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Ficha del dosier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Leer el dosier]
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[ficha siguiente >>]Liban et Ex-Yougoslavie : les catégories d’acteurs institutionnels et sociaux du conflit et de la paix. Ficha de análisis
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Paris, 2003
Une pensée fameuse en sociologie est celle du théorème de Thomas, un sociologue américain, qui est au premier abord tout simple puis, quand on en saisit les implications, nous entraîne très loin : « quand les hommes perçoivent une situation comme réelle, celle-ci est réelle dans ses conséquences ». Cette phrase est un des moments importants de la sociologie, lequel introduit la notion de définition de situation, ou plutôt la précise, dans la mesure où elle traversait déjà tout un courant de réflexion. A nous maintenant de la définir plus avant et d’en explorer brièvement les conséquences dans la construction de la paix.
Qu’est ce qu’une « définition de la situation » ? Pour expliquer ce concept, il faut passer par un problème qui est loin d’être exclusivement celui de la sociologie, et auquel d’autres traditions se sont aussi attaquées : celui de la réalité. Bien que celui-ci ait des implications philosophiques, nous sommes ici dans le cadre d’un problème bien concret. En effet, il existe une réalité bien « réelle » dans laquelle nous évoluons tous (idée que ne partage pas, au demeurant, certaines approches orientales) : jusqu’à preuve du contraire, la Terre existe, et quand vous saisissez votre bol de soupe, il est bien là. De même, quand des hommes se mettent ensemble pour réaliser une action, il se passe bien quelque chose : par exemple, quand on construit un barrage, il s’agit bien d’un processus d’empilement de matière à un endroit précis, qui bloque en amont un liquide.
Mais pourtant déjà dans cet exemple se trouve le nœud du problème de la définition de la situation : j’ai été incapable de vous décrire « objectivement » cette construction de barrage. J’ai employé par exemple la notion d’ « amont » pour me placer par rapport au sens de la rivière. Pourtant, l’eau qui court, sans doute, ne sait pas qu’elle a un amont. Et ce n’est là qu’un infime exemple de ce paradoxe : en continuant ainsi, nous y serions encore demain matin. Il s’est donc bien passé quelque chose sur la rivière, chose que nous appelons « barrage » et dont nous attendons un certain nombre de conséquences (électricité, régulation des flots et des crues, …).
C’est là l’important : il y a une réalité, mais nous recouvrons celle-ci de sens, à tel point que le sens que nous lui conférons est inextricable, pour nous, de la réalité réelle. Et ils sont tellement imbriqués l’un dans l’autre, le sens et le monde, que nous pouvons parler de monde mental. Et la découverte de celui-ci, qui est régulièrement faite par chacun au cours des siècles, fait quasiment figure de découverte du nouveau monde.
Ceci est lié au fait que nous médiatisons notre rapport au monde : d’abord par les cinq sens, puis aussi par la pensée et la reconstruction mentale. Nous contenons, en quelque sorte, notre monde dans notre tête. Qu’on l’appelle représentation sociale ou imaginaire, il s’agit du même processus, et celui-ci n’est pas à aller chercher seulement dans notre inconscient le plus profond, mais aussi et surtout dans notre quotidien. Quand je prend ma tasse à café, l’agrégat d’argile cuite qu’elle doit être prend place dans ma tête dans tout un processus mental : c’est fait pour contenir le café, donc je dois connaître le concept de café, puis je la lave quand le café est fini, donc je connais le concept de propreté.
Et ces concepts sont agissants, c’est à dire qu’ils ont des conséquences sur le monde réel : le fait par exemple, que j’ai intégré le concept de « propreté » ou de « café » (à savoir passer de l’eau chaude sur du café moulu), n’a aucun sens en soi. Cela ne plane pas dans les airs en dehors de moi, mais, au contraire, c’est un produit de mon monde mental, et celui ci a des conséquences sur le réel, puisque je moud des grains de café pour mettre de l’eau dessus. Le monde mental et le réel objectif sont donc ainsi intimement liés. Dans une situation donnée, nous définissons celle-ci, nous lui donnons un sens (y compris celui du non-sens), et ce sens est global. C’est en fonction de celui-ci que nous agissons. Si, quand j’ai devant moi du café moulu, et que ma définition de situation est que celui-ci est un poison, alors, je vais le jeter. Par contre, si cette situation me paraît bonne, elle me poussera à aller plus loin, à mettre de l’eau dessus et à en boire le produit. C’est ceci, une définition de la situation : un rapport étroit, intime, entre un monde mental et le réel, et surtout, un rapport « agissant ».
Il apparaît alors clair que la notion de définition de situation prend en sociologie une importance considérable du fait de ce qu’elle apporte de clarté sur les processus de l’esprit humain et sur ce qui guide l’action de l’homme. Notons au passage qu’elle n’apporte pas de réponse quand aux causes première de telle ou telle action, mais qu’elle fournit le cadre de recherche de ces causes (si tant est qu’il y aient des causes premières et uniques).
Plus encore, et c’est là le point important, les hommes peuvent partager une définition de la situation, et des travaux comme ceux d’E. Goffman ont montré les conséquences d’un tel partage, qui transcendent même les clivages sociaux ou culturels. En effet, quand des hommes s’unissent en ce que Goffman appelle des « équipes » autour d’une même définition de la situation, ces équipes ont une capacité de cohésion considérable. C’est une des conséquences majeures de la définition en commun d’une situation : cela unit, et plus encore, cela fait agir ensemble. Pour revenir à l’exemple du barrage du début, ceux qui le construisent, s’ils pensent ensemble qu’ils construisent un barrage, que ce projet est juste et qu’il en voient tous des conséquences similaires, c’est à dire, en un mot, s’il sont unis autour de cette définition de la situation et qu’ils se battent pour qu’elle soit encore plus fermement inscrite dans le réel et dans la tête de ceux qui ne font pas partie de l’équipe, et bien, il y aura fort à parier que, du contremaître à l’ouvrier, en passant par l’ingénieur, ces personnes seront unies bien au-delà des conflits normaux de travail : ils partagent une même réalité.
Quel est l’importance de cette définition et de ce qu’elle implique pour la construction de la paix ? Elle se situe tout d’abord au niveau de la compréhension des causes d’une guerre, et du processus qui mène au conflit : en intégrant cette notion, aucune cause, aucun processus n’est totalement étranger aux acteurs. On ne peut expliquer un conflit par des causes extérieures, purement structurelles et qui échappent aux hommes. Ce n’est pas parce que deux personnes ou deux groupes se retrouvent autour d’une unique ressource qu’il vont forcément se battre. De même, ce n’est pas parce qu’il y a une répartition inégale des richesses qu’un conflit civil est inévitable. C’est la manière dont les hommes définiront la situation, l’importance des diverses définition de situation et de équipes qu’elles génèrent qui déciderons de la guerre ou de la paix. La plupart des milices en situation de guerre civile communautaire l’ont bien compris : elles ne cessent d’abattre au vu de la carte d’identité, de séparer, de convaincre, au fond, toutes les populations, que la situation ne peut être envisagée que d’un point de vue communautaire. Elles cherchent, de ce fait, à imposer leur définition de la situation. De ce point de vue, la fameuse mission de « conscientisation des masses » dont on a un moment chargé les intellectuels (encore une définition de la situation : qu’est ce qu’un intellectuel, un extraterrestre ? ), et dont on a rebattu les oreilles de nos aînés, relevait, plus doucement, certes, du même processus.
Mais hors de ceci, l’apport majeur, donc du concept de définition de la situation, c’est qu’il fournit l’outil méthodologique pour appréhender plus complètement les enjeux d’une construction de la paix et, surtout, qu’il montre que rien n’est perdu. Il y aura toujours des ressources à se disputer avec les voisins, ou des inégalités sociales, et à cela, on ne pourra rien changer, ou alors il faudrait changer l’homme. Mais avoir ensemble une nouvelle définition de la situation est possible et la preuve même nous en est administrée par la construction européenne : voilà un continent qui s’est déchiré pendant des siècles, au nom de multiples bonnes et objectives raisons, et qui, en à peine cinquante années s’unit. Et ceci est passé par une modification de la définition de la situation : nos aînés ne verront et ne penseront jamais l’Europe comme nous la voyons et la pensons, parce que cette réalité, au-delà de son aspect technique, se construit surtout dans les esprits. Dans un monde dont le sens en soi nous échappe, nous nous battons souvent pour des absolus : le concept de définition de la situation fait partie des éléments qui permettent de penser que ces absolus ne sont rien en dehors de nous, ce qui ne les rends pas moins absolus, mais ne nous en rend plus esclaves, ni d’eux, ni des conflits qu’ils génèrent.