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Ficha de análisis

Ficha del dosier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Leer el dosier]

Ficha 26 / 29

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Comment évaluer la paix ? Les exemples des après-guerres du Liban et de l’Ex-Yougoslavie.

Quatre critères pour évaluer la paix: - 1°) Une violence maintenue à un niveau acceptable ; - 2°) Une violence qui ne passe pas par des moyens de guerre ; - 3°) La coopération entre les acteurs sans contraintes liées à la guerre ; - 4°) La possibilité d’élaborer des projets à long terme.


Palabras claves

  • Teorías de la paz [>]
  • Métodos de evaluación de la paz [>]
  • Elaboración y utilización de lo simbólico [>]
  • Las dificuldades de una cultura de paz en una población que ha vivido la guerra [>]
  • Trabajar la comprensión de conflictos [>]
  • Actuar a nivel internacional para preservar la paz [>]
  • Proponer un plan de paz [>]
  • Permitir la intervención militar extranjera para imponer el alto el fuego [>]
  • Líbano [>]
  • Ex Yugoslavia [>]

OLLAGNON Matthieu

En considérant la paix comme une qualité positive, et non uniquement comme l’absence de guerre, la question se pose de l’existence de celle-ci au Liban et en Ex-Yougoslavie, tous deux touchés par des conflits dit « identitaires » .Où en est la paix dans ces pays ? Pour cela nous reprendrons une définition de la paix qui, bien qu’incomplète, permette l’étude et la comparaison.

Cette définition de la paix suppose quatre éléments principaux, et concomitants :

  • 1°) Un niveau de violence maintenu à un niveau acceptable (niveau dont nous allons voir qu’il est tout relatif et très difficile à évaluer).

  • 2°) Une violence qui ne passe pas par des moyens de guerre.

  • 3°) La coopération entre les acteurs sans contraintes liées à la guerre.

  • 4°) La possibilité d’élaborer des projets à long terme.

Il est possible d’articuler entre eux ces quatre éléments, et d’utiliser l’ensemble comme une grille d’analyse. Appliquée aux aires de cette étude, cette grille y révèle nettement l’incomplétude de la paix.

Le maintien à un niveau acceptable de la violence.

A première vue, comparativement à l’extrême violence de la guerre, le niveau actuel est, que cela soit au Kosovo, au Liban ou en Bosnie, tout à fait acceptable. Deux points tempèrent néanmoins cette observation.

  • La violence est susceptible d’atteindre ponctuellement une intensité qui est quasiment celle d’une guerre. Ceci est particulièrement valable au Kosovo (Tirs au mortier sur les zones serbes, attentats, assassinats), et au Liban (échanges de tirs entre Hezbollah et Israël). La Bosnie semble relativement épargnée. Néanmoins, en aucun cas, la violence des armes n’atteint plus, sauf exceptionnellement, le niveau d’intensité qui permette de dire, selon les normes militaires, d’une zone qu’elle est « saturée par les feux » .

  • A la violence militaire est corrélée une double violence moins visible qui est, si on considère cette dernière à la fois comme une force et comme « un rapport de puissance » (J. Freund), présente dans les trois pays :

  • Une violence latente dans les rapports sociaux qui ne demande qu’à exploser. On assiste dans l’après-guerre à une véritable « brutalisation » de la société, que cela soit au Liban, en Bosnie (avec une augmentation de la délinquance juvénile) et au Kosovo, les jeunes étant les premiers touchés par ce phénomène.

  • La violence potentielle ou exercée des forces assurant le maintien de la paix. Dans les trois cas, Liban, Bosnie et Kosovo, la baisse de la violence guerrière est avant tout due à la pression d’une violence plus puissante, au moins potentiellement. Dans le cas du Liban, il s’agit de la Syrie, qui occupe le pays. La Bosnie et le Kosovo sont tous deux sous la protection de l’OTAN, qui y gère, de fait ou de droit, les aspects sécuritaires. Il ne s’agit pas ici de mettre sur le même plan moral Otan et Syrie, dont l’esprit et les objectifs sont loin d’être identiques, mais de mettre en évidence le fait que la violence guerrière première n’a pas été éliminée mais « mise sous pression » par une capacité de violence plus forte.

Le maintien à un niveau acceptable de la violence, quand il est effectif, est donc sujet à controverses. Le passage de cette dernière dans la société tout entière, par un processus de « brutalisation » est plus le signe d’une diminution par compression que par une véritable réduction, analyse corroborée par le mode même de compression de cette violence : par une violence plus forte.

Le non-emploi de moyens de guerre.

A priori, l’emploi de moyens de guerre est désormais proscrit, que cela soit en Bosnie, au Liban, ou au Kosovo. La réalité est beaucoup plus complexe que cela : ce que l’on observe surtout est l’emploi en deçà de leur pleine puissance de moyens de guerre et l’emploi de moyens de guerre qui ne sont pas, en premier lieu, des moyens dit « de théâtre » (C’est à dire que l’on s’attend à trouver sur un champ de bataille classique).

  • Au Liban, au Kosovo et en Bosnie, la paix et avant tout assurée, en particulier pour ces deux derniers pays, par la présence de forces armées étrangères, dotées d’équipements lourds. Au Liban, néanmoins, la présence militaire syrienne cède le pas à une occupation beaucoup plus subtile, par tout un jeu d’allégeances et la présence des services secrets. Il existe avant tout l’emploi de moyens de guerre comme menace, ce qui revient à les utiliser comme atout stratégique. Beaucoup plus prosaïquement, des armements lourds (Katioucha, F-16 et F-15, …) sont employés par les deux belligérants au Liban-Sud, alors que des armes plus légères sont occasionnellement utilisées au Kosovo (toute la gamme AK. ainsi que des mortiers). La violence, quand elle s’exprime, ne passe pas exclusivement par des moyens « bricolés » (pierres, cocktails Molotov, et autres armes artisanales ou détournées).

  • Des moyens de guerre non-conventionnels sont couramment utilisés, en particulier par les forces de maintien de la paix (Bosnie, Kosovo) ou d’occupation (Syrie) pour remplir leur mission. Parmi ces moyens celui qui se taille la part du lion est sans aucun doute la « guerre psychologique » (psyops) qui a avant tout pour objet d’amener l’ennemi à partager les vues que l’on souhaite qu’il adopte. Cette forme de guerre, « douce » , est inséparable de son corollaire, les opérations de renseignement et de déstabilisation, qui semble particulièrement utilisées au Liban, sans que l’on en ait jamais aucune preuve (les Syriens étant passés maîtres dans l’art de semer la division et de faire « monter la température » pour servir au mieux leur présence). Il existe de fortes probabilités que celles ci soient employées de même en Ex-Yougoslavie. En quoi peut-on alors parler de moyens de guerres et non de simples opérations de communication de type civil ? Il semble que cela soit pour deux raisons :

    • Une raison qui tient à la nature des armées mêmes et des outils employés : ces outils ont été créés pour gérer des rapports « de puissance »  : des crises où celui qui applique ces méthodes est engagé dans un rapport de force vis-à-vis de ceux à qui elles sont destinées.

    • Une autre raison tient au mandat même des forces armées qui est purement sécuritaire, et est à lier à leur nature.

Du fait de ces deux éléments, on peut considérer que les moyens non-conventionnels employés sont des moyens de guerre, mis au service de la paix ou de la pacification, mais procédant d’une logique, défensive ou offensive, essentiellement belliqueuse (sans connoter moralement ce terme). Des moyens de guerre sont donc employés dans ces zones, à une échelle beaucoup moins intense que dans le passé, certes. Il est néanmoins important de retenir que l’emploi de ces moyens fait encore partie du « monde mental » des acteurs (par « monde mental » , j’entend l’ensemble du système par lequel nous recouvrons le monde de sens, qui nous permet d’y agir et de le comprendre).

La coopération entre les acteurs sans contraintes liées à la guerre.

Cet enjeu est subordonné à l’accomplissement de plusieurs processus : de réconciliation, de rétablissement du droit, de rétablissement d’une cohésion sociale. A des degrés différents, ces processus sont sans doute partiellement à l’Ĺ“uvre au Liban, en Bosnie, et à un degré infime, au Kosovo, mais c’est surtout leur faiblesse qui est significative. Les contraintes liées au conflit subsistent, et l’on peut compter parmi elles :

  • La haine inter-communautaire : il n’existe pas de statistiques de la haine, mais l’on peut encore, au vu de récents évènements en Bosnie (dont la menace de sécession croate et les émeutes récurrentes) et au Liban (la tournure confessionnelle prise par le débat sur le retrait syrien), penser qu’elle est vivace. Le Kosovo atteint, lui, un état de haine paroxysmique que l’on retrouve dans tous les témoignages.

  • La « communautarisation » de l’espace. Que cela soit en Bosnie, au Liban ou au Kosovo, les communautés vivent désormais sur des territoires et des terroirs presque homogènes, ce qui interdit et décourage, de fait, nombre de tentatives de coopération. Ceci est renforcé par la destruction, durant la guerre, de la majorité des lieux communs (centre-ville de Beyrouth, quartier multiethniques de Sarajevo, …) et les échanges de populations.

  • La division du pouvoir légal selon des normes communautaires, que cela soit au Liban (Pacte de 1943 révisé par l’accord de Taëf de 1989), en Bosnie (accord de Dayton et création de trois « sous-républiques » communautaires). Le Kosovo, où la réalité du pouvoir appartient à la communauté internationale, est dans une situation similaire.

Ces quelques facteurs ne constituent pas une liste exhaustive, et contribuent à empêcher la majeure partie des tentatives de coopération au sein des sociétés libanaises, bosniaques et kosovares. Cette absence de coopération est peut être moins nette au Liban, de prime abord, mais, dans une version « douce » , la logique de séparation est la même.

La possibilité de mener à bien des projets à long terme.

Avoir la possibilité pour l’acteur de mener à bien des projets à long terme, donc de se projeter dans l’avenir, est le signe du passage d’une temporalité de guerre, axée sur la survie et l’immédiateté, à une temporalité de paix, où la vie de l’individu peut prendre plus d’ampleur. La guerre, et la situation de survie, modifie l’appréhension du temps et le placement de l’individu à l’intérieur de celui-ci. De ce fait, une situation de guerre, en réduisant l’horizon temporel de l’individu, contribue à le désapproprier de son environnement, en laissant à d’autres instances le pouvoir d’agir sur sa vie et son monde à long terme. Une situation de paix réussie suppose donc la possibilité de se projeter dans le futur et d’agir en conséquence pour les populations.

Cette possibilité est intimement liée, outre la fin des hostilités, à la variation de plusieurs facteurs :

  • La reprise, puis la stabilisation de la situation économique.

  • La stabilité politique et géopolitique.

  • La confiance accordée aux divers acteurs politiques et aux accords de paix par les populations.

  • La capacité psychologique de se lancer dans un projet pour les populations.

De fait, au Liban, en Bosnie et au Kosovo, ces quatre facteurs sont rarement réunis ou le sont de manière erratique.

  • La situation économique du Liban est très instable et s’enfonce peu à peu dans la récession, la dette extérieure s’alourdissant de plus en plus depuis la fin de la guerre. En Bosnie, l’équilibre économique n’est toujours pas rétabli, prix de la guerre et de 40 ans de modèle communiste. Le Kosovo, quant à lui, vit de l’aide internationale et des marchés parallèles ou mafieux. Dans ces trois cas, cette crise globale s’est accompagné d’une paupérisation des anciennes classes moyennes et d’une bi-monétarisation, une devise étrangère prenant le pas sur la monnaie locale qui n’inspire plus aucune confiance (Mark convertible, anciennement rattaché au D.M., en Bosnie et U.S. Dollar au Liban).

  • La stabilité politique et géopolitique à court et moyen termes semble faire défaut au Liban, au Kosovo et en Bosnie. Ceci dit, la nouvelle donne politique en Serbie/RFY et l’extension de l’Union Européenne et de l’OTAN sont des facteurs qui peuvent jouer puissamment à long terme à ramener la stabilité.

  • Le problème de la confiance accordée aux acteurs politiques et aux divers accords de paix est plus ardu. Dans ces trois conflits, la justice a rarement été rendue (Le T.P.I. jugeant surtout les acteurs principaux du drame). De ce fait, le personnel politique, à tous les échelons, est principalement constitué d’anciens acteurs de la guerre, qui ne sont pas forcément des plus nets sur le plan moral. Au Liban, en particulier, le pouvoir légal est de facto, réparti entre les anciens chefs de milice, au pro-rata de leur puissance et de leur fidélité à Damas. En Bosnie et au Kosovo, le pouvoir semble plus difficile à analyser, faute de sources, mais il semble probable que les situations de pouvoir aient peu changées, au moins à l’échelon local ( les autres échelons étant surveillés ou pris en charge par l’OTAN). La confiance dans les accords de paix est encore plus fragile, essentiellement du fait que ceux ci tiennent le plus souvent sur un rapport de force imposé par un tiers-acteur, de la persistance des haines et du non-règlement des problèmes de fond. De fait, toute entreprise est menée avec, en arrière plan, l’épée de Damoclès d’une nouvelle explosion.

  • Un dernier problème, essentiel, est celui de la difficulté à sortir psychologiquement du système de guerre, à passer, pour l’individu, de la temporalité de la survie à celle de la vie, et ce qui est valable pour l’individu l’est, dans ce cas, aussi pour le groupe. Cet état s’accompagne souvent d’une lassitude et d’un aspect dépressif inconnu pendant la guerre (Rémy Ourdan parle « d’abîme de la paix » . Dans le même article, on peut trouver cette citation particulièrement éclairante : « Sarajevo est une ville d’âmes blessées. Ce n’est plus une ville formidable. Les gens sont malheureux, ils ont perdu leurs illusions. Il existe un paradoxe : nous étions désarmés militairement et nous avons réussi à sauver notre ville, et aujourd’hui nous sommes incapables de construire une nouvelle société, de bâtir une vie d’après-guerre. Nous sommes encore plus désarmés. » ).

Au vu de ces quelques éléments, la conclusion qui s’impose est que ces pays, s’ils sont sortis de la guerre proprement dite, ne sont pas encore entrés dans la paix, prise comme une qualité positive, et que nombre des attributs de celle-ci semblent faire encore défaut. Ceci dit, une telle grille ne peut qu’aider à percevoir une partie de la situation à un moment donné et non à appréhender la réalité d’un processus de paix. De plus, un certain nombre d’éléments positifs peuvent être notés, dont la stabilisation de l’Europe (par l’Union Européenne) et l’émergence, au moins au Liban, d’une génération qui n’a pas grandi durant la guerre.

Qu’en penser en dernier ressort ? Dans le cas de l’Ex-Yougoslavie, les alliés sont clairement là durablement (au moins indirectement), et la situation semblera devoir être stabilisée de l’extérieur pour longtemps. Cependant, les situations régionales, en particulier au Moyen-Orient, sont volatiles et sont susceptibles d’être aggravées par les tensions qui parcourent la planète : il devient très difficile d’établir une prospective. Au moins, à la certitude du pire, qui est celle de la guerre civile, a pu succéder l’incertitude, qui est la porte ouverte au meilleur.

Notas :

Sources :

  • FREUND Julien, Le conflit, P.U.F

  • STOVER, Eric, Après-guerre(s), Coll. Mutations, Ed. Autrement, n°199/200, Paris, Janvier 2001

  • CORM Georges, Le Proche-Orient éclaté – Tome II – Mirages de Paix et blocages identitaires 1990 – 1996, Editions la Découverte, Collection Essais, Paris 1997

  • NASR, Salim, Anatomie d’un système de guerre interne : le cas du Liban, Cultures et Conflits, N°1, Paris, 1990

  • Collectif, sous la direction de DAVIE, M.F., Beyrouth, regards croisés, URBAMA, Tours, 1997

 

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