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Dossier file : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Read the dossier]

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Après-guerre et désespoir au Liban : le lit du Hezbollah ou « parti de Dieu » en arabe

Des processus et des stratégies au service de la croissance de mouvements radicaux


Keywords

  • Religious fundamentalism and peace [>]
  • Fondamentalisme religieux et paix [>]
  • Les difficultés d'une culture de paix dans une population ayant vécu la guerre [>]
  • Conflit israélo-arabe [>]
  • To analyse conflicts from a social point of view [>]
  • To analyse conflicts from a politic point of view [>]
  • Présenter des réformes pour un nouveau projet de société [>]
  • Organisation communautaire [>]
  • Organisation politique locale [>]
  • Gouvernement syrien [>]
  • Islam [>]
  • Gouvernement libanais [>]
  • Lebanon [>]

OLLAGNON Matthieu

Au Liban, la fin de la guerre a été loin de résoudre les problèmes de fond : crise économique, persistance de l’aspect conflictuel des différences confessionnelles, impuissance politique, tous ces facteurs contribuent à plonger dans le désespoir une population qui se demande encore comment elle à pu en arriver là. Ce désespoir est une porte grande ouverte pour les organisations qui y proposent une alternative, comme ici le Hezbollah (ou « parti de Dieu » en arabe.). Une paix imparfaite, ou un après-guerre trop dur sont alors une porte ouverte aux mouvements radicaux qui savent en tirer profit. L’objet de cette fiche n’est alors pas de justifier ces organisations mais de commencer à réflechir sur les processus et les stratégies qui servent leur croissance.

Sentiment pesant s’il en est, la désespérance des populations est immédiatement perceptible à l’observateur étranger, au moins au Liban. En tant que fait social, pour les populations, il semble s’articuler autour de quatre axes majeurs (dans l’ordre où ils ressortent en entretien) :

  • 1°) Une vision de l’avenir négative, celui-ci n’étant vu que comme pouvant exceptionnellement être porteur d’éléments positifs.

  • 2°) Une analyse et un ressenti de la situation présente ressentie comme négative et difficile.

  • 3°) Un sentiment d’une totale incapacité d’action sur l’environnement, qu’il soit géopolitique, économique ou social.

  • 4°) L’idéalisation d’un « avant » (« avant, on vivait mieux… ») qui sert de point de référence pour évaluer situation présente et prospective.

La désespérance peut-être perçue comme un sentiment global, c’est-à-dire, qu’il colore l’ensemble du réel, semblant fermer toutes les portes à l’action. Ce sentiment est intimement lié à celui d’être ballotté par l’Histoire et d’être le jouet d’une récurrence des évènements, d’une inexplicable spirale de violence. A la question du désespoir, et ceci est particulièrement visible en entretien est lié celle du « pourquoi ? », interrogation qui va bien au-delà de la simple demande d’explication géopolitique : c’est un « pourquoi » global et presque philosophique. Ce « pourquoi » sous-jacent semble, chez les gens, susciter une recherche permanente de causes et de raisons et ce, selon deux axes majeurs :

  • 1°) Recherche de réponses au sein de la population elle-même : « le problème est lié aux confessions », « les Libanais sont incapables de s’entendre », « le profit est la seule chose qui compte ». Cette approche des choses est corroborée par une crise de confiance et de légitimité vis-à-vis des gouvernants (souvent d’anciens chefs de guerre) : c’est en quelque sorte les symboles de la division qui sont au pouvoir.

  • 2°) Recherche de réponse à l’extérieur : la guerre et, si l’on raisonne en termes moraux, la faute, sont perçues comme étant presque entièrement le fait de puissances extérieures, parmi lesquelles Israël qui récolte la palme de la haine. La Syrie est de même particulièrement haïe des populations chrétiennes et partage la première place avec l’Etat Hébreu.

Nous pouvons remarquer que dans les deux tentatives explicatives, qui peuvent se cumuler (et le font souvent), les populations se retrouvent enferrées dans un système fermé qui n’offre aucune porte de sortie et aucun moyen d’action :

  • Tenter d’agir sur la société d’après-guerre est perçu comme une tâche insurmontable qui, de plus, se paye d’une certaine mise à l’écart (lutter contre les communautés, c’est être exclu des communautés où l’on vit).

  • Dans le cas du Liban, qui est un petit pays, il est hors de question de faire quoi que soit qui puisse faire plier la Syrie ou Israël.

Nous allons voir que ceux qui ont réussi, ou se sont approprié la réussite, de faire plier cette dernière impossibilité ont à la fois gagné un quasi-monopole de l’espoir et un pouvoir immense. C’est le cas du Hezbollah au Liban, sur qui rejaillit le mérite du retrait israélien. Il s’agit là de l’élément fondamental de sa réussite : dans le système a priori fermé, du désespoir, existe une organisation présentant les éléments d’une porte de sortie.

Nous devons noter que cette organisation, le Hezbollah est communautarisée, quel que soit son discours officiel. En effet, l’existence et l’histoire du Hezbollah s’articulent avec celles de la communauté chiite et avec son propre désespoir, mais sa portée va bien au-delà :

  • Le Hezbollah se place en porte-à-faux avec l’explication interne (celle qui veut que les causes de la crise soient proprement libanaises, liées à un système social intangible et corrompu, et que l’on ne puisse rien y faire, c’est-à-dire que la guerre est une fatalité) : face à un chaos chronique, il offre une surenchère de règles, strictes et non négociables (c’est là que joue son aspect fondamentaliste, en appuyant ces règles sur une parole divine et intangible).

  • Face à l’explication extérieure (Syrie et Israël) : le Hezbollah s’est battu avec une remarquable constance et une grande clairvoyance contre Israël et a profité politiquement de son retrait. Nous pouvons noter que, au-delà de la victoire, ce qui a réellement profité au « Parti de Dieu » est d’être resté obstinément accroché à un combat qui semblait perdu d’avance, désespéré, et de l’avoir fait sans jamais y déroger.

Au système de désespérance, la force de cette organisation est d’opposer un système cohérent de remplacement et de commencer à le mettre en application. Ce système peut certes paraître délirant à l’observateur étranger, mais il est nécessaire de garder à l’idée que, c’est l’aspect délirant de la réalité qui nourrit le système initial de désespérance. Au regard des axes déterminés plus haut, la réponse offerte par le système Hezbollahi semble s’ordonner ainsi :

  • A la recherche de solutions et d’explications par la population au sein d’elle-même : à la cogitation permanente et insoluble sur soi, au non-sens, le Hezbollah propose une alternative, le projet religieux. Le futur est pris en main par un projet, censé être soutenu par Dieu. Ceci a trois implications : que le projet est bon (si c’est celui de Dieu), qu’il peut aboutir (le soutien divin et la volonté des membres) et surtout, qu’il a du sens, et donc que l’avenir à un sens (il s’inscrit dans un plan divin). Dans le cas du Hezbollah, cet aspect religieux est recouvert d’un vernis nationaliste, mais son fondement est clairement islamique.

  • La situation présente est non plus présentée comme subie, mais comme une lutte, c’est à dire que les personnes ne sont plus victimes, mais actrices. Cette posture est sensible bien au-delà des formations de combat et se retrouve dans l’état d’esprit des multiples ONG, écoles et programmes de développement du Hezbollah. La situation présente n’est plus alors ressentie comme entièrement négative mais comme un espace difficile au sein duquel travaillent des forces positives : les gens sont alors impliqués.

  • Au bout d’un certain temps, du fait de la conjonction des deux précédents éléments, auquel s’ajoutent les victoires déjà acquises, il devient pensable d’agir sur la société : le Hezbollah se crédibilise au fur et à mesure du temps.

Nous pourrons remarquer que du point de vue chiite, et c’est là le dernier point, le discours s’appuie non pas sur une idéalisation « de l’avant » mais sur une notion de progrès par rapport à celui-ci, l’accent étant mis sur la misère et le féodalisme présenté comme le lot de la majorité chiite avant-guerre. A ce titre, le nom du prédécesseur du Hezbollah est significatif : « le Parti des Déshérités ».

Maîtrise du sens, proposition d’un nouveau système de sens, prestige : le Hezbollah a nombre d’atouts en mains qui lui permette de se poser en réponse au désespoir. Les jeux politiques actuels du Liban montrent la force que permet d’acquérir un tel jeu, et le rôle d’acteur majeur auquel il permet d’accéder. C’est là sans doute, outre son aspect intrinsèquement insupportable, la principale menace liée à la désespérance : la porte ouverte qu’elle constitue à des systèmes plus ou moins dangereux. C’est pourquoi il semble que la construction de la paix doive mettre l’accent sur la reconstruction du sens et la restauration de la capacité des populations à agir sur elle-même et la société.

Commentary :

L’objet de cette fiche n’est pas d’analyser en profondeur les causes du désespoir qui gagne la population libanaise après-guerre, mais de montrer comment ce désespoir peut alimenter la montée en puissance d’organisations radicales.

Il semble que celle-ci, le Hezbollah en l’occurrence, joue sur quatre tableaux majeurs : l’image de soi (la réponse à « sommes-nous congénitalement désunis ? »), l’offre d’un meilleur avenir face à un présent déprimant (la réponse au désespoir), la possibilité de participer à la construction de cet avenir (la réponse à la passivité de la victime : les populations peuvent devenir actrices et non plus simplement des cibles) et la réponse à la perte de sens engendrée par la guerre (réponse théologique pour les musulmans chiites, et nationaliste, donc idéologique, pour les autres).

Ce dont le Hezbollah a bénéficié pour assurer son succès est avant tout d’un désespoir lié à une paix qui n’a pas débouché sur une complète prise en charge de l’identité nationale libanaise et le règlement des problèmes qui ont menés à la guerre. Dix ans après la fin du conflit, celui-ci continue à monter en puissance et à profiter de la situation locale : on peut en tirer l’enseignement que l’une des choses les plus importantes que doive prendre en charge la construction de la paix, en plus des facteurs « objectifs », comme l’économie ou le droit, est la re-création de sens et la démocratie qui, seule permet vraiment à tous d’agir sur le destin commun.

 

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