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Type de document : Ouvrage

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

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Le virus de la violence : réflexions et témoignages du psychiatre Dr Adnan Houbballah

« La violence, la guerre est en chacun de nous » : la paix est un bien fragile, qui n’est pas acquise par les institutions, et ce parce que nous la menaçons nous-mêmes.

Réf. : Le virus de la violence$Houbballah, Adnan$Albin Michel$Paris$1996$280 p.


Mots-clés

  • Utilisation de la psychologie [>]
  • Les difficultés d'une culture de paix dans une population ayant vécu la guerre [>]
  • Aider des victimes de guerre [>]
  • Théories de paix [>]
  • Soutenir des réparations morales des effets de la guerre [>]
  • Lutter contre la dépression [>]
  • Psychiatres [>]
  • Psychologues [>]
  • Liban [>]

OLLAGNON Matthieu

Le Dr Adnan Houbballah est un neuropsychiatre et psychanalyste libanais qui a continué à exercer son métier à Beyrouth durant une partie de la guerre civile (1975/1991). Mêlé à des témoignages de cette expérience, « Le virus de la violence » est la réflexion d’un praticien sur la guerre civile et ses ressorts psychologiques et symboliques.

Le virus de la violence pose une question de fond, qui va au-delà de la simple guerre civile libanaise : quel rapport avons-nous, en tant qu’individus, à la violence ? Bien qu’adossé à une expérience clinique et humaine considérable, ce livre va bien au-delà de la simple compilation d’historiettes, et déborde du cadre du conflit libanais. La réponse du Dr Houbballah se veut en effet de portée universelle : la violence, la guerre civile est en chacun de nous. Il ne s’agit pas d’une force extérieure, et ses causes profondes sont très largement issues du psychisme humain et de notre nature même.

Cette analyse, détaillée tout au long de l’ouvrage, et appuyée sur de nombreux exemples et rappels théoriques, se décline alors en cascade en toute une série de propositions et de conséquences.

Que tout d’abord, les sociétés humaines reposent sur une régulation de la violence. Que cette violence est à la fois propre à l’individu – une forme de part obscure- et aux rapports humains. Que, quand pour des raisons variées, les régulations de cette violence disparaissent, comme quand l’Etat libanais a implosé, cette part obscure revient au jour et alimente le conflit.

Là où le Dr Houbballah amène une profonde originalité, c’est que cette approche met en évidence le lien puissant entre deux aspects du conflit :

  • D’une part une guerre « visible » , avec ses échanges de tirs, ses négociations et ses trêves, menée par les miliciens et les militaires (qu’il appelle « combattants actifs » ).

  • D’autre part un gigantesque conflit symbolique et psychique, une confrontation qui implique toute la population. C’est la guerre des fantasmes et des représentations menée par ce qu’il appelle les « combattants passifs » , c’est à dire à peu près tout le monde. Appuyé sur des exemples très concrets, il montre bien la violence de ce conflit là.

Il existe donc, au-delà de la violence militaire, une violence psychique qui touche la majorité des gens. Elle va même au-delà, puisque cette violence n’est pas que subie par les populations : elles l’alimentent, la génèrent et, en bref, font la guerre dans leurs têtes. La démonstration de l’auteur va même plus loin puisqu’il montre très bien les connexions entre la guerre visible et la guerre invisible. Ces deux conflits, selon lui, ne superposent pas l’un à l’autre, ne se côtoient pas : ils se mélangent et s’alimentent l’un l’autre.

Le message fondamental de ce livre, semble-t-il, c’est que pour qu’il y ait une guerre civile longue et durable, pour que s’installe un système de guerre qui semble tourner de lui-même et échappe à l’action et à la raison, il faut que la majeure partie de la population ait plongé.

Résumée ainsi, cette approche peut choquer, en ceci qu’elle remet en cause toute une approche du conflit, perçu comme naissant surtout de conditions socio-économiques, politiques, et de l’action de quelques responsables criminels (qui selon le Dr Houbballah sont autant de détonateurs). Ce livre va totalement à contre-courant de cette approche : en raisonnant en termes moraux, il n’y a pas d’innocents ou très peu.

Mais le propos de l’auteur est plus fin : la morale n’a rien à voir là dedans. Bourreaux, victimes, combattants et populations civiles sont plongées, happées, par une logique de folie qui sommeille dans toute l’humanité. Et pour être plus clair, il ne s’agit pas seulement d’une logique née d’un quelconque traumatisme (même si cela arrive) : elle fait partie de notre nature humaine même. Et la guerre est, selon lui, un moment de libération de cette part-là de nous-même, de prédominance d’un processus que toute la civilisation a tenté d’enrayer : celui du meurtre, de la jouissance du meurtre et du dérèglement.

Ce livre a donc une portée qui dépasse celle de la simple guerre civile pour toucher à la question de la violence telle qu’elle se pose dans chaque société. Il ne cherche ni coupables, ni causes externes, il est l’ouvrage d’un libanais plongé dans sa propre guerre civile et qui montre, sans complaisance, des hommes et femmes, pas plus fous que les autres, victimes d’eux-mêmes. En ce sens, en plus d’être un ouvrage pratique, puisque l’on suit toute la pratique psychiatrique du Dr Houballah, il est aussi un avertissement retentissant aux autres sociétés que la sienne : la paix est un bien fragile, et qui n’est pas acquise par les institutions, et ce parce que nous la menaçons nous-mêmes.

Cependant, selon l’auteur, des moyens de prise en charge existent, ne serait-ce que la pratique psychologique, dont il montre les succès auprès des enfants, et qui peuvent aider à une pacification des esprits, à une sortie du morbide. L’ouvrage se termine alors sur un plaidoyer pour que les interventions humanitaires et militaires, au lieu de se concentrer uniquement sur l’aspect visible du conflit, s’attaquent aussi à la guerre invisible, qui nourrit et pérennise la violence.

Commentaire :

Cet ouvrage est, à mon sens, l’un des plus importants qui soit sorti à ce jour sur la guerre civile et ses dynamiques, et ce bien que je ne partage pas un certain nombre des points de vue qu’il développe (dont l’emploi de certains aspects de la théorie psychanalytique à l’échelon social). Cependant, au-delà de ces quelques petites divergences, le message fondamental qu’il délivre mérite, me semble-t-il, d’être écouté et lu avec beaucoup d’attention.

En effet ce livre remet totalement en cause notre approche antérieure de la guerre civile, qui se résumait, schématiquement, à une division entre coupables et victimes, et entre causes « objectives » (économiques, sociales et politiques) et populations subissant ces facteurs. Il montre au contraire des acteurs de toute sorte plongeant dans un système de folie que chaque groupe humain porte en lui. En ce sens, il nous rapproche des populations ayant vécu ou vivant ce type de guerre, et libère aussi le rapport que nous pourrions avoir à elles : ils vivent ce que nous portons en nous, nous vivons ce qu’ils portent aussi. Cet ouvrage annule le fossé qui sépare l’homme en paix de celui qui est en guerre, et ouvre la voie au dialogue, qui est ce dont nous avons le plus besoin.

Au-delà de ceci, cet ouvrage montre aussi que nous ne sommes pas totalement démunis face à ce conflit invisible, qui alimente et est alimenté par le conflit visible. En ce sens, même si son propos peut paraître dur et « idéologiquement » difficile à digérer, il est libérateur puisqu’il montre que contre la violence elle-même il existe des moyens d’agir sans employer exclusivement une violence plus forte.

 

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