Analysis file
Dossier file : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Read the dossier]
File 25 / 29
[next file >>]Comment évaluer la paix ? Les exemples des après-guerres du Liban et de l’Ex-Yougoslavie. Analysis file
[<< previous file]Définintion de situation Concept file
La compléxité des relations entre des acteurs éminemment politiques, ceux qui sont à la frontière entre le politique et le social, et les communautés locales.
Keywords
Une des raisons de l’opacité des conflits identitaires, comme ceux du Liban ou de Bosnie, est la multiplicité des acteurs et de leurs logiques et la difficulté à les identifier. Cette fiche d’analyse a pour objet de commencer une première approche de ceux-ci, selon, entre autres, leur légitimité politique (qui est une légitimité parmi d’autres) et leur influence. Pour cela, nous nous appuierons sur les exemples libanais et bosniaques.
Nous ne saurions présenter les acteurs principaux et récurrents de ces conflits civils et de leurs après-guerres, de manière exhaustive. Nous tenterons donc d’identifier les principaux et de les classer en trois grandes catégories génériques :
1°) Les politiques ( ceux qui ont la légitimité politique ).
2°) Ceux qui sont à la frontière du politique et de la société civile (la société civile étant tout le secteur organisé par des citoyens, ne relevant pas la gestion publique et intervenant dans le débat politique et social.).
3°) Les communautés, qui peuvent ou tentent d’aspirer au politique.
1°) Les acteurs politiques.
Les acteurs politiques d’un conflit identitaire peuvent être, par commodité, divisé en trois groupes selon leur origine. Ces trois groupes seront : les acteurs politiques autochtones et les acteurs étrangers, et les acteurs internationaux (qui vont au-delà du simple statut d’étranger ne représentant qu’un seul pays).
Les acteurs politiques autochtones :
L’Etat, ses dirigeants et son appareil. Selon le déroulement local du conflit, ces acteurs ont une crédibilité et une marge de manÅ“uvre plus ou moins grande. Les Etats croates et serbes, par exemple, sont relativement centralisés et puissants, et donc crédibles, quoique leur action soit désormais très conditionnée par les pressions internationales. A contrario, les Etats multi-communautaires, instaurés ou réinstaurés par des négociations appuyées par une force extérieure (Dayton en 1995, et Taëf en 1989 ), comme la Bosnie-Herzégovine et le Liban doivent faire face à un manque de légitimité, une forte contestation interne et à une perte de crédibilité.
Les partis politiques. Là aussi les situations sont très variables mais, le plus souvent, le maintien d’anciens chefs de guerre à leur tête (particulièrement au Liban) nuit à leur crédibilité, tant à l’étranger qu’à l’intérieur du pays. Notons aussi que ces partis s’appuient le plus souvent sur des structures familiales larges et des rapports de clientélisme. Dans les deux cas, Ex-Yougoslavie et Liban, existe un clivage entre partis confessionnels et a-confessionnels. En Bosnie, la liste ayant remporté les élections de 2000 était par exemple multiconfessionnelle, victoire qui a immédiatement entraîné une forte agitation des nationalistes croates. Il faut surtout noter que le spectre de la violence confessionnelle tend à inhiber toute initiative qui pourrait changer globalement le système relationnel entre communautés et à figer la vie politique. L’accès au pouvoir semblant se jouer alors par marchandage et alliances électorales.
L’Armée qui, au moins au Liban, semble disposer d’un grand capital symbolique comme signe de l’union nationale, en opposition aux milices qui semblent être perçues comme le signe de la désagrégation..
Les acteurs politiques étrangers :
Les Etats voisins. Ceux ci peuvent poursuivre une politique de puissance régionale comme Israël et la Syrie pour le Liban, une politique de sécurisation et de containement de la crise comme ce le cas de l’Autriche et de l’Italie pour l’ex-Yougoslavie.
Les Etats à vocation globale. On pensera là, en particulier, aux cinq « grands » du Conseil de Sécurité auxquels se rajouteront des Etats qui tentent d’avoir cette vocation (Iran, Arabie Saoudite, …). Leur stratégie semble être le fruit d’un équilibre délicat entre la pression de leur opinion publique, la volonté de stabiliser et d’étendre leur zones d’influence et leurs leaderships, et la protection de leurs intérêts (ce qui s’est passé avec l’OTAN en Yougoslavie). On remarquera que, moins que tout autres, ces Etats ne semblent pas prêts à s’impliquer dans des conflits trop violents pour eux, comptant sur des pressions diplomatiques, économiques et, en dernier ressort, militaires. Ces dernières devant être acceptables par les opinions publiques, c’est à dire peu coûteuses en hommes et en argent, ce qui implique une coopération. Les récents évènements du 11 septembre ont cependant, semble-t-il, considérablement relevé le seuil d’« acceptabilité » des opinions publiques occidentales.
Les organisations internationales :
C’est au sein de celles-ci que semblent s’exprimer la coopération et les dissensions entre Etats, qu’ils soient à vocation globale ou non. Les objectifs de chaque organisation peuvent être très différents les uns des autres :
Les organisations mondiales : on peut y inclure l’O.N.U., l’O.M.C., le F.M.I.. Ces organisations, bien que sujettes à de fortes pressions des Etats « dominants » jouissent néanmoins d’une certaine autonomie et, dans le cas de l’O.N.U., d’une capacité de médiation et d’un prestige non négligeable.
Les organisations régionales : De cette catégorie relèvent l’Union Européenne, la Ligue Arabe, la C.E.I … Chacune a un degré de crédibilité différent qu’elles semblent tenter d’augmenter avec plus ou moins de bonheur à chaque crise, des objectifs divergents (promotion de l’Europe, de l’arabité, de l’influence russe) et surtout sont le théâtre de tensions internes qui ont tendance à paralyser leurs capacités de décision.
Les organisations militaires : intimement liées aux jeux d’alliances, on comptera en particulier l’O.T.A.N. et les organisations militaires ponctuelles que sont les opérations de maintien de la paix (Casques Bleus). Leur objectif, et les logiques afférentes, sont alors de l’ordre de la sécurisation, et ce dans une logique le plus souvent militaire.
°) A la frontière du politique : ONG, mafias et réseaux.
Il peut paraître provocateur de mettre sur le même plan les Organisations Non Gouvernementales, les mafias et tous les réseaux plus ou moins occultes qui jouent un rôle au Liban et en Ex-Yougoslavie. Pourtant, ces trois catégories d’acteurs ont comme point commun de se situer à la frontière du politique, c’est à dire de pouvoir peser de manière organisée sur les affaires publiques sans avoir la vocation à devenir elles-mêmes des acteurs publics.
Il ne s’agit donc nullement de dénigrer les O.N.G. mais de mettre en avant le fait qu’elles doivent prendre en compte le projet et l’existence des mafias dans leur action, ce qui constitue pour elles une difficulté supplémentaire.
Les Organisations Non gouvernementales ( ONG ) :
Celles-ci se divisent en quatre catégories qui ont chacune une vocation et une stratégie différente (on utilisera aussi le terme de « solidarité internationale » de préférence à « humanitaire », ce dernier terme évoquant désormais, semble-t-il, l’assistanat). Ceci n’est cependant pas exclusif du fait qu’elles puissent, en leur sein, héberger des directions ou des services s’occupant de deux ou trois catégories.
Les « urgentistes » : ce sont les O.N.G. qui interviennent durant les conflits pour dispenser des soins médicaux d’urgence et subvenir aux besoins élémentaires. On comptera parmi celles-ci Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, la défunte Equilibre, la Croix et le Croissant Rouge. Leur vocation et leur mode de financement, lié à l’impact médiatique d’une crise, les incitent à suivre les « points chauds » de la planète et diminuer fortement leur présence sur zone dès que cesse le conflit.
Les ONG de post-urgence : ce sont toutes les O.N.G qui interviennent pour les premiers efforts de reconstructions et de rétablissement d’une certaine normalité. On peut y inclure de même celles qui ont pour vocation les soins à long terme (psychologie post-traumatique, aide aux handicapés, …). On peut inclure dans cette catégorie des ONG telles que Action contre la Faim (qui fait aussi de l’urgence), Caritas, Save the Children, …ainsi que la Croix Rouge.
Les ONG de développement : il s’agit là des ONG qui ont pour vocation de développer à long terme et de reconstruire les zones touchées. Education, logement, aide économique, leur action est multiple et réussit avec un bonheur variable selon les zones et les organisations. Parmi elles, on peut citer l’ensemble des ONG de microfinance regroupées au sein du Sommet Mondial du Micro-crédit ou des organisations qui, comme l’Agence Française de Développement, dépendent des Etats mais poursuivent les mêmes objectifs que des ONG de développement.
Les ONG d’influence, de médiation et/d’analyse. Ce sont toutes les ONG qui ont pour objet le lobbying en faveur d’une cause précise (Amnesty International, Reporters Sans Frontières,…) et jouissent d’un fort poids médiatique. Notons au passage que des ONG des précédentes catégories peuvent se réunir en collectifs pour effectuer un travail de lobbying sur un thème précis.
De même existe des ONG de médiation dont le rôle est de favoriser contacts et négociations, telles Pax Christi ou la communauté San Egidio. Celles-ci sont doublées d’ONG d’analyse ou de capitalisation d’information (le GRIP à Bruxelles, pour l’analyse et la Fondation pour le Progrès de l’Homme à Genève et Paris, entre autres, pour la capitalisation et le partage d’informations). Leur impact sur le terrain est surtout déterminé par l’influence qu’elles ont au sein des grands Etats et est donc indirect.
Les mafias :
Impossible de nier leur existence, ni d’avoir beaucoup d’informations sur elles : elles sont là et agissent. Générées ou régénérées par la guerre, elles sont souvent liées avec les anciennes milices qu’elles contribuaient à fournir en armes et en argent par le biais du trafic de drogue. De même, elles semblent avoir contribuées au détournement d’une partie de l’aide humanitaire et à l’expansion de réseaux de prostitution, en particulier en Ex-Yougoslavie. Elles jouent sur le politique et l’espace public par le biais de la corruption et de pressions de toutes formes.
L’appel au lien social : les réseaux informels (liens familiaux et claniques).
Comme les mafias, il s’agit là d’une réalité largement souterraine. L’Ex-Yougoslavie, comme le Liban, ont une structure sociale éminemment clanique. Par ce biais semblent s’être constitués des réseaux de clientélisme fonctionnant comme des structures parallèles et encadrant l’individu dans sa vie sociale et dans son parcours professionnel. Au Liban, en particulier, le travail de feu Michel Seurat sur les réseaux informels a contribué à faire connaître cette réalité qui est plus un mode de fonctionnement basé sur les liens familiaux qu’une corruption active et généralisée.
Entre ces trois catégories d’acteurs, on notera des liens plus ou moins serrés : mafia et réseaux sont souvent intimement liés, tandis que les ONG doivent se méfier en permanence d’un quelconque détournement de leur aide ou de l’impact de celle-ci, et en même temps les appréhender au mieux pour pouvoir comprendre la réalité locale et travailler efficacement. Les logiques sont toutefois différentes : les ONG ont une logique d’assistance (pour la plupart), les mafias une logique de pouvoir et de profit et les réseaux une logique traditionnelle d’assistance et d’accommodement. On notera aussi que seules les ONG sont visibles, pour la plupart transparentes, allogènes, et dépendent de financements institutionnels des Etats ou des organisations internationales. Ce sont là des logiques étrangères qui doivent cohabiter, même s’ils existent des points de convergences entre réseaux et ONG.
3°) Communautés et communautarisme.
Les guerres du Liban et de l’Ex-Yougoslavie sont définies comme étant des conflits communautaires. Encore faut-il savoir ce qu’est la communauté : communauté nationale, communauté religieuse, Communauté Economique Européenne, tous ces termes contiennent « communauté » et aucun ne signifie la même chose. Dans le contexte qui est celui de notre étude, nous appréhenderons les communautés comme étant une double réalité, sociologique et politique (les communautés) et idéologique (le communautarisme), qui peut faire irruption dans le politique, dont elle n’est jamais bien loin.
Pour définir la communauté, nous serons obligés de partir de sa racine sémantique, le vieux français communal, dans laquelle nous retrouvons le mot et le sens « commun » . Est donc une communauté un groupe qui a quelque chose en commun. Dans les cas libanais et yougoslave, ce « quelque chose en commun » a été défini, avant guerre, comme étant à plusieurs niveaux. On y trouvait en premier lieu à un niveau communautaire (ou « national » en Yougoslavie.) qui regroupait sous une appellation commune (et des règles communes au Liban) un certain nombre de citoyens, différenciés juridiquement en cela des autres citoyens, eux-mêmes regroupés dans des communautés différentes.
En second lieu, les nations « globales », les Etats, c’est à dire le Liban ou la Yougoslavie, étaient présumés être aussi des communautés, au sein desquelles les citoyens partageaient une appartenance commune. Cette appartenance était censée englober, contenir et intégrer les appartenances particulières, dont les appartenances religieuses. On doit noter néanmoins que les communautés avaient dans ces deux pays un statut légal, puisqu’elles déterminaient la nationalité (intégrée dans la citoyenneté yougoslave) en Yougoslavie et qu’elles conditionnaient le statut personnel, en fonction de la religion, au Liban.
Dans les deux pays, il semble que l’effondrement de l’Etat central soit lié, outre des facteurs extérieurs (chute du communisme en Yougoslavie et événements régionaux au Proche Orient), à la poussée et à la pression des communautés, nationales et religieuses. Ceci suppose donc de voir la communauté comme un tout cohérent, capable de pression sur l’Etat puis d’une capacité d’organisation suffisante pour récupérer ses prérogatives.
Cette cohérence est essentiellement sociale et religieuse. Dans le cas du Liban, elle procède de la majorité des individus, dont elle régule une grande partie de la vie. On doit noter que les réseaux et les solidarités sont essentiellement de nature communautaire, dans la mesure où ils sont liés aux clans et familles élargies et que celles-ci sont les composants premiers de la communauté. De ce fait, les communautés sont déjà des lieux de pouvoir. De même, dans le cadre des consultations électorales, on peut noter une tendance communautaire à voter comme un seul homme sur certaines questions importantes : statut, réformes constitutionnelles. On remarquera, de plus, que pour des raisons démographiques et historiques, certaines communautés tentent de peser d’un poids plus lourd que d’autres dans la balance politique, allant parfois jusqu’à s’identifier à la nation. Il semble que cela ait été par exemple le cas des communautés maronite et chiite au Liban ainsi que des Serbes et des Croates en Yougoslavie. Dans ce cas, une logique de lutte pour la puissance locale se met en place.
Cependant, et en particulier dans un contexte de guerre, la communauté est bien plus qu’une réalité structurelle et objective et est inséparable, de nos jours, d’une idéologie accompagnant les évolutions du monde moderne. C’est ce que C. Jaffrelot définit comme étant le « communautarisme » : « Le "communautarisme" est donc bien comme l’indique le suffixe attaché au mot - une idéologie, c’est à dire une construction moderne et largement stratégique qui émerge nécessairement en relation avec la formation ou les transformations de l’Etat ». Le communautarisme pourrait alors être appréhendé comme une variante du nationalisme, avec une simple différence de niveau : ce serait une idéologie nationale naissante, un mouvement poussant à la « nationalisation » de la communauté.
Le problème semble néanmoins plus complexe : le communautarisme a souvent des connexions internationales fortes, fondées sur des appartenances religieuses, appartenances que l’on retrouve rarement aussi vigoureuses dans le nationalisme inspiré du « printemps des peuples » du XIXème siècle et sur le caractère non sécularisé des communautés (avec tout cela implique de présence de la société dans la vie individuelle). Ceci rejoint en partie deux analyses, celles de M. Mauss (qui lie émergence de la nation et individualisme) et celle de L. Dumont ("le communalisme diffère du nationalisme par la place que semble y prendre la religion"). Le communautarisme procéderait donc d’un mouvement revendicatif analogue à celui qui conduit au nationalisme, avec une différence de taille, que l’on pourrait lier à la sécularisation ou non de la société en question.
Le communautarisme et les communautés sont, en dernier lieu indissociables d’un certain pluralisme : pour qu’il y ait communauté au sein d’un Etat, il doit y avoir multiplicité de communautés. Le communautarisme est avant tout une idéologie de la cohabitation, ou de la non-cohabitation : il prend sa source et se développe dans un contexte spécifique, celui de la reconnaissance, l’émergence, voire de la domination d’une communauté par rapport aux autres ou à l’Etat. Dans tous les cas, nous pouvons voir que les communautés sont des acteurs à part entière, qui bien que mal définis et ayant de multiples visages, aspirent souvent à une réalité politique qui viendrait corroborer leur réalité sociale. Quand il s’agit à la fois de changer de réalité sociale et de réalité politique, la communauté devient alors un support idéologique et un projet.
4°) Acteurs et communauté : tensions et mimétisme.
Les rapports entre communautés et les acteurs présentés précédemment sont complexes, et souvent peu clairs. Les acteurs étrangers (O.N.G., armées étrangères, …) eux-mêmes s’y perdent souvent et on le plus grand mal à se positionner face à cette complexité.
Ceci tient au fait que les populations font partie des communautés, que les réseaux, d’une manière ou d’une autre, leurs sont connectés, ainsi que la majeure partie des acteurs locaux. Le problème est que chaque communauté est par définition englobante et qu’elle impose à chaque individu, qu’il y souscrive ou non, une identité. Cette imposition est avant tout le fruit du conflit, en ceci que celui-ci rend le référent communautaire primordial dans la définition de tous les autres aspects de la vie quotidienne. C’est là l’essence du communautarisme dont il a été question plus haut : l’imposition progressive du référent communautaire comme référent ultime (par des moyens tels que l’exécution sur carte d’identité, à savoir l’assassinat sélectif aux barrages selon la communauté d’origine).
Comment alors appréhender les rapports entre les divers acteurs et les communautés ? Très difficilement, puisque la prégnance du communautarisme biaise le débat et la réflexion dès l’origine : réfléchir sur la communauté offre le risque de tomber dans le « panneau communautariste », c’est à dire de placer le problème communautaire hors de ses justes proportions. De même, à l’inverse, tenter de trouver des explications autres, de dévoiler les dessous économiques ou sociaux du communautarisme peut amener à effacer complètement la validité de la question communautaire, qui nous questionne néanmoins (les hommes peuvent-ils vivrent ensemble ?). Il existe même le risque d’employer les mots du communautarisme, alors que ce sont ces mêmes mots qui ont servis à alimenter le conflit et qui servent encore à le faire perdurer.
Cette tension, cette impossibilité relative d’appréhender le problème « à froid » qui se pose aux chercheurs s’impose à plus forte raison aux populations. Celles-ci sont à la fois communautarisées (mimétisme) mais sont aussi bien plus et, comme tout homme, vont au-delà de leurs appartenances. C’est à dire qu’elles appartiennent effectivement à la communauté (on ne peut rejeter le phénomène communautaire) et qu’elles sont pourtant appelées à le dépasser, et en tout état de cause, le dépassent souvent.
On voit apparaître alors deux tensions qui paraissent fondamentales entre tous ces acteurs locaux : une tension avec la communauté, quand celle-ci restreint leur marge de manÅ“uvre, et une tension avec l’extérieur, quand celui-ci est contradictoire avec ce qui fonde une partie de leur identité, la communauté. Cette double tension montre bien la fausseté du débat qui oppose le « pour la communauté » et « contre la communauté » : la question n’est pas là, elle est dans le mode de gestion de ces tensions, qui semblent on ne peut plus normales. Et c’est là que ce situe la différence entre communautarisme (gestion violente et manipulation de la tension) et la paix (gestion certes hasardeuse, mais fondée sur l’ouverture et la discussion). Les rapports entre communautés et acteurs sont donc éminemment complexes : il s’agit de rapports entre les acteurs et eux-mêmes, et non un jeu entre acteurs de nature différente.
Nous pouvons donc voir que les acteurs sociaux et institutionnels sont nombreux, et nous n’avons pas pu les traiter tous (en particulier les acteurs associatifs locaux). De même, les médias, dans la mesure où ils désinvestissent massivement les zones de guerre une fois le conflit armé terminé n’ont pas été abordés. Dans ce panorama d’après-guerre manque une catégorie d’acteurs pourtant essentielle au conflit : les milices. C’est à dessein qu’elles sont exclues en tant que telle de ce panorama, dans la mesure où celles-ci, qui semblaient être le moteur des conflits ont une immense capacité à se fondre dans les diverses autres catégories. Une fois la paix revenue, comme au Liban, en Bosnie ou au Kosovo, celles-ci ont opéré une transformation, passant du statut d’acteur armé à ceux de réseaux, de partis politiques, d’ONG, d’instances communautaires ou de mafias. Ceci ne témoigne pas de leur disparition mais de leur profonde imbrication avec le système institutionnel et social qui les porte. Les identifier à part aurait pu focaliser le problème sur elles, alors qu’elles sont à la fois productrices et produits du conflit et des interactions entre beaucoup plus d’acteurs.