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Ficha del dosier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Leer el dosier]
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Palabras claves
Les guerres civiles, de par le monde, portent chacune leurs enjeux et leurs défis spécifiques, et il n’est pas possible d’établir une liste exhaustive des défis qui s’offrent aux acteurs une fois le conflit terminé. Néanmoins, et en particulier à la sortie des conflits identitaires, il est possible de remarquer quelques grandes directions, et par ricochet, quelques défis généraux qui ont à être relevés. Ceux-ci sont liés à la fois aux conséquences de l’aspect désintégrateur du conflit sur la société et à la nécessité, puisque ces confrontations se terminent souvent par le mélange d’un épuisement de tous et d’une intervention extérieure, sans règlement des insaisissables problèmes de fond.
Ces défis, si l’on devait les ranger en grands ensembles, pourraient entrer dans deux catégories majeures : l’une relativement objective, celle de l’économie et du politique, l’autre beaucoup plus évanescente, celle de l’immatériel et des conditions psychosociologiques de la paix. Je ne rentre pas dans ces défis la reconstruction et la réconciliation, puisque celle-ci n’en sont pas unes parmi d’autres, mais le défi majeur, celui qui les englobent tous et qui est conditionnés par eux. Ceci est du au fait que la reconstruction est bien plus que la simple restauration des infrastructures et des institutions : c’est une création globale, puisque reconstruire tel quel ce qui a mené à la guerre n’a aucun sens.
I. Les défis économiques et politiques.
Les défis économiques et politiques d’un après guerre identitaire, qui sont ceux de la paix et de sa pérennisation sont souvent, et la liste n’est pas exhaustive, au nombre de quatre : la reconstruction d’un système institutionnel viable, la transition économique, l’élaboration d’une véritable autonomie politique et la décriminalisation de la société.
1. La reconstruction d’un système institutionnel viable.
Les conflits civils, et particulièrement identitaires, dans la mesure où il éclatent par définition au sein d’un pays entraînent souvent l’éclatement des structures institutionnelles, soit que celles-ci soient au départ présentées comme une cause de conflit (confrontation sur la représentation d’une minorité, par exemple), soit qu’elles ne résistent simplement pas à la guerre. Dans le cadre d’une guerre civile, il n’est pas rare que ce processus de désintégration ait lieu par dislocation, les institutions ou administrations éclatant en autant de clones affaiblis qu’il y a de partis ou de communautés (ceci reste un idéal-type) ou par attrition (devenue inutile, ou sans objet, ou saignée à blanc en personnel et en fond, l’administration tourne à vide). Après-guerre, quant elle ne sont pas tout simplement détruites, le premier défi est de remettre en marche ces institutions et ces administrations, voire de les réunifier. Mais plus encore, puisqu’elles ont souvent été des enjeux ou des causes du conflit, il importe de renégocier avec la plus large légitimité possible leur rôle, leur composition et leur organisation.
2. La transition économique
Les conflits civils, en particulier s’ils sont durables, ont deux particularités économiques récurrentes : ils plongent quasiment toujours les classes moyennes dans la pauvreté à plus ou moins longue échéance et ils dérèglent les circuits économiques traditionnels pour les remplacer par une économie de guerre, fondée sur le marché noir et, souvent, la corruption. Une fois la paix revenue, l’un des grands défis est de réinsérer cette économie « souterraine » dans la visibilité de l’économie mondiale et de l’encadrer par les règles de l’Etat, ne serait-ce que pour percevoir les taxes et impôts nécessaires à la survie de l’administration. Mais plus encore, et c’est là le deuxième défi, il s’agit de remédier à la paupérisation de la population et à la réinsérer dans une économie de paix.
3. L’élaboration d’une véritable autonomie politique.
Les conflits identitaires, nous l’avons vu, se terminent souvent sur un double phénomène : un épuisement général et une intervention étrangère. Cette intervention se prolonge souvent par le biais d’une occupation (Ex-Yougoslavie, Liban) et une prise d’influence sur les affaires du pays (Timor Oriental, Afghanistan). Quelles que soient les motivations des occupants, qui sont variables, tant stratégiquement que moralement, le problème reste le même : le pays touché n’est pas autonome (tout en gardant à l’esprit que certaines occupations ont vocation à mener à l’autonomie, alors que d’autres forcent la dépendance). Dans tous les cas, tant que perdure l’influence étrangère, deux problèmes sont possibles : dans certains cas de figure, la division issue de la guerre civile est encouragée par l’occupant, et dans l’autre, une résolution de cette division ou du moins une prise en charge autonome de celle-ci est son objectif. L’élaboration d’une véritable autonomie politique est donc nécessaire dans les deux cas : soit par ce que son absence est un obstacle à la réconciliation, soit au contraire comme preuve de cette réconciliation. Notons de plus que le retour de l’autonomie politique est encore le seul moyen, s’il se fait dans les bonnes conditions, de retrouver une certaine légitimité du pouvoir et des institutions.
4. La décriminalisation de la société.
Le terme de décriminalisation de la société peut paraître quelque peu provocateur, mais il s’agit pourtant là d’un défi majeur dans la période qui suit une guerre civile, en particulier si elle fut longue. Il s’agit de passer d’une période de violence dérégulée, au sein de laquelle combattants et populations ont du agir et réagir dans un contexte d’affrontement, à une société pacifiée, au sein de laquelle la violence est contenue. Ce défi est fondamental et se décline en multiples enjeux : la restauration de la police et de la justice, le jugement des criminels de guerre (qui permet de sortir de l’état d’anormalité et d’anomie), mais aussi la réinsertion des miliciens et combattants, sans oublier un processus très difficile à prendre en charge, qui la transition psychologique des civils (souvent traumatisés par la guerre). Il s’agit sans doute là d’un véritable accouchement de la paix, par une série de multiples petits processus qui sont pourtant indispensables.
II. Les défis immatériels.
Les défis immatériels vont de pair avec ceux plus directement perceptibles. Ils sont très difficilement évaluables mais sont pourtant fondamentaux : ne pas les relever semble pouvoir mettre par terre tout un travail de reconstruction institutionnelle, économique et politique. Au delà des nécessités de l’argent et de la loi, ou plutôt à coté, subsistent des défis essentiels que peuvent seuls relever les acteurs du conflit. Nous pouvons déjà en compter deux, en excluant la réconciliation, que j’appréhende plus comme un achèvement que comme un défi : la restauration de la confiance et la création de bien commun.
1. La restauration de la confiance.
La guerre n’est que l’aboutissement d’un processus de destruction de confiance, confiance entre les responsables ou confiance entre les populations. C’est même le principe de la manipulation communautaire d’instiller la méfiance sur des bases ethniques ou religieuse. Restaurer la confiance entre acteurs est donc un défi fondamental, ne serait ce que pour revenir au statu-quo ante, mais surtout pour aller au-delà et permettre à la société de garder sa cohésion et d’éclater en un nouveau conflit. Pour relever ce défi, il faut l’admettre, il n’y a pas de recette miracle, pas de systématisation, et ce processus est long, constitué de multiples expériences individuelles et associatives. Il peut être néanmoins favorisé par une volonté politique, une loi et des institutions qui puissent être perçues comme des arbitres justes et légitimes, ainsi que, semble-t-il, par des processus quasiment cathartiques que sont les commissions paix et réconciliation. Mais là encore, point de recettes ou de tendances lourdes : ce qui semble faire progresser la restauration de la confiance, c’est l’engagement individuel.
De même, un autre défi, corrélatif, est celui de la restauration de la confiance en soi de toute une société. La guerre communautaire, en effet, dégénère souvent, échappe aux acteurs et aux populations, qui la perçoivent, semble-t-il, comme un cancer incontrôlable et surtout incompréhensible de leur société. Le défi de la confiance en soi, c’est celui de la reprise en main de son propre destin par rapport aux processus conflictogènes.
2. La création de bien commun.
La fin de la guerre, en effet, n’est que le premier pas vers la paix dans le cas d’un conflit identitaire : à quoi bon cessez le feu, ou se réconcilier, si cette réconciliation n’est qu’un accord de non-agression entre parties ? Sous la pression du milieu, si les parties ne partagent rien, ou sont pacifiées sous une pression extérieure, il y a de forte chances que cet accord devienne vite caduque. Et dans la cas d’un conflit identitaire, on oscille souvent entre la reconnaissance de fait du communautarisme (chacun identifié et à sa place) et la négation de la diversité. Ni l’un ni l’autre ne semblent viables à long terme s’ils ne sont accompagnés de la création d’un bien commun.
La notion de bien commun n’est pas celle du partage d’un bien déjà existant ou, pire encore, celui d’un problème ou d’une souffrance : la haine partagée n’est pas un bien commun, c’est une expérience commune qui unit les hommes de façon bien éphémère. La notion de bien commun recouvre quelque chose, un bien matériel ou immatériel, un processus, qui ne lèse pas les acteurs dans leur identité et dont tous sont responsables et dont ils bénéficient également. La différence entre bien commun et bien collectif, c’est que le bien commun est une dynamique de renégociation et d’alimentation permanente par tous, alors que le bien collectif appartient à tous et n’est pas négociable et, éventuellement s’impose aux acteurs. Construire un bien commun après une crise identitaire est fondamental, puisque c’est le seul moyen d’unir les hommes autour d’une dynamique commune, et donc ainsi de créer une identité supplémentaire, unie et pacifiante sans mutiler ou nier les identités pré-existantes. C’est là le défi, à mon sens, le plus important d’un après-guerre.
La réconciliation, que l’on présente souvent comme le défi le plus important d’un après-guerre ne se présente alors plus comme un défi majeur et écrasant, mais comme un aboutissement. Il s’agit en effet des fruits des multiples défis relevés ensemble, souvent sans ligne directrice claire et avec une vue des choses assez courte, contexte d’après-guerre oblige. Etre confronté d’un bloc au défi de la réconciliation après un conflit si dur qu’une guerre identitaire inhiberait les meilleurs volontés : d’un bloc, ceci est impossible en profondeur. Par contre, en relevant ensemble une série de défis, par petits pas, chacun selon ses capacités, sans doute est-ce la voie de la réussite. Plus encore, une société mobilisée ainsi, dans une même expérience, peut-elle sans doute générer par le travail dans la diversité, le bien le plus précieux, le bien commun.