, au défilé militaire sur les Champs-Élysées à Paris.

  • Les Écoles Franco-Allemandes (EFA) du Tigre (hélicoptère armé franco-allemand), dont les volets pilotage et formation tactique s’effectuent au Luc en France tandis que la formation technique se déroule à Fassberg en Allemagne.

  • Le Centre de Formation Franco-Allemand de Contrôleurs Aériens Avancés (CFAA de Nancy), qui est le seul en Europe à former des contrôleurs avancés jusqu’au niveau « combat ready ».

  • La Force Navale Franco-Allemande (FNFA), constituée annuellement lors de grands rendez-vous à la mer des deux marines.

  • L’échange et la formation conjointe d’officiers, qui représentent un modèle pour le concept d’Erasmus militaire ont été étendus (15 élèves officiers allemands par classe d’âge sont formés en France pendant 5 ans et 15 élèves officiers français sont formés en Allemagne).

Bilan provisoire

Le Traité de l’Elysée a fixé à la coopération franco-allemande des objectifs d’une portée sans précédent. Aujourd’hui, après plus de 47 ans d’application, le bilan est largement positif : la coopération entre les deux pays a atteint une densité et une intensité qui correspondent parfaitement aux objectifs ambitieux du Traité. L’engagement pris d’organiser des consultations régulières à tous les niveaux a été particulièrement pertinent. Tous les gouvernements français et allemands, indépendamment de leur orientation politique se sont pliés à la discipline du dialogue permanent qui a fait ses preuves dans les moments les plus difficiles. Des relations de travail efficaces et abordant de vastes domaines se sont développées entre tous les ministères, notamment entre les Affaires Etrangères et la Défense, ainsi qu’entre les armées des deux pays.

Dans ce domaine particulièrement marqué par les intérêts nationaux, les deux pays sont parvenus à rapprocher sensiblement leurs positions sur les questions essentielles de la sécurité européenne. Des initiatives communes ont souvent alimenté les discussions pour définir l’architecture de sécurité européenne et pour obtenir des succès dans le domaine de la maîtrise de l’armement et du désarmement, tant au niveau régional que mondial. Ils ont ainsi largement contribué à stabiliser la paix sur le continent et à promouvoir l’intégration des nouveaux états membres.

La coopération des forces armées à conduit au fil des années à la construction d’un réseau très dense de contacts directs et de relations à tous les niveaux : connaissance mutuelle des partenaires et des structures des forces armées, projets communs de formation des cadres, amélioration de l’interopérabilité, échanges de personnels intensifiés, jumelages d’unités etc.

Dans le domaine des armements, les deux pays travaillent en étroite concertation. La France et l’Allemagne ont encouragé de manière décisive la création de structures industrielles communes (EADS). C’est certainement un des moyens les plus propices à empêcher le développement « d’armes secrètes » pour de futures confrontations.

La Brigade commune a constitué en 1997 le cœur du groupement franco-allemand dans le cadre de la Force de Stabilisation en Bosnie-Herzégovine (SFOR), fournissant ainsi un exemple d’opération multinationale de maintien de la paix, ceci en territoire appartenant jusqu’à récemment à des sphères d’intérêt stratégiques opposés.

Le Corps européen concrétise la volonté politique d’édifier une véritable identité européenne de défense. Il constitue une contribution importante au processus de construction de l’Union européenne et un renforcement de l’Alliance atlantique.

La chute du Mur de Berlin, il y a tout juste 20 ans, et la fin de la confrontation est-ouest offrent aux nations européennes de nouvelles chances pour assurer la stabilité et la sécurité à l’Europe entière. Ceci n’était imaginable que sur la base de la réconciliation et de la coopération entre les deux grandes nations qui ont eu le courage d’emmener leurs voisins dans l’aventure de construire un nouvel espace commun, radicalement différent des voisinages classiques de la méfiance, des machinations et de la « cultivation » des agressions haineuses.

Depuis l’aube du nouveau siècle, la grande majorité des peuples européens a suivi cette voie : Désormais ne devait plus exister en Europe qu’un seul camp, celui de la liberté : la liberté des idées d’abord, la liberté des mouvements suivant immédiatement derrière avec la liberté des échanges commerciaux. La création d’une monnaie commune et l’enlèvement des postes de frontières, accomplissement majeur et acte de courage politique sans précédent, est le signe le plus reconnaissable de cette espace des libertés : les nations sacrifient leurs symboles de souveraineté que sont les pièces d’argent et les passeports frappés des insignes historiques.

Mais en avons-nous suffisamment pris conscience ? Avons-nous compris que ce n’était qu’un bilan provisoire et ce que ce vent de liberté signifiait pour l’avenir de l’Europe ? Dès lors que le risque de la guerre entre la France et l’Allemagne devenait chaque jour moins probable, et que la menace communiste avait brutalement disparu, quel intérêt supérieur permettrait désormais la France et à l’Allemagne, et à la nouvelle communauté d’états européens, de dépasser leurs intérêts nationaux?

Perspectives ou… Quelle volonté nous guidera demain? Quel intérêt supérieur ?

Pour moi, cet intérêt désigne une responsabilité : assurer la stabilité et la paix dans la sécurité en Europe et exporter ces acquis précieux – dans la mesure de nos capacités – dans le monde entier.

Cette responsabilité nous est dictée par la double détonation politique qui a ouvert le XXIème siècle. Première détonation : le 9 novembre 1989 et la fin du totalitarisme sur notre continent. Deuxième détonation, dont nous n’avons sans doute pas cessé d’entendre les échos à travers la planète : le 11 septembre 2001 et le retour de la peur au plus intime des consciences. L’Europe qui avait cru pouvoir sortir de l’histoire voit chaque jour davantage l’histoire se rappeler à elle, avec sa force, avec son injustice, avec son indifférence radicale aux attentes et aux espoirs des hommes.

Nous n’échapperons pas à l’histoire : reste à savoir si nous voulons participer à sa construction ou la subir.

Ici se joue à mon avis l’avenir des relations entre la France et l’Allemagne. Pour la première fois de notre histoire, nous avons la possibilité d’approfondir entre nos deux peuples une relation qui ne repose ni sur la fascination, ni sur un déséquilibre moral, ni sur la rivalité. Nous avons la possibilité de nous comporter en peuples responsables et égaux.

Notre unité retrouvée nous impose des devoirs, notamment de coopération et de solidarité. Toute stratégie individuelle provoquerait en France comme en Allemagne une immense déception, au regard de notre amitié commune.

Un autre choix est possible : il consiste simplement à assumer pleinement nos responsabilités politiques en participant ensemble à la définition et à la défense d’un destin politique européen. Ce choix est crédible : les deux pays l’ont montré en défendant une position commune forte sur la régulation financière. Que se serait-il passé si la France et l’Allemagne n’avaient pas fait front commun ?

Ce choix est crédible, il est aussi nécessaire. Les enjeux qui dépassent les seuls intérêts nationaux ne cessent de grandir, en Europe comme dans le reste du monde. Qui pourra les affronter, sinon des nations unies et déterminées ? En Europe, la mise en place d’une stratégie ambitieuse et contraignante en faveur de l’innovation et de la recherche, la définition d’une politique industrielle et d’une politique économique commune, le renforcement des politiques en direction des étudiants et des apprentis, la mise en place de liens particuliers avec notre étranger proche appellent des réponses communes.

Ailleurs, la lutte contre le réchauffement climatique, le développement des pays les plus pauvres, le dialogue avec les autres cultures justifient également des réponses communes. Qui les formulera sinon l’Allemagne et la France ? Le projet politique franco-allemand a donc changé de nécessité : il ne peut plus être dicté ni par le refus de la guerre, ni par la seule volonté de la réconciliation, encore moins par la crainte du voisin soviétique. Mais il n’a rien perdu de son sens : les nécessités du jour sont tout aussi pressantes. A nous d’avoir la lucidité de les reconnaître pour les affronter ensemble.

Entre la France et l’Allemagne, nous sommes passés du rapprochement national au projet commun européen. Mais nous avons maintenant besoin d’une véritable révolution des esprits. Notre coopération est sans limite si elle se tourne en priorité vers les autres Etats membres de l’Union et pourquoi pas vers le reste du monde.

La relation franco-allemande a été un miroir : elle doit devenir un seuil. Tout nous y oblige. L’élargissement, qui a diminué notre poids relatif en Europe et ouvert de nouveaux droits à des peuples qui appartiennent pleinement à la famille européenne. L’influence croissante des Etats voisins, avec qui nous devons définir des relations stables et constructives : je pense en particulier à la Russie et à l’Ukraine à l’Est, aux pays du Maghreb et au continent africain au Sud. La mise en place d’une nouvelle administration américaine, qui offre des opportunités de coopération transatlantique sans précédent. Les changements dans l’ordre hiérarchique international enfin, qui nous conduisent à renforcer nos liens avec des grandes puissances émergentes comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.

Je vois donc trois étages dans la future maison franco-allemande.

  • Le premier est celui de la coopération bilatérale. Il reposera toujours sur des projets concrets dans des domaines qui touchent directement la vie de nos concitoyens : la politique industrielle, la sécurité énergétique, la recherche médicale, la coopération transfrontalière par exemple. Il sera ouvert à tous. Il comprendra des réflexions conjointes sur les stratégies de sortie de crise et de désendettement, comme cela a été proposé au dernier Conseil des ministres franco-allemand. Il pourrait aussi lancer de nouveaux projets ambitieux dans des secteurs comme le spatial ou les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

  • Le deuxième étage est celui de la construction européenne. Il pourrait conduire à une définition commune des frontières politiques européennes et à des propositions sur le fonctionnement concret des institutions issues du Traité de Lisbonne. Il renforcerait les efforts accomplis dans des domaines stratégiques comme la défense.

  • Le troisième étage est celui du projet européen dans le monde. Quel rôle international voulons-nous pour l’Europe ? Quelle coopération avec les espaces géographiques voisins ? Quel modèle de développement économique ? Quelle forme de gouvernance ? Nous avons des idées, des intérêts et des valeurs à défendre ensemble dans le monde nouveau qui se dessine.

Tout cela peut sembler ambitieux. Pourtant rien ne doit sembler impossible à deux nations qui ont eu le courage de faire la paix. Tournons nos regards loin dans le temps, loin au-delà de nos frontières. Nous en enthousiasmerons nos jeunes générations et nos partenaires dans le monde.