Fiche d’expérience
Fiche du dossier : Eau et paix, un partage équitable et responsable de l'eau peut-il aider à construire une paix durable ? [Lire le dossier]
Fiche 21 / 32
[fiche suivante >>]L’IRCSA (International Rainwater Catchment Systems Association) : les moissonneurs d’eau. Fiche d’expérience
[<< fiche précédente]Favoriser un partage rationnel de l’eau entre agriculteurs articulant informatique et ingénierie hydraulique : l’exemple du fleuve Sénégal. Fiche d’expérience
Cette étude montre que l’OCDE considère indispensable d’associer les femmes aux politiques de développement pour assurer une mise en valeur, une utilisation et une gestion plus efficaces des ressources en eau.
Mots-clés
BORDET Gaël, Sénégal, Proche Orient, Paris, 2002
« Réaliser l’objectif d’un développement viable n’est possible que si les intérêts des femmes comme des hommes sont pleinement pris en compte dans la planification et la mise en Ĺ“uvre des projets et programmes. Une attention toute particulière doit donc être accordée à la situation des femmes dans la société où elles vivent et aux fonctions qu’elles remplissent dans leur communauté ». Voici brièvement résumée la position des experts de l’OCDE selon lesquels les femmes doivent être considérées comme des agents actifs de l’équilibrage social et économique, et non comme des bénéficiaires passifs de ce processus.
L’OCDE estime que le fait d’associer les femmes aux politiques de développement est indispensable pour assurer une mise en valeur, une utilisation et une gestion plus efficaces des ressources en eau. Cela est évident depuis longtemps pour ce qui est des programmes d’assainissement et d’approvisionnement en eau à usage domestique. Mais cette nécessité s’impose de plus en plus s’agissant de la gestion d’ensemble des bassins fluviaux et de secteurs particuliers tels que la mise en valeur des terres humides et l’irrigation. Cependant, estiment les experts de l’OCDE, la plupart des planificateurs n’ont pas les connaissances, les compétences et les moyens nécessaires pour intégrer dans leurs programmes une analyse opérant une différenciation par sexe.
Le séminaire a soulevé la question de savoir pourquoi, malgré les discours tenus sur le rôle des femmes, leur impact sur l’élaboration des politiques et des stratégies d’ensemble a été aussi faible, ce malgré les efforts consentis au niveau opérationnel. L’une des principales raisons identifiées tient au manque de précision eu égard aux objectifs et aux résultats attendus. Des travaux de recherche consacrés aux rôles respectifs des hommes et des femmes montrent que l’obstacle principal à l’association participative des femmes tient au partage des rôles avec les hommes, les activités de pouvoir et de responsabilité hors du foyer étant réservées aux hommes. D’autre part, les efforts consentis pour obtenir une représentation égale des femmes dans les organes tels que les comités de l’eau n’ont guère eu d’incidence sur leur accès à la prise de décision dans la mesure où ces organes représentent en général les « usagers de l’eau » mais non pas les « décideurs ».
La conception de la participation communautaire dans le cadre des ressources en eau, qui est celle de la plupart des organismes de développement, apparaît désormais par trop étroite ; il s’agit d’en finir avec le mythe de la « communauté équitable », puisqu’il est désormais entendu que la plupart des communautés reposent sur une stricte hiérarchie et qu’on y relève de fortes inégalités liées à la catégorie sociale, à l’âge, au groupe ethnique et surtout au sexe. Ces inégalités doivent être identifiées et prises en considération. Il importe également de découper la communauté, pour se placer au niveau des ménages et des individus. Il incombe donc aux spécialistes des sciences humaines d’améliorer les connaissances et les compétences de tous ceux qui travaillent dans le secteur de la gestion des ressources en eau. Il faut identifier les interfaces existant entre la gestion des ressources en eau et les approches fondées sur une distinction entre les sexes, et traduire les intérêts et les besoins aussi bien des femmes que des hommes en un langage propre à la gestion des ressources en eau. Le rôle des spécialistes ne consiste pas simplement à signaler les incidences négatives mais, à partir d’une bonne connaissance de la gestion des ressources en eau, à trouver des solutions novatrices aux problèmes identifiés.
Le séminaire a permis d’identifier un certain nombre de graves incohérences entre les niveaux micro et macroéconomiques, le discours et la pratique, les aspects techniques / économiques et les aspects sociaux. De plus, certaines incohérences résultent des approches sectorielles adoptées par les pouvoirs publics et les organismes d’aide extérieure par opposition aux besoins globaux des communautés, des ménages et des individus. Ces incohérences sont encore accentuées par les problèmes de communication existant entre ceux qui abordent la gestion des ressources en eau dans une perspective plutôt technique ou économique et ceux qui s’efforcent d’intégrer les communautés et de leur assurer un accès équitable à la prise de décisions sur les ressources.
Les participants au séminaire recommandent pour ces raisons une « approche globale » pour venir à bout des incohérences de la gestion des ressources en eau et faire face aux changements du contexte dans lequel elle intervient.
En guise d’ouverture, le document livre quelques recommandations à l’intention de l’OCDE et des projets qu’elle soutient en rapport au rôle des femmes dans la gestion des ressources en eau :
Adopter pour tous les travaux une approche fondée sur la distinction des sexes ;
Améliorer la coordination avec les institutions des pays partenaires ;
Elaborer plus avant Action 21 (Conférence de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement) ;
Confronter les expériences et mettre au point des actions de formation intégrant la variable homme/femme ;
Travaux de recherche sur le rôle des hommes et des femmes en ce qui concerne la planification et la gestion d’ensemble des bassins fluviaux* ;
Accorder la priorité à un dialogue constructif avec les institutions et pays partenaires.
La réflexion engagée par les chercheurs de l’OCDE, après analyse d’expériences diverses et variées, est d’une grande richesse et d’un vif intérêt, notamment en ce qui concerne les conditions sociales de la gestion de l’eau. Cette étude semble prendre ses distances avec les discours bien pensants sur le « développement » et met en exergue, sans doute un peu malgré-elle, les limites de ce concept (terme à l’origine médical, utilisé notamment en pédiatrie pour l’étude des différents stades de croissance de l’enfant, qui me paraît définitivement inapproprié pour traiter des modes de vie ainsi que des équilibres culturels et économiques). L’idéologie du développement repose sur une conception dynamique, fonctionnaliste et évolutionniste des relations sociales, qui tend à minimiser, sinon à réduire, la portée des facteurs culturels, ainsi que les valeurs et les éthiques propres à chaque société et dont cette étude montre pourtant toute l’importance. Affirmer qu’il « faut développer » revient à établir, même inconsciemment, une classification des sociétés et des hommes, en situant, grossièrement, au sommet de la hiérarchie les sociétés occidentales dites « développées » (organisées en sociétés, donc proposant une division rationnelle du travail social) et à la base les « pays sous-développés » ou « en voie de développement » (organisés en communautés, donc non rationnelles).
Outre la portée intellectuelle d’un tel discours – qui bien souvent ignore ses propres présupposés – les conséquences pratiques peuvent s’avérer désastreuses, ce que note bien ce document qui dénonce les projets « clés en main » imposés sans concertation. Or, l’image du rôle de la femme dans les sociétés africaines ne peut pas être simplement modifiée par les « efforts opérationnels » et il ne suffira pas de demander davantage de responsabilités pour les femmes…
C’est donc avec justesse que l’OCDE fait de « la connaissance intéressant la question des femmes » une priorité absolue.
Le programme proposé par l’OCDE, qui implique un effort de rupture avec le regard anthropocentrique, offre une véritable alternative aux pratiques actuelles et aux théories limitées du développement imposé. Les plus difficiles à convaincre ne seront sans doute pas ceux qui sont concernés au quotidien, mais plutôt les chercheurs (le document vise expressément scientifiques et économistes) aux habitudes bien ancrées.
La femme est donc bien une personne d’avenir, mais il ne suffit pas de le proclamer et de l’imposer globalement ; il convient au contraire d’ouvrir le dialogue interculturel sur ce point essentiel et fondateur du document de l’OCDE : « Les relations entre les sexes renvoient aux relations sociales entre les femmes et les hommes, des relations qui ne sont pas liées à des différences d’origine biologique mais à des facteurs socio-culturels et qui sont donc propres à un contexte donné et variables ».
Pour une explicitation du concept de « développement » utilisé en sciences sociales, se reporter à la fiche de notions intitulée : « Le concept de ’développement’ en sciences sociales ».