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Type de document : Ouvrage
Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]
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Une réflexion sur les rapports entre sécurité, démocratie, morale et pouvoir militaire.
Réf. : Tsahal : histoire critique de la force israélienne de défense$Martin Van Creveld$Editions du Rocher. Collection*L’art de la guerre$Paris$1998$588 p.
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Ecrit par un chercheur israélien ce livre est avant tout un ouvrage historique qui retrace l’histoire de l’armée israélienne de sa fondation à nos jours. Son intérêt majeur pour les acteurs impliqués dans la construction de la paix réside surtout dans les chapitres traitant de la répression de la première Intifada (1987-1993) et de l’invasion du Liban (1982). Il montre en effet à quel point la disproportion des forces et la divergence absolue des logiques entre des acteurs aussi divers que des milices ou une révolte populaire et une armée de conscription moderne joue, en dernier lieu contre cette dernière.
L’armée israélienne, née de l’institutionnalisation de plusieurs mouvements armés sionistes, est devenue, en cinquante ans, l’un des plus formidables instruments de défense du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Au vu de cette puissance, capable d’écraser trois Etats arabes en même temps, l’Etat Hébreu n’aurait dû avoir aucune difficulté à rétablir la sécurité à ses frontières quand, harcelé par les attaques palestiniennes venues du Liban (sa frontière nord), la tension eut dépassé le seuil du tolérable. Après une première invasion du Sud Liban en 1978, près de 100 000 israéliens franchirent la frontière en 1982, et ne la repassèrent qu’en 2000.
Dans la perspective qui est la sienne, l’évolution d’une armée sur cinquante ans, la problématique que dégage M. Van Creveld est triple :
Une armée moderne, calibrée pour combattre des divisions blindées et non des milices ou des mouvements de résistance, peut-elle efficacement ramener l’ordre face à ce type d’adversaire (mobile, pouvant se fondre dans la population et refusant le combat frontal au profit du harcèlement) ?
L’armée israélienne repose sur la conscription, la motivation et le lien avec la nation. Comment réagit-elle dans un conflit qui n’est pas perçu comme juste par la majeure partie de la population ?
Et la question sous-jacente à tout le livre : il y a t-il des lois morales de la guerre, et conditionnent-elles le succès à long terme ?
Autant le dire d’entrée de jeu, la réponse de M. Van Creveld à ces trois questions est sans concession et, pour tout dire, relativement rude pour l’armée israélienne. Au trois problématiques, il apporte tout au long du livre trois réponses :
Une armée « blindée », moderne et technique, est complètement désarmée face à une zone de non-droit absolue, où se battent des dizaines de milices différentes. Elle peut repousser ses adversaires, ceux-ci se débandent et réoccupent le terrain : une confrontation « classique » ne pouvant avoir lieu, sauf en zone urbaine et sur quelques points fortifiés, elle se trouve réduite à faire des opérations de police. Il est très difficile d’éradiquer un adversaire pratiquant la guérilla par une opération coup de poing. Pour maintenir un semblant de sécurité, l’armée israélienne a été obligée d’occuper une « zone de sécurité » près de la frontière, focalisant sur elle une résistance acharnée, qui est devenue intenable et qu’elle a du évacuer en 2000.
L’armée israélienne était soutenue par la nation et se percevait comme un instrument de défense soutenant une cause juste, jouissant d’une forme de supériorité morale sur ses adversaires. Dans le chaudron libanais, elle s’est trouvée harcelée, au contact direct des populations civiles, dans un rôle d’occupant qu’elle n’était pas préparée à gérer. Sa puissance de feu l’a desservie plus que tout, lui enlevant toute légitimité dans sa riposte et la frustrant au plus point : elle s’est retrouvé dans la situation de l’ours écrasant toute la fourmilière pour trouver une seule fourmi. De plus, son intervention et sa force l’on mise en situation de responsabilité dans une zone complètement instable. Le massacre de Sabra et Chatila (en 1982, une milice alliée à Israël, dans un zone contrôlée par Tsahal, pénètre dans deux camps palestiniens et se livre à un massacre en règle) en est un exemple flagrant, qui a eu des répercussions énormes en Israël même où, pour la première fois, la population a, en masse, demandé des comptes à l’armée et s’est désolidarisée de celle-ci.
Car c’est l’un des points majeurs de l’analyse de M. Van Creveld : une armée de conscription, comme celle d’Israël, jouissant d’un lien fort avec la nation, est beaucoup plus vulnérable sur le plan moral et symbolique que sur le champ de bataille. Tant qu’elle était soutenue par la nation, elle profitait à fond de ceci pour en récupérer les meilleurs éléments, développer l’esprit d’initiative et de service. Son personnel étant moins motivé, le soutien de la population faisant défaut, et la question morale se posant, l’instrument militaire s’est alourdi et institutionnalisé. Peu à peu, selon lui, on a vu apparaître une césure entre l’armée et la nation, et l’épuisement relatif de ce qui faisait sa force
Ceci amène au dernier point de la réflexion de M. Van Creveld, qui est celui relatif à la morale de la guerre, et celui des liens entre celle-ci et l’efficacité d’une action de défense. L’ensemble de l’ouvrage montre que, dans le cas d’une armée de conscription, aussi intimement liée à la nation que dans le cas israélien, le respect de certaines normes morales et d’une forme d’image de soi est indispensable à son efficacité.
En effet, outre une somme très documentée sur l’armée israélienne, cet ouvrage est avant tout une réflexion sur les rapports entre sécurité, démocratie, morale et pouvoir militaire. Et il démontre magistralement qu’il existe certaines limites qu’une démocratie, si elle en a le pouvoir militaire, ne peut franchir, sous peine de déstabiliser tout son outil de défense : dans une armée de conscription et de réservistes, toute faille morale contamine la société, et tout doute social atteint l’armée. C’est à dire que seuls certains types de conflits, impliquant une adhésion complète de la nation, peuvent être résolus par la force : ceux qui n’engendrent pas le doute, comme les agressions caractérisées par d’autres armées régulières.
Pour les autres, comme la guerre du Liban ou l’Intifada, M. Van Creveld montre bien que ces guerres usent peu à peu l’armée et la nation, les plongent dans le doute et les vident peu à peu de leurs certitudes et de leurs forces morales. C’est là le propos principal du livre : une démocratie essayant d’écraser un mouvement de résistance (selon les termes de l’auteur), aussi légitime soit sa propre cause, souffrira plus sur le plan moral que sur le plan militaire, et que cette perte est durable et laisse des séquelles profondes.
Cet ouvrage, outre sa portée historique, est très intéressant dès que l’on se place dans une optique de construction de la paix, en particulier au Proche-Orient. En effet, il démontre que, hors de tout jugement, l’intervention armée n’est pas forcément le meilleur choix stratégique pour rétablir la sécurité. En effet, un outil de combat moderne, comme l’armée israélienne, basée sur la conscription, peut tout à fait affronter une autre armée régulière avec succès dans le cadre d’un conflit déclaré, et surtout perçu comme légitime par les conscrits eux-mêmes et la population dont ils sont issus. Que cette légitimité fasse défaut et le doute, par un processus d’aller-retour entre l’armée et la nation peut contaminer et saper de l’intérieur la combativité de tout le pays. En ce sens, il semble qu’il y ait des guerres qu’une démocratie ne puisse se permettre de mener, et l’échec soviétique en Afghanistan semble montrer que cet axiome peut même s’étendre à certaines formes de dictatures.
C’est là un point important, dans le dialogue avec des protagonistes du conflit israélo-palestinien, ou d’autres, il fournit un argument raisonné et fait sortir le discours sur la paix d’une simple adjuration idéologique : il est réellement plus bénéfique de faire la paix, dans certains cas, même d’un point de vue militaire, que de se battre.