Fiche de document Dossier : Le Tigre et l’Euphrate, conflictualités et initiatives de paix.

, Paris, octobre 2007

Le bassin versant de l’Euphrate : intégration, coordination ou séparation ? (Deuxième partie)

Aaron T. Wolf, professeur de géographie à l’Université de l’Etat de l’Oregon aux Etats Unis et spécialiste des conflits de l’eau ainsi qu’Arnon Medzini de département de géographie de la Faculté Oranim d’éducation en Israël cosignent une longue étude sur l’Euphrate qui coule des montagnes d’Erzurum en Turquie vers la Syrie et l’Irak où il finit sa course dans le Chott El Arab. Son bassin versant intéresse la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Arabie Saoudite. Conflits et stratégie autour de l’eau dans cette région sensible ont des racines qui intéressent tant l’histoire récente que les jeux des puissances coloniales et les alliances des uns et des autres. Les auteurs parlent d’« hydrostratégie ». Dans cette deuxième fiche, est étudié le cas du partage des eaux de l’Euphrate entre la Syrie d’une part et la Turquie d’autre part.

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Réf. : {« The multi-governance of water. Four case studies »}, edited by Matthias Finger, Ludivine Tamiotti et Jeremy Allouche, State University of New York Press, New York, USA, 2006

Langues : anglais

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La difficulté, pour parvenir à de bonnes relations entre la Turquie et la Syrie, a été, jusqu’en 1991, l’appartenance de la Turquie à l’OTAN et celle de la Syrie à une allégeance historique à l’ex-URSS et accesoirement à la Ligue Arabe. En d’autres termes, la confrontation Est-Ouest se retrouvait au Moyen –Orient en général et dans les relations entre ces deux Etats en particulier. Et, même si les choses se sont plus au moins apaisées depuis la chute du Mur de Berlin, la Guerre Froide n’a pas complètement plié bagage.

En fait, depuis 1939, les relations syro-turques n’ont rien de cordial. A cette date, la France, puissance mandataire de la Syrie, a cédé à la Turquie la région autour de la ville d’Alexandrette (Iskanderun en turc et Hatay en arabe) pour qu’Ankara entre dans la Deuxième Guerre mondiale du côté des Alliés. La Turquie accepta au départ ce marché mais finit par se déclarer neutre.

La Syrie n’a jamais accepté cette perte d’une partie de son territoire national décidé par une puissance coloniale, la France.

Pour ce qui est de l’eau, les difficultés entre les deux pays sont liées non seulement à la question de l’Euphrate mais elles englobent aussi le problème de l’Oronte. Ce fleuve prend sa source au Liban, il traverse ensuite la Syrie puis se jette dans la mer Méditerranée après avoir passé la province turc d’Iskanderun. Il parcourt 40 km au Liban, 120 en Syrie et 88 en territoire turc. Sur l’Oronte, le Liban a deux régulateurs, la Syrie a construit deux barrages : le Destan et le Maherde outre un régulateur des eaux dans la ville de Jisr –Al- Sughur.

Le Liban, mais surtout la Syrie, utilisent les eaux de l’Oronte pour irriguer. Ce dernier pays va jusqu’à profiter de 90 % des eaux du fleuve qui atteignent une moyenne annuelle de 1,2 milliards de m3 à la frontière syro-turque. Or, seuls 120 millions de m3 atteignent la Turquie. Cette petite quantité va encore se réduire à 25 millions de m3 quand les réservoirs syriens en projet de Ziezoun et de Kastoun seront achevés. Déjà, cette quantité insuffisante d’eau allouée à la Turquie a asséché la vallée de l’Amik affectant cultures et bétail. Pour les auteurs, la Syrie a ainsi infligé des dommages importants à la Turquie.

De plus, la Syrie n’a jamais senti le besoin d’informer la Turquie – pays d’aval - de la construction des barrages sur l’Oronte. La Syrie a signé deux accords avec le Liban en 1972 et en 1994, accords qui laissent à la disposition du Liban 80 millions de m3 d’eau. Mais, la Turquie a été laissée en dehors de ces traités, elle n’a été ni consultée ni informée.

A la lumière de ces faits, il y a des leçons comparables à tirer entre l’Euphrate et l’Oronte quant au volume d’eau laissé au pays d’aval et de son utilisation.

La Syrie accuse la Turquie, pays d’amont, d’utiliser presque toute la ressource dans le cas de l’Euphrate et de ne laisser qu’un maigre filet d’eau aux pays d’aval alors que, dans le cas de l’Oronte, la Syrie, située à l’amont de ce cours d’eau, s’empare de pratiquement toute l’eau au détriment de sa voisine d’aval, la Turquie.

On relèvera de plus que les ouvrages sur l’Euphrate, bien que contribuant à l’irrigation en Turquie, régulent en outre le cours du fleuve et permettent aux pays d’aval de recevoir une alimentation en eau régulière et stable.

Les auteurs estiment que le conflit à propos du partage de l’eau de l’Euphrate est un bon exemple de conflit qui, soumis à une analyse fine, peut se révéler être affecté par plusieurs facteurs parmi lesquels la ressource en est un.

L’économie politique du bassin versant dans laquelle l’eau du fleuve est un élément proéminent est influencée, en réalité, par les aspirations sécuritaires, idéologiques et nationales des entités politiques qui occupent ce bassin.

Dans ce conflit, il n’est pas possible de déterminer, à tout moment, quel est le facteur qui donne forme à l’approche d’un pays riverain. Pour traiter avec une telle complexité, il est nécessaire de tenir compte de trois facteurs qui semblent gouverner les conflits d’usage de l’eau par les riverains :

  • Les intérêts économiques ;

  • Les intérêts politiques ;

  • La politique intérieure.

L’économie intervient par l’agriculture, la génération d’électricité (houille blanche), les services et l’industrie. Pour les facteurs internes : il faut tenir compte de la consommation nationale d’eau, de la sécurité intérieure, du niveau de vie, de la distribution démographique de la population, de la sécurité alimentaire et des équipements. Au plan international, les auteurs précisent dans un schéma que l’eau de l’Euphrate a un impact sur la loi internationale, la gestion de l’environnement, les relations économiques, la sécurité des frontières, les prétentions territoriales, l’image du pays….

Commentaire

Les auteurs brossent un tableau saisissant du comportement des Etats - vis-à-vis du partage des eaux - qui plaident leur cause, d’abord et surtout, en fonction de leurs intérêts - sans considération souvent pour les principes de bon voisinage ou des dispositions des traités ou des us et coutumes internationales. Dans cet article, le plaidoyer syrien se base sur des considérations diamétralement opposées quand il s’agit de l’Oronte ou de l’Euphrate.

Ils montrent de façon claire que l’eau n’est qu’un facteur parmi bien d’autres s’agissant des conflits relatifs au partage de la ressource puisque des considérations politiques, économiques, idéologiques… interviennent. Il est important de s’en souvenir quand on étudie ces problématiques car souvent les guerres ont été déclarées sur la base de présupposés qui n’ont rien à voir (ou si peu) avec les raisons apparentes.

De plus, cet article montre qu’il est fondamental de connaître l’histoire des pays en conflit pour comprendre leurs positions quant au partage de l’eau des fleuves internationaux.