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Ficha del dosier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Leer el dosier]
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Au Kosovo, en Bosnie et, dans une moindre mesure, au Liban, la désagrégation a brisé peu à peu les liens sociaux, économiques et symboliques qui font une société
Palabras claves
L’après-guerre est, en tout cas au Liban et en Ex-Yougoslavie, une période économiquement et socialement très difficile où se télescopent des systèmes mis en place durant le conflit et des logiques nouvelles. Il semble alors que l’avenir de la paix à long terme dépende de la manière dont est prise en charge cette réorganisation.
Au Kosovo, en Bosnie et, dans une moindre mesure, au Liban, la désagrégation (émiettement progressif) des tissus sociaux et économiques traditionnels d’avant-guerre, a été pour les populations, l’une des conséquences les plus lourdes du conflit. Ce phénomène est à la fois quantitatif, c’est à dire qu’il peut être pris en compte statistiquement, et qualitatif, c’est à dire qu’émerge et prédomine souvent un véritable modèle d’économie d’après-guerre, dont les structures sont difficiles à appréhender.
Qu’entend-t-on tout d’abord par « désagrégation » ? Celle-ci peut être appréhendée comme un processus social, symbolique et économique qui brise peu à peu les liens, psychiques, économiques ou sociaux, qui font une société. C’est à dire que, quand un société fonctionne sur une multitude d’interactions, grandes ou petites, mais aussi sur un système de représentation cohérent, la désagrégation détruit des pans entiers de cette cohérence, et donc, interrompt les flux et les processus sociaux d’avant-guerre.
La désagrégation du tissu social touche à la fois les « mondes sociaux » d’avant-guerre (ruraux, urbains, employés ou cadres…) et ceux qui avaient pu émerger durant le conflit (réfugiés). En premier lieu, le facteur majeur de désintégration sociale est celui des mouvements de populations, qui a occasionné le déplacement de villages et quartiers entiers et leur dispersion. Pour la seule Bosnie, 1.3 millions de personnes ont du, à un moment ou à un autre, trouver refuge au loin, dont, en 1999, seules 500 000 avaient pu retourner chez elles. Au Kosovo, le mouvement de fuite fut pendulaire, précipitant plus d’un million de personnes sur les routes, dont la majorité, du fait de l’intervention de l’OTAN, pu rentrer dans son pays quelques semaines après. Quant au Liban, on estime qu’il subsiste encore entre 500 000 et 800 000 déplacés (intérieur du pays) et réfugiés (extérieur).
La conséquence première de ces mouvements et de l’implosion du monde d’avant guerre est l’émergence d’une économie parallèle, souterraine et quasi-incontrôlable. Hors du fait qu’il échappe largement aux divers contrôles et impositions, ce véritable marché noir n’est soumis à aucune réglementation et répercute immédiatement sur le consommateur, le vendeur et le producteur chaque soubresaut économique, et ceux-ci sont nombreux. L’existence d’une économie souterraine est bien sûr avérée avant-guerre, soit du fait du double système communiste (ex-Yougoslavie), soit du fait d’une tradition de production vivrière et de vente au bord de la route (Liban) : ce sont les proportions prises qui sont caractéristiques d’une situation d’après-guerre.
Dans les trois pays étudiés, en effet, les conflits ont quasiment anéanti les classes moyennes et urbaines, les précipitant dans une spirale de paupérisation et de survie au jour le jour. Les chiffres optimistes liés aux processus de reconstruction ne doivent pas faire illusion : ils profitent en premier lieu à quelques entreprises, le plus souvent étrangères, dont la réussite fait gonfler les résultats macroéconomiques. Dans les faits, l’après guerre s’accompagne d’une continuation des logiques de pauvreté. En 1995, en Bosnie, 90% de la population active était au chômage, pour 56,5% en 1998 (chiffre PNUD – Bosnie) : toujours selon le PNUD, le salaire moyen en 1998 était de 297 KM (Mark convertible, la devise bosniaque), alors que le prix moyen de l’entretien d’une famille de quatre était de 477 KM (pour mémoire, le salaire d’avant guerre était de ± $500). Au Liban, le salaire moyen était de $200 en 1999, alors que 10% de la population détenait 90% de la richesse nationale et que 35,2% des habitants, selon le PNUD, ne voyaient pas leurs besoins élémentaires satisfaits. Peu de chiffres sont disponibles sur le Kosovo, mais on peut raisonnablement penser que les conditions de vie y sont encore bien plus dégradées.
Ces anciennes classes moyennes (Liban, Bosnie) ou modestes (Kosovo), balayées par la tourmente, ont du se reconvertir économiquement et, de la vente de leurs meubles et affaires au marché noir, sont passé à des activités plus régulières et profondément insécurisantes : vente de fruits et légumes, taxi, trafics divers … pour des revenus dérisoires. Cette situation, faute de capital suffisant pour développer de petites activités indépendantes, est malheureusement appelée à perdurer.
D’un point de vue psychosocial, cette situation a eu pour principal effet une modification du temps par rapport à l’avant-guerre. Cette insécurité économique empêche en effet tout projet à long ou court terme. Il est impossible aux habitants de thésauriser quoi que soit et d’épargner. Plus encore, l’insuffisance de revenus oblige le plus souvent les personnes à s’endetter, endettement qui ne peut être effectué qu’auprès d’usuriers, les banques refusant de risquer leur capital auprès de populations trop exposées. De ce fait, à la spirale de pauvreté, qui se renforce par l’endettement, s’en juxtapose une autre, qui est celle du corsetage par l’usure, de l’engluement progressif dans des réseaux souterrains et, en bout de course, la perte de toute autonomie et l’accélération de la course sans fin à la survie.
Des solidarités subsistent, qui permettent d’atténuer la dureté du marasme économique, solidarités adaptés au monde informel qu’elles prennent en charge : familles, clans, amis. Mais surtout, et c’est là que l’économie pousse peut-être à la redite d’un conflit identitaire, solidarités confessionnelles par le biais des églises, associations islamiques ou chrétiennes, écoles religieuses ou idéologisées gratuites prenant en charge des scolarités devenues inaccessibles. L’importance de ces solidarités confessionnelles est d’autant plus prégnante qu’elles sont souvent les seuls liens avec le monde « d’avant », en particulier pour ce qui est des réfugiés.
Dans un contexte de dégradation économique généralisée, de désorganisation du monde d’avant guerre que se juxtapose alors une crise de légitimité, de confiance, qui ne s’étend pas exclusivement à l’Etat, et dans laquelle tente de s’engouffrer le communautarisme.
Source : Enquête au Liban - Recherches et entretiens sur l’Ex-Yougoslavie