Fiche d’expérience
Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]
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L’intervention de l’OTAN, malgré toutes ses difficultés et ses limites, était indispensable parce qu’elle permet aux acteurs locaux de chercher la paix, même s’il elle ne peut l’imposer à long terme.
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Dans le cas de l’Ex-Yougoslavie, la question s’est posé, et se pose encore, de l’efficacité d’une intervention internationale pour ramener la paix. Cette fiche a pour objet de montrer que, si une telle intervention ne peut résoudre tous les problèmes, elle n’en est pas moins la moins mauvaise solution envisageable.
Après de nombreuse hésitations et de nombreux tours de valse diplomatique, la communauté internationale, largement résumée à l’OTAN est intervenue massivement pour rétablir la paix, d’abord en Bosnie (1995), puis au Kosovo (1999), employant pour cela sa force de conviction, qui est avant tout une puissance de feu. Sous les pressions internationales, les diverses parties en présence en Bosnie signèrent des accords de partage du pouvoir et du territoire à Dayton (1995), confirmant la division du pays en deux entités, croato-musulmane (51 %) et serbe (49 %). Le déploiement de près de 30 000 soldats de l’Otan dans le cadre de la SFOR est venu appuyer ces accords. Fonctionnant selon le mode cantonal (que l’on pourrait rapprocher du modèle suisse), la Bosnie est de fait mise sous la tutelle d’une haute autorité internationale, mandat prolongé en 1997 pour une durée indéterminée, et qui repose entre les mains d’un Haut Représentant des Nations Unies.
Le même scénario s’est vu, à peu de choses près, dans la guerre du Kosovo, où après des frappes extrêmement violentes de l’Otan, une épuration ethnique suivie d’une contre-épuration, le pays est resté quasiment exclusivement aux mains des kosovars et d’une minorité serbe isolée dans quelques enclaves. Là aussi, un accord, non pas celui de Rambouillet proprement dit, qui a échoué, mais le fruit de la guerre mené à la RFY, a couvert l’entrée au Kosovo d’une force internationale, la KFOR, et l’établissement d’une administration internationale, légitimée tout autant sur le plan légal que médiatique.
Dans les deux cas, la force militaire de l’Otan, devenue pour l’occasion bras armé de l’ONU, a mis fin aux hostilités. Elle s’est accompagnée d’une administration civile ayant pour vocation la transition vers ce qu’on ne peut définir autrement qu’une situation de « non-crise ». Aucun objectif, en effet, ne peut être fixé légalement sans rentrer officiellement dans la logique du protectorat et donc, par-là, sans empiéter sur la souveraineté des parties en présence. Pour les troupes sur place, la situation est donc difficile, coincées entre des parties apparemment inconciliables, prises au dépourvu dans leur logiques mêmes : ayant un mandat et une vocation sécuritaires, elles se trouvent aux prises avec conflit dont la solution ne passe pas uniquement par une pacification armée. Le problème est le même pour les administrations civiles, tentant d’appliquer une solution politique, alors même qu’il apparaît qu’une grande partie du problème n’est plus de l’ordre de la régulation politique mais de la société même à réguler.
Une phrase d’un des premiers commandants de la SFOR, le général de division Roger Duburg, est significative : « La situation en Bosnie-Herzégovine est stable, mais loin d’être stabilisée. Notre présence, et quelquefois notre action, est indispensable à la poursuite du travail des autres organisations internationales chargées du volet civil des accords de paix ». La situation est stable, mais pas stabilisée. C’est là une antienne récurrente, et il semble, par extension, que nombre d’acteurs étrangers et locaux partagent le sentiment que la mission de la SFOR, et celle de la KFOR, sont des tonneaux des Danaïdes qui se videront à nouveau une fois l’Otan partie. Javier Solanna, alors secrétaire général de l’OTAN, en 1997, mettait déjà en garde contre une contamination des occidentaux par un pessimisme excessif, signe surtout de l’existence de ce dernier. Que penser alors de cette implication et de son efficacité ?
Si le travail de l’Otan et de l’ONU est difficile, il a en premier lieu le mérite d’avoir fait cesser les combats, première urgence et résultat incontestable. De plus, un certains nombre de résultats économiques et sociaux sont là : reprenons les mots de Javier Solana en 1997, « L’infrastructure est reconstruite, avec notamment le rétablissement des liaisons. L’an dernier, plus de 320 kilomètres de route ont été remis en service, 15000 logements ont été réparés, le chauffage a été rendu à 32000 foyers, 400 écoles ont été remises en état, 40 villes ont vu leur infrastructure de distribution d’eau et leur système d’égouts réhabilités, et la distribution d’électricité a été rétablie dans toutes les villes principales ainsi que dans de nombreuses zones rurales. Le retour à la normale dans la vie quotidienne s’effectue progressivement. Le taux de chômage est tombé de 90% à 50%, le PIB en valeur réelle a presque doublé depuis 1995 et on s’attend à ce qu’il augmente de 30% cette année (principalement dans la fédération). Quelque 150 000 réfugiés qui résidaient à l’étranger sont retournés en Bosnie ; plus de 160 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays ont regagné leur foyer ». Ce sont là des résultats tangibles, visibles et qu’on ne peut nier, mais pourquoi alors ce pessimisme que l’on trouve chez beaucoup d’acteurs ? C’est qu’il semble que les causes de la guerre, contrairement à certaines analyses, sont aussi, et très largement, à chercher au sein de logiques immatérielles, logiques qu’une occupation et une aide économique ne peuvent seules résoudre.
Des réponses symboliques sont donc nécessaires, et elles sont très largement à l’œuvre en Bosnie et au Kosovo. En premier lieu, l’établissement d’un Tribunal Pénal International (T.P.I.) pour les crimes commis en ex-Yougoslavie, procède de cette logique. De fait, tant que ce tribunal jugeait dans le camp du vainqueur, et uniquement des responsables de seconde zone, on pouvait douter de son efficacité. L’emprisonnement, à La Haye, de Milosevic et la mise en route d’un procès concernant dix responsables croates ont rétabli la crédibilité de cette institution et renforcé son impact. Cet impact, justement, dont on espère qu’il sera de nature à agir sur les logiques de haine : les responsables étant puni, la justice étant dite, la Bosnie et son passé peuvent réintégrer le cours de l’Histoire humaine.
C’est là un point important, le message délivré étant que le prêche de la haine ethnique et sa mise en œuvre ne sont pas de l’ordre du normal et sont sanctionnés. Cette justice n’est pas réparatrice, mais elle pour vocation de clore, du moins en partie, symboliquement, le conflit. Des ombres, pourtant, ternissent ce tableau : Karadzic et un certain nombre de responsables, y compris de hauts responsables bosniaques, sont toujours en liberté, entourés de fidèles. Pour éteindre le conflit, c’est sans doute l’immense majorité des responsables politiques et une grande partie des responsables de milice qu’il faudrait juger. Ceci n’est pas possible, et le rétablissement d’une légalité au sein des esprits risque de prendre bien plus de temps que ne le souhaite le T.P.I.
De même, la restauration d’un jeu démocratique suppose un renouvellement des élites, lié aussi dans le cadre d’un vote, à un renouvellement des esprits. Dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, une lutte au plan national semble se jouer quant à cet enjeu, le pays hésitant entre les coalitions pluriconfessionnelles et le repli identitaire. A ce titre, les troubles qui ont précédé les élections bosniaques d’août 2000 sont significatifs : le choix entre les deux tendances évoquées n’est pas fait. Quant au Kosovo, le choix lui semble être fait : la démocratie, oui, mais sans l’autre communauté.
Quel bilan tirer alors de l’action de l’Otan et de l’ONU au Kosovo et en Bosnie ? Que le retour à la paix, ou du moins la pacification, était la condition sine qua non de toute autre action positive. Ce retour à la paix pouvait être obtenue, soit par la victoire d’un protagoniste, avec sans doute un génocide à la clé, ou l’émergence d’un « problème palestinien » au cœur de l’Europe, soit pas une intervention armée. Néanmoins, et ce même si on peut compter un certain nombre de points positifs allant dans le sens de la paix, l’Otan et l’administration internationale ne peuvent tout faire. Quels que soit la légalité et les intentions qui la véhiculent, il semble qu’une solution durable ne peut être imposée de l’extérieur, du moins en respectant les règles et l’esprit d’un Etat démocratique.
Ceci dit, l’intervention étrangère, malgré toutes ses difficultés et ses limites, était indispensable et ce, simplement parce qu’elle permet, pour les acteurs locaux, de chercher une alternative à la guerre, même s’il elle ne peut l’imposer à long terme. Ce type d’intervention ne résout rien, mais elle offre une chance là où il n’y en avait pas.