Fiche d’analyse
La découverte puis la prise en charge des névroses traumatiques démontre l’importance, outre celle des facteurs dits « objectifs » (économie, géostratégiques,…) de facteurs psychologiques et, plus largement, immatériels.
Mots-clés
Il est considéré comme acquis que la guerre laisse des séquelles psychologiques importantes. Ce qui l’est moins, et commence à faire son chemin dans les institutions, est que ces séquelles, et le mécanisme de déstabilisation psychologique qui les provoque, commencent à être comprises et à pouvoir être prise en charge. Il existe donc des moyens et des voies permettant d’écouter la parole des victimes, de reconnaître et de soulager une souffrance souvent difficile à formuler.
Nous ne pouvons présenter ici l’ensemble des séquelles psychologiques générées par une guerre. Certaines, encore peu étudiées, semblent plus relever d’une sorte de dérèglement social, d’autres sont si obscures que leur étude en est encore au stade de la supposition. Au milieu de cet océan d’inconnues, pourtant, un type particulier de souffrance psychique commence à être appréhendé avec efficacité : celui que l’on nomme névrose traumatique ou, selon les langues, PTSD (Post Traumatic Stress Disorder).
Dès que l’on rentre dans les frontières du psychisme, il est très facile de se perdre, et c’est pour cela que je vais présenter le concept de névrose traumatique en plusieurs temps :
Le « pourquoi » : pourquoi l’esprit humain peut-il souffrir après une guerre ou un évènement traumatisant, alors même que celui-ci est terminé.
Le « comment » : au vu de ce que l’on sait, comment a lieu la naissance de la névrose traumatique.
Le « quoi » : que voit-on, quels sont les symptômes connus ? L’évolution et les implications : une névrose traumatique évolue dans le temps, et surtout à des effets sur l’entourage et la vie de la personne, quelles sont-elles ?
La prise en charge : que sait-on faire, et qui fait quoi, pour tenter de soigner et de prendre en charge les névroses traumatiques ?
Ce que cela implique : d’une manière plus large, penser qu’il existe des névroses traumatiques, et que le psychisme n’est plus un aspect totalement inconnu de la guerre a des conséquences dans notre façon d’appréhender le problème. Quelles sont-elles ?
1°) Le pourquoi.
Preuve s’il en est que l’être humain est calibré pour la vie, nous ne disposons pas dans notre appareil psychique de représentation de la mort. Cela ne veut pas dire que nous ne connaissions pas le concept de « mort » , mais nous ne l’appréhendons que d’une manière intellectuelle. Il n’a pas de réalité pour l’esprit. Ceci nécessite d’être expliqué.
Quand nous pensons au concept d’ « eau » , celui-ci va évoquer un goût, des odeurs, ramener à la surface toute une série de souvenirs, lesquels vont se connecter avec d’autres. Par exemple, en pensant « eau » , peut-être allez vous penser à une fontaine en bas de chez vous, ou une rivière, et en même temps à sa température, aux évènements qui ont eut lieu à proximité, aux fois où vous avez eu soif et aux sensations que cela procure. De même, l’idée d’eau, outre tous ces souvenirs « charnels » , est chargée de multiples symboles qui prennent place dans votre système mental. C’est à dire que le concept d’« eau » est chargé de réalités et de souvenirs, et surtout qu’il se connecte avec notre monde mental, nos représentations, qu’il a une place dans la cohérence de votre esprit. A ce titre, vous pouvez donc avoir un souvenir de l’eau, l’« archiver » , le connecter au reste presque inconsciemment, il ne remet pas en cause notre équilibre psychique.
Notre propre mort, maintenant, pose un problème particulier : notre esprit ne peut l’appréhender autrement que comme un concept purement intellectuel. Nous ne sommes jamais morts auparavant, nous ne savons pas ce que c’est, et demander à notre esprit de se représenter comme inerte revient à demander à la pensée de se représenter l’absence de pensée. C’est impossible, rien qu’en pensant que nous ne pensons pas, nous pensons. S’interroger sur de telles considérations peut paraître un peu futile dans un contexte de construction de la paix, c’est pourtant sur des logiques de cet ordre là que repose en grande partie la névrose traumatique.
Comme le montre l’exemple du concept d’« eau » , notre système psychique, fonctionne alors comme un tout à peu près homogène, où souvenirs, concepts et émotions se lient les uns aux autres, se recouvrent, pour donner un esprit humain cohérent et dynamique.
L’expérience de la mort, de sa propre mort, est alors extrêmement difficile à « digérer » puisqu’elle ne se lie à rien. Plus encore, comme elle engage tout l’individu, dans son existence même, elle ne permet aucun recul, aucune prise de distance. On ne peut en faire un simple concept quand elle s’impose à l’individu comme une réalité, totale et effroyable, qu’il ne peut reléguer au fond de son esprit. Ceci tient au fait que le réel est médiatisé, qu’il est intégré par l’esprit à l’aide de toute une série de filtres, et surtout qu’il est connecté au reste du système psychique. L’expérience traumatisante, en ne se connectant à rien, en ne pouvant être connectée, puisqu’elle ne peut être « pensée » , « organisée » , remet en cause l’ensemble de ce système. Elle s’y promène sans s’accrocher à rien, elle est une intrusion perçue comme étrangère : c’est un ressenti pur. Ce que l’on sait de l’expérience du trauma va mieux permettre de comprendre ce processus.
2°) Le comment.
La névrose traumatique survient à la faveur d’un évènement terrorisant, d’un contact avec la mort, sa réalité et son image. De ce moment particulier, nous pouvons retenir deux aspects :
Que ce moment de contact avec la mort est un moment d’effroi, de peur pure, de contact avec une réalité totalement autre, imprévue et imprévisible. Cette dimension d’imprévu et l’absence de médiation de la réalité terrorisante est grandement à la source de la névrose. Il est suivi d’un état passager de sidération (une sorte d’état de choc).
Que cette réalité, l’individu ne peut pas la filtrer. Elle ne correspond à rien de ce qui constitue son psychisme : elle lui est complètement hétérogène. Les filtres dont nous disposons pour trier le réel ne sont absolument pas opératoires pour trier sa propre mort : ils sautent, laissant l’individu sans défense.
De ce moment d’effroi, la plupart des psychiatres relatent qu’il est vécu comme une effraction. C’est à dire que cette réalité, à laquelle l’individu est confronté, est si impossible à filtrer qu’elle pénètre immédiatement aux tréfonds du psychisme. Ce faisant, elle bouscule toute la construction psychique de l’individu mais, pire que cela, elle en empêche la reconstruction. Elle est une modification radicale de l’identité de la personne : en effet, cette expérience est en elle, mais sans pouvoir être intégrée, elle remet en cause tout ce qu’elle est.
En effet, étant totalement étrangère à toute représentation, ne se liant à rien, elle ne peut devenir souvenir, ne peut être digérée. A la différence de l’exemple de l’eau, elle n’évoque qu’elle-même. Et ne pouvant devenir souvenir, elle reste dans le psychisme comme étant un éternel présent, occasionnant par-là ce que l’on appelle le syndrome de répétition traumatique (S.R.T.).
Le S.R.T. est le retour à la conscience, n’importe quand et n’importe où, de l’évènement traumatisant. Celui-ci, donc, ne retourne jamais au passé et, de plus, s’impose à la conscience de la victime à l’occasion des réminiscences, cassant ainsi le rapport au temps. C’est alors pour le traumatisé l’occasion d’un long processus durant lequel le traumatisme va prendre une dimension sociale et durable qui dépasse le simple moment d’effroi.
3°) La névrose traumatique à long terme et le deuxième trauma.
En effet, la survenue du S.R.T. n’est qu’un élément au sein d’un long processus de développement de la névrose traumatique qui, d’une affection psychique individuelle, va peu à peu influer sur la vie sociale de la personne et de ses proches. Deux points, qui sont intimement liés, paraissent fondamentaux :
L’incommunicabilité de l’expérience. Etant hors des représentations humaines et totalement du domaine du ressenti, cette expérience ne peut être communiquée, tant aux autres, qu’à soi (c’est à dire qu’on ne peut prendre du recul, n’ayant ni les mots ni les concepts).
Le deuxième traumatisme. De fait, le fossé est tel entre l’énormité de l’expérience pour la victime et l’impossibilité qu’elle a d’en faire-part correctement, que ses rapports avec son entourage se dégradent le plus souvent. C’est là l’occasion de ce que l’on appelle le deuxième trauma : alors que la souffrance de l’individu est immense, il se trouve isolé par rapport à ses proches qui ne voient quasiment rien (sinon un changement de caractère).
Outre ces deux développements, toute une série de symptôme est liée à la névrose traumatique. En prenant le décompte de F. Lebigot : « état anxieux, dépressif (60% des cas), troubles des conduites : conduites suicidaires, parfois très impulsives, prises élevées d’alcool, de toxiques, de psychotropes, conduites délinquantielles, passages à l’acte agressifs, voire meurtriers ; des manifestations psychosomatiques ou des maladies qui peuvent évoluer vers la mort » . Le même auteur note une évolution fréquente de la maladie vers l’exclusion sociale, le sujet ne pouvant plus gérer le trauma et le système de relation entretenu avec ses proches se désagrégeant progressivement.
Un dernier symptôme, que j’ai volontairement séparé des précédents est particulièrement intéressant : « des modifications caractérielles : irritabilité, agressivité, repli sur soi, etc. Vécues douloureusement (« je ne suis plus comme avant » )». Cette irruption, cette effraction, et la logique qui se met alors en place semblent créer une modification de la personnalité, une évolution de son identité dont le sujet se rend compte mais qui lui échappe totalement dans son fonctionnement.
La « saveur » générale de ces symptômes, et la nature de la névrose traumatique, Jorge Semprun l’a exprimée ainsi : « […] La mort n’est pas une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue… Nous ne sommes pas des rescapés mais des revenants. ». Que retenir de ces mots, ainsi que de la pratique clinique ? Que la névrose traumatique est, pour ceux qui la subissent, quasiment une extraction du genre humain.
4°) La prise en charge.
Les névroses traumatiques ont bénéficiées de tentatives de prise en charge depuis la première guerre mondiale. A l’époque, c’était leur aspect le plus spectaculaire, le « shell shock » (explosion d’un obus), qui avait fait l’objet de la majorité des soins et théories, en particulier par Sigmund Freud. Depuis, l’évolution du format des guerres et de l’intérêt des praticiens ont amené à complexifier ces approches et à s’intéresser aux civils qui sont, semble-t-il, plus facilement touchés que les militaires (du fait que le militaire est le plus souvent concentré sur sa mission, concentration qui peut lui épargner le choc traumatique).
Ces recherches ont longtemps été menées par les divers services de santé des armées mais, depuis quelques années, les Ong d’urgence et post-urgence ont commencé à employer ces méthodes et à investir le champ psychologique.
Outre la prise en charge médicamenteuse, c’est par le dialogue avec un thérapeute, et un accent particulier mis sur le fait de retisser une chaîne de sens entre l’avant et l’après que peut être réduit l’impact du traumatisme sur la personne. Il semblerait en effet, qu’évoquer le traumatisme lui-même, par nature ineffable, ne conduise qu’à le rendre plus dur et indigeste. Le geste du praticien est donc salvateur dans la mesure où, grâce à un lien interpersonnel, il peut contribuer à réinsérer la victime dans la communauté et le temps de l’humanité.
Ceci dit, l’objet de cette fiche n’est cependant pas de prendre la place des praticiens et de leur expertise, mais simplement de dire que ces souffrances, qui sont souvent non-dites, sont connues, que d’autres peuvent les comprendre et qu’elles peuvent être prises en charge. A ce titre des O.N.G. comme Médecins sans Frontières possèdent une expertise de terrain importante dans ce domaine.
5°) Les implications pour la construction de la paix.
Dans l’optique d’une meilleure compréhension des enjeux de la construction de la paix, la découverte puis la prise en charge des névroses traumatiques ouvrent des horizons qui vont plus loin que la simple psychologie :
Tout d’abord, elle démontre, si cela était nécessaire, l’importance, outre celle des facteurs « objectifs » (économie, géostratégiques,…) de facteurs psychologiques et, plus largement, immatériels et ne procédant pas de calculs rationnels.
D’autre part, en particulier par la compréhension du « deuxième trauma » et des développements de la névrose traumatique, la dimension sociale du traumatisme de guerre apparaît comme évidente. En effet, un traumatisme peut être un facteur profond de déstabilisation familiale. Etendu à un village, une région, un pays, c’est un phénomène social qui peut nécessiter une prise en charge considérable.
La puissance déstabilisatrice de la névrose traumatique apparaît donc particulièrement importante et, plus encore, comme particulièrement dangereuse, en ceci qu’elle tient à un contact avec une réalité pour laquelle nous n’avons pas de mots. Que cette réalité soit prise en compte est donc un pas important dans la direction de la construction de la paix.
Pour aller plus loin :
CROCQ Louis, Les traumatismes psychiques de guerre, Edition Odile Jacob, Paris, 1999.
SEMPRUN, Jorge, L’écriture ou la vie, Gallimard, Paris, 1994, pp. 98-99. Cité par T. Baubet et M.R. Moro in BAUBET, Thierry, MORO, Marie Rose, Trauma et cultures, L’Autre – Cliniques, cultures et sociétés, Ed. La Pensée Sauvage, Paris, 2000, Volume 1. N°3, p.405.
LEBIGOT, François, Le traumatisme psychique : ses conséquences dans la clinique, communication – société de médecine légale – séance du 10 janvier 2000, publiée dans le Journal de Médecine Légale – Droit Médical, 2000, vol 43, n°4, pp 347-350