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Type de document : Ouvrage

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

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Nous ne sommes pas que des ventres : les limites de la pyramide de Maslow pour l’étude des motivations humaines.

Vers la réconciliation et la reconstruction des symboles, du sens, de l’esprit, après la guerre

Réf. : Motivation and Personnality$Maslow, Abraham$Harper and Row$$1970$


Mots-clés

  • Méthodes d'évaluation de la paix [>]
  • La pauvreté, facteur de guerre ? [>]
  • Elaboration et utilisation du symbolique [>]
  • Abraham Maslow [>]
  • Liban [>]
  • Ex-yougoslavie [>]

OLLAGNON Matthieu

Les situations de crise sont multiples : guerres, catastrophes naturelles, explosions sociales (ainsi qu’en Argentine) ou après-guerres. Ces situations ont souvent en commun que des urgences de toutes natures se présentent en désordre à qui veut intervenir. Leur multiplication même peut plonger dans la confusion. On utilise souvent pour les trier et établir des priorités un outil théorique qu’on appelle la « pyramide de Maslow ». L’objet de cette fiche est de montrer que celui-ci, s’il est efficace, présente aussi certaines limites.

La pyramide de Maslow, créée pour étudier les motivations humaines, est un outil de travail conceptuel utilisé dans tous les domaines d’action sociale et politique, dès lors qu’il est nécessaire de faire le tri entre les divers besoins humains, de les hiérarchiser, et donc d’établir des priorités.

Elle se présente comme une succession de tranches, de plus en plus étroites au fur et à mesure de leur empilement, formant ainsi une pyramide. Le principe de fonctionnement de ce schéma tient, en gros, au fait que les tranches du bas sont prioritaires sur celles du haut : ainsi, par exemple, trouver à manger (la sécurité alimentaire est au bas de la pyramide) sera une motivation plus urgente et plus grande pour un individu que de trouver la sécurité affective (qui est au milieu de la pyramide).

Du « bas vers le haut », plusieurs grandes catégories de motivations et de besoins sont ainsi juxtaposés : besoins physiologiques, besoins de sécurité, besoins d’acceptation, besoins d’estime, besoins cognitifs, besoins éthiques et réalisation de soi. Dans la théorie d’Abraham Maslow, bien sûr, existent des correctifs, des dérivations et des atténuations qui complexifient ce schéma, mais dans son utilisation la plus courante, celui-ci est très largement reçu tel quel et utilisé selon sa ligne directrice, qui est verticale : plus clairement, il faut se nourrir avant d’être aimé ou reconnu.

Dans le cadre de la construction, ou de la reconstruction de la paix, cet outil est très largement utilisé, soit délibérément, et en prenant en compte toutes ses subtilités, soit presque inconsciemment, tant il a pénétré fortement notre approche concrète des phénomènes humains. Pourtant, autant cette approche est efficace dans l’urgence, et permet de clarifier des priorités que l’on peut pressentir, autant, dès lors qu’il s’agit de négocier le passage à une paix durable lors d’un après-guerre, montre-t-elle ses limites.

Après que les armes se soient tues, en particulier après un conflit civil, passée l’euphorie, aux combats et à l’urgence succède souvent pour les populations une espèce d’entre-deux, ni tout à fait guerre et pas encore paix. Il s’agit là d’une situation floue durant laquelle se négocie le passage d’une manière d’être et de vivre adaptée à la guerre à un mode d’être de temps de paix. Ce passage, justement, est loin d’être évident : les civils, en particulier dans les guerres longues, opèrent une véritable transformation d’eux-mêmes, de leurs priorités, qui leur permet de vivre dans un contexte instable. Là, la pyramide de Maslow prend tout son sens : les premières priorités sont de survivre, physiquement et psychologiquement. L’approche du temps se raccourcit en conséquence : face à un futur incertain, on raisonne en termes d’heures, de jours, voire de semaines.

La paix, ou du moins l’arrêt durable des combats, en tant que réalité vécue, fait alors quelque peu office de continent lointain, presque inaccessible, et quand elle devient enfin réalité, elle est la source d’une déstabilisation, peu visible certes, mais profonde, de tout un mode de vie : elle devient presque aussi difficile à gérer que la guerre. Pour les protagonistes et les intervenants extérieurs (ONG, militaires, organisations internationales…), le risque est alors de ne pas prendre en compte à sa juste mesure ce bouleversement.

En effet, la survenue de l’après-guerre peut laisser penser que les besoins et les motivations élémentaires sont satisfaits, ou que, du moins, ceux-ci perdent leur caractère d’urgence. C’est qu’il y là un amalgame, qui fait des besoins physiques (manger, ne pas se faire tirer dessus, …) des besoins fondamentaux qui conditionnent de manière exclusive la construction de la paix, et qui constitue la limite majeure de l’utilisation de la pyramide de Maslow. Il existe, dans l’après-guerre, toujours une urgence, même si celle-ci n’est pas forcément d’ordre physique.

La guerre, en effet, part souvent en des lieux où l’on ne meurt pas de faim, il suffit de voir l’exemple de la Bosnie-Herzégovine et du Liban. Le danger est alors de croire que la reconstruction économique et foncière, afin de donner aux populations les moyens de se nourrir et de travailler, suffira à elle seule à prévenir un nouveau conflit. Bien que cette reconstruction soit nécessaire, il existe le risque qu’elle reste une coquille vide et que les routes flambantes neuves, les centres villes rénovés (comme à Beyrouth) et les écoles refaites soient détruites lors d’une nouvelle explosion de violence. C’est là, dans la paix, qu’il devient nécessaire de dépasser la pyramide de Maslow : tous ces éléments ne sont que le support d’une reconstruction beaucoup plus importante et qui doit être effectivement prise en charge, dans la mesure où elle conditionne très largement le passage à une vraie paix. Cette reconstruction, c’est celle des symboles, du sens, des identités, et plus globalement, c’est celle de l’esprit.

La pyramide de Maslow pose comme priorités fondamentales un certain nombre de facteurs consistants que sont la sécurité alimentaire, la sécurité physique ou politique. Pourtant, la recherche montre que l’on peut mourir ou se laisser mourir à la suite d’un traumatisme psychologique : à quoi bon avoir à manger, et pouvoir le manger en sécurité, si c’est pour être empêché d’en profiter par des éléments impalpables et inconsistants, mais néanmoins bien présents ? De même, comme à Beyrouth, pourquoi reconstruire un centre ville flambant neuf, si c’est pour le laisser vide, autant parce qu’il est économiquement surdimensionné que parce qu’il est très largement perçu par les populations, non comme le cœur de la cité, que comme une excroissance étrangère au centre de celle-ci ? Là aussi l’aspect symbolique et immatériel ruine une approche économique et laisse présager de sombres choses pour l’avenir : dans le cas de la capitale libanaise, deux blocs de quartiers confessionnels se font face et le centre ville, qui faisait office, avant guerre, de point de contact mixte est désespérément vide.

Que tirer de ces expériences ? Sans doute que la pyramide de Maslow, et plus largement toutes les approches qui permettent de trier les priorités en fonction de quelques facteurs déterminés sont sans doute indispensables dans l’intervention d’urgence mais que, a contrario, la construction de la paix impose de sortir de ce cadre-là. Il semble que ce qui suive un conflit ne soit pas forcément la paix, et qu’il existe le risque de s’enfermer dans un interminable après-guerre, prélude à une nouvelle explosion.

Penser à la paix impose alors d’agir et de penser à un niveau plus large, qui est aussi peut-être plus hasardeux, celui des symboles, de l’identité et de l’appétit ou non de vivre ensemble. C’est là où apparaît la nécessité de la réconciliation, non comme un luxe historique ou quelque chose qui irait de soi une fois les indicateurs économiques à nouveau dans le vert, mais comme une exigence fondamentale qui conditionne pour le futur la paix, la prospérité et la sécurité.

L’investissement nécessaire à ce type de processus n’est pas forcément économiquement exorbitant : c’est surtout au niveau politique ou psychologique qu’existe une prise de risque et un coût significatif. Se lancer dans la réconciliation semble être une aventure hasardeuse, autant dans la relation avec « ceux d’en face » que vis-à-vis de son propre camp, qui risque ne pas comprendre l’enjeu et peut opposer toutes les résistances psychologiques créées pendant la guerre. De plus, il est impossible de savoir à l’avance ce qui peut sortir d’un tel processus et il est difficile d’en calculer à l’avance les conséquences et les gains : la réconciliation est un acte de création. La récurrente confrontation franco-allemande n’a t’elle pas débouchée, chose impensable, sur l’Union Européenne et la sécurisation à long terme du continent ? Et pourtant, en 1945, dans une Europe affairée à sa reconstruction économique et foncière, bien peu de gens y auraient cru ou l’auraient même envisagée comme une possibilité.

Commentaire :

La pyramide de Maslow est avant tout un outil méthodologique, un instrument qui permet de gérer l’urgence. L’objet de cet article est de montrer que, face à la construction de la paix, les acteurs peuvent se retrouver face à un double choix : soit tenter la paix avec des outils et des logiques issues de la guerre, soit tenter la réconciliation avec l’ennemi, et la considérer comme prioritaire.

Cette réconciliation est avant tout un acte de création car elle oblige à sortir du système de guerre, du monde mental du conflit, où s’applique parfaitement la pyramide de Maslow, pour trouver la solution ailleurs. C’est là sans doute une évidence vu de l’extérieur, mais quand on baigne dans le conflit, il est très difficile de l’envisager ainsi, et ce du fait que l’ensemble des priorités physiques et psychiques sont réorganisées pour faire face à la guerre.

De nombreux conflits civils se sont terminés sans véritable réconciliation, sur une intervention extérieure ou par épuisement des adversaires. En ce sens, les besoins élémentaires étaient à nouveau assurés, mais pour arriver à une vrai paix qui soit plus qu’une trêve, il semble qu’on ne puisse pourtant pas faire l’économie de cette réconciliation.

 

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