Fiche d’expérience Dossier : Principes et pratiques de l’action non violente

Alternatives non-violentes, Rouen, mars 2006

Préparation corporelle à la non-violence active

Une action non-violente nécessite une préparation de la part des acteurs. Le contrôle de sa respiration permet de gérer au mieux l’émotion de peur. Cela demande un entraînement, simple et accessible à tous.

Mots clefs : Théorie de la non-violence | Education à la non-violence | Résistance civile non violente

Il peut sembler étonnant qu’une action non-violente se développant en terrain social ou politique nécessite une préparation corporelle ; mais cette non-violence est active. Elle vise à rétablir un équilibre, à faire disparaître une injustice, c’est une lutte. La non-violence - fondée sur le respect des personnes, des animaux et des plantes - nécessite préparation et formation.

Entrer dans la non-violence active, c’est affronter avec tout son être - donc tout son corps - les tensions violentes qui naissent dans toute lutte, et donc être confronté aux réactions qui vont se développer en soi lors d’une action. La non-violence implique par conséquent une pédagogie également envers soi-même.

Les personnes dont l’activité publique est directement orientée vers la lutte, comme les militaires ou les policiers, reconnaissent la nécessité d’une préparation. La violence, pour être efficace, nécessite un entraînement. Une armée indisciplinée, incapable d’obéir aux ordres, dont les réflexes n’ont pas été adaptés aux situations de combat, est vouée à la débandade, à l’échec.

Les partisans de la non-violence, avec un tout autre esprit, doivent savoir eux aussi se préparer à la lutte, tant sur le plan personnel que collectif.

I. Formation personnelle à la non-violence

La discipline personnelle d’hommes et de femmes acquis aux apports de la non-violence peut fortement influencer ceux qui les entourent lors d’une manifestation.

Dans tous les arts martiaux (judo, aïkido…), il y a une position, à la fois garde et position d’attaque, vigilance et tenue du corps. Tout pratiquant de l’un de ces sports, lorsqu’il entre dans une posture de combat, reprend d’abord le contrôle de lui-même, de ses mouvements, de ses émotions. Il est prêt alors à toute éventualité. Attaquer un boxeur qui s’est mis en garde est dangereux, de même qu’il est périlleux d’attaquer un maître en arts martiaux

Existe-t-il quelque chose de semblable en non-violence ? Existe-t-il une posture de combat qui ne situe pas le militant non-violent dans une attitude d’attaque ou de défense ? La non-violence lui propose en réalité une troisième voie.

Suis-je capable, dans une situation d’agression, de ne pas ressentir mon agresseur comme me submergeant totalement ? L’essentiel n’est-il pas d’abord ce qui est vivant en moi, la vie et la conscience que j’ai de moi-même ?

Pour reconnaître à autrui la vie et la conscience, il faut d’abord que j’expérimente comme un sixième sens en moi. C’est le fondement de la non-violence personnelle. Elle s’expérimente au gré de la journée, dans des exercices, avant d’en éprouver la force dans l’action non-violente publique. À la Communauté de l’Arche, cet exercice s’appelle le « Rappel ». Il s’agit de retourner à l’essentiel en soi-même. C’est très simple. On prend une attitude verticale et détendue, durant quelques minutes, tout en prenant alors conscience de sa respiration ; on la laisse monter puis descendre selon son rythme propre. Se dire intérieurement : « Je suis bien là ! oui, je suis bien présent, bien conscient !" Cela est valable tous les jours de la vie. Alors, le jour où cela ne va pas, tu marches, tu respires, tu te dis : « Mais je suis vivant ! Pourquoi me créer tant de problèmes avec moi-même ? Je suis là, je suis présent, c’est l’essentiel. Je ne suis pas une pièce de bois ou de métal qui va réagir à la pression qui s’exerce sur elle avec une force opposée. » C’est cela qu’il faut découvrir. J’ai toujours au fond de moi une capacité d’expérimentation d’autre chose que tout ce qui se présente autour de moi. J’ai en moi un centre de paix et de liberté qui va me permettre une autre l’attitude que celle de la peur, avec ses engrenages de défense ou d’attaque, et qui va me libérer une autre énergie.

II. Se tenir debout, en silence, sur son centre de gravité

Cette disposition de moi-même pour le combat non-violent va me rendre le contrôle de moi-même et permettre de vivre avec dignité, détente et fermeté. La position verticale abonde dans le statuaire de tous les peuples d’Orient et d’Occident, d’Afrique et d’Amérique, car c’est la ligne de l’Éveil, par rapport à l’horizontale qui est la ligne du sommeil. Entre les deux, on a toutes les attitudes d’abandon, de relâchement. Il faut savoir que cette dignité et cette détente impressionnent l’adversaire. S’il sent la peur en vous, vous êtes pour lui un agresseur en puissance. Si vous êtes détendu, vous permettez qu’il puisse se détendre à son tour.

La verticale et la détente corporelle permettent d’entrer librement dans le contrôle de sa respiration. On reprend alors confiance en soi, on reste confiant en soi-même. Ceci nous invite à voir que celui qui est en face de nous n’est pas une mécanique mais un être humain.

III. Face aux C.R.S.

Cette expérience-là, les Compagnons et les Compagnes de l’Arche l’ont vécue dans de nombreuses manifestations, face aux C.R.S. Au Larzac, on les voyait arriver en rangs serrés, avec leurs boucliers, casqués, matraques à la main. Ils étaient impressionnants comme des guerriers grecs de l’Antiquité ! On sentait bien la peur monter en chacun de nous, mais nous restions sereins, même si l’on se disait en nous-mêmes « ça va nous tomber dessus." Mais nous n’avions pas envie de fuir, on contrôlait seulement notre respiration. Quand les C.R.S. n’étaient plus qu’à deux mètres de nous, nous étions toujours là, impassibles, détendus. Nous les avons vus alors maintes fois reculer, repartir en arrière. Seule la non-violence permet cette reculade incompréhensible d’une force armée face à des personnes désarmées. La moindre réaction agressive de notre part aurait déclenché sur nous l’avalanche de coups de matraque et de coups de pieds.

Nous avons aussi expérimenté la force de la non-violence à Paris, quand nous sommes montés à pied à la capitale avec les paysans du Larzac. Il est certain que la police avait envoyé des provocateurs. Les C.R.S. tiraient des grenades lacrymogènes sur les autonomes, qui ensuite envoyaient des pierres sur les forces de l’ordre. Nous avons décidé à quelques-uns de nous interposer entre les C.R.S. et les autonomes. Nous sommes entrés dans le nuage de gaz lacrymogène, bien droits, en ligne. À ce moment-là aussi nous avons fait chacun une plongée au fond de nous-même. Une force s’est alors dégagée, nos adversaires se sont écartés et nous avons pu continuer à avancer.

Dans une manifestation, si on en arrive à la débandade, c’est très grave, car c’est alors la dislocation de la manifestation. Les gens peuvent faire n’importe quoi, l’on peut craindre les pires ennuis. Alors, détendons-nous, respirons, et faisons-le chaque jour. Cela ne vient pas spontanément face aux forces de l’ordre si l’on ne s’y est pas entraîné. Le contrôle de soi-même ne vient jamais comme un réflexe. C’est exactement comme le boxeur : il se met en garde quand il est attaqué. Pour vous, votre garde contre l’agression consiste à revenir sur une respiration maîtrisée, avec l’éveil de votre propre conscience. On se sent alors rattaché aux autres, à tous les autres êtres.

IV. En prison ou face à la mort…

Une Compagne de l’Arche s’était engagée aux côtés d’un mouvement révolutionnaire qui n’était pas spécifiquement non-violent. C’était au Maroc. Elle a été arrêtée et torturée par la police. Elle gisait dans une cave. Elle s’est alors souvenue du Rappel. Elle s’est remise droite. Elle s’est détendu, elle a retrouvé la maîtrise de sa respiration, puis elle a regardé les policiers droit dans les yeux. Ils ont alors baissé les bras, se rendant compte qu’ils avaient en face d’eux une personne. Il faut toujours rompre la relation poursuivant-poursuivi. Le lapin en fuyant devant le chasseur l’excite ! Toute personne qui fuit excite celui qui la poursuit. Vaincre, gagner, c’est la loi du jeu. La non-violence tente de rompre de rompre le jeu pour retrouver le sens d’une relation vraie. C’est pourquoi nous ne devons jamais fuir en non-violence, car c’est donner raison au poursuivant.

J’ai maintes fois expérimenté cela dans des affrontements violents. Le fait de rester détendu et droit devant quelqu’un qui veut vous frapper exerce une très grande force. Et s’il frappe, vous n’avez pas perdu !

Se détendre, bien respirer, est essentiel pour contrôler ses émotions, pour dénouer les nœuds de la peur. C’est toujours à redécouvrir, chaque jour. Cette découverte de soi-même ne fait appel à aucune connaissance intellectuelle. Pour se détendre corporellement, il est important de prendre la position verticale. S’il vous est arrivé d’avoir à tenir une échelle, fût-elle longue et lourde, vous avez pu remarquer que vous pouviez la tenir sans effort si vous la teniez bien droite. Il faut agir de même avec le corps, évitant à la colonne vertébrale les tensions musculaires inutiles pour maintenir droit votre centre de gravité. La gravité, quand on l’obtient, est synonyme de dignité.

Cela peut nous conduire très loin, car vous pouvez vous trouver dans des situations sans issue. Vous pouvez fort bien vous retrouver un jour en prison. C’est un risque de la non-violence. Alors, même en prison, il faut conserver et entretenir vos énergies, ne pas se laisser démoralisé. Cette ouverture à la liberté intérieure est l’inverse du désespoir. L’attachement tenace à la vie et à la justice est au fondement du combat non-violent.

En poussant les événements jusqu’à leur extrême, il peut arriver que la mort se profile devant vous. C’est toujours le risque d’un combat, quel qu’il soit. Il importe d’affronter cette éventualité. La mort est à l’origine de nombreuses angoisses apparemment irrationnelles. Puisque de toute façon la mort se rencontre sur notre chemin, mieux vaut y faire face le jour venu que de se faire prendre au collet par derrière.

Cet aspect de la vie me rappelle une histoire du Maître Zen Deshimaru. Il se trouvait pendant la deuxième guerre mondiale sur un bateau japonais chargé d’explosifs et de munitions, en plein milieu du Pacifique. Les sous-marins américains cernaient le navire, et leurs torpilles passaient de plus en plus près du navire. Tout le monde s’affolait à bord, se disant que tout allait sauter à bord ! Alors, Deshimaru s’est assis. Il a pris sa position de combat non-violent, c’est-à-dire la verticale, et, grâce à sa respiration et la détente, il a chassé de lui la peur. Ce qui devait arriver arriva. Il y eu grand boum ! Si nous connaissons cette histoire, c’est parce que Deshimaru s’est retrouvé dans la mer avec, par chance, un morceau de bois flottant près de lui.

Nous n’aurons certainement pas toujours une bouée providentielle à portée de main, mais nous aurons beaucoup plus : nous aurons appris à partir sans angoisse ! Ce qui n’est pas rien ! Faire régulièrement le Rappel, c’est aimer retrouver la conscience de soi-même. Combien de personnes s’agitent-elles, au point de donner l’impression qu’elles ne se sont jamais rencontrées avec elles-mêmes.

Vous comprenez aisément que le Rappel est un acte subversif. Il conteste une société mécanisée, une société d’agression, de vitesse, de bruits. Je me demande parfois si c’est bien vrai que l’on peut se promener en ville ! Il est vrai que chez les Latins le mot signifiait « pousser des animaux devant soi en criant et en les menaçant. »Nous y voilà ! En tout cas, sachons respirer aux feux rouges, au lieu de {« pester ». Revenons sans arrêt à nous-mêmes pour être en relation avec autrui.

Lanza Del Vasto disait souvent : « Quand je ne peux agir sur le milieu extérieur, je peux toujours travailler sur moi-même. » Le rappel de la conscience d’être est l’élément positif de ce travail sur soi-même. Il est fondamental pour éviter le désespoir. Quand cela ne va pas, je suis le premier intéressé par le travail que je peux encore faire. C’est bien là la racine de la non-violence.

Commentaire

Il existe plusieurs moyens d’aborder la lutte non-violente, mais selon Libouban l’une des meilleures stratégies serait celle de la pratique de l’exercice de « Rappel », où en adoptant une attitude verticale et détendue et en contrôlant sa respiration, il est possible de parvenir à dominer sa peur et donc à mener une lutte non-violente avec succès.

Notes

  • Auteur de la fiche : Jean Baptiste Libouban, de la Communauté de l’Arche de Lanza del Vasto ; initiateur avec José Bové du Collectif des Faucheurs volontaires. Cet article, ici relu et légèrement modifié, est initialement paru dans Les Nouvelles de l’Arche, en 2002.