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Fiche d’expérience

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

Fiche 14 / 29

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Travailler dans les champs psychologiques et symboliques pour maintenir la paix. Deux démarches différentes : l’Ex-Yougoslavie et le Liban.

L’ "arme psychologique" est intimement liée à la conception que l’on a de la paix: elle peut autant servir à apaiser les tensions qu’à les maintenir.


Mots-clés

  • Elaboration et utilisation du symbolique [>]
  • Utilisation de la psychologie [>]
  • Les difficultés d'une culture de paix dans une population ayant vécu la guerre [>]
  • Action civilo-militaire pour la paix [>]
  • Permettre l'intervention militaire étrangère pour imposer le cessez le feu [>]
  • Déconstruire les discours identitaires [>]
  • Apprendre une culture de paix [>]
  • Militaires [>]
  • Communauté Internationale [>]
  • ONU [>]
  • OTAN [>]
  • Weber Max [>]
  • Liban [>]
  • Ex-yougoslavie [>]

OLLAGNON Matthieu

Face au problème de l’établissement de la paix et du déblocage de situation, les approches concrètes sont multiples quant il s’agit de s’attacher à agir sur les esprits. Comment fonctionnent ces actions ? Qui les mène ? Dans quel sens peut-on orienter, ou tenter d’orienter les esprits ? C’est là l’objet de cette fiche qui, en comparant l’emploi de l’« arme psychologique » au Liban et en Ex-yougoslavie tente de montrer que celle-ci est intimement liée à la conception que l’on a de la paix et qu’elle peut autant servir à apaiser les tensions qu’à les maintenir.

Associer Armée, Etat, et psychologie à une large échelle peut sembler contre nature : il n’en est rien, le champ psychologique étant devenu un champ stratégique de premier ordre. Dans un format de conflit comme ceux du Liban ou de l’Ex-Yougoslavie, la motivation des acteurs est au moins aussi primordiale que la puissance militaire. Agir sur cette motivation afin d’amener l’ennemi à ses vues est au moins aussi important que de le réduire à merci par la force.

Dans le cadre d’opérations de maintien de la paix, où selon le terme en cours, de stabilisation, ce sont essentiellement des moyens militaires qui sont mis en œuvre pour rétablir la sécurité, et parmi ceux-ci l’action psychologique. Nous pouvons déjà souligner l’ambivalence profonde de l’emploi de telles méthodes, initialement conçues comme des armes, et utilisée dans une optique sécuritaire.

En Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, les unités spécialisées du Commandement des Opérations Spéciales (C.O.S.) français, celles des « psyops » américaines, les unités de radiodiffusion allemandes ont œuvrés, non pas au contrôle des esprits dans un esprit de confrontation, mais à l’orientation de ceux-ci dans un sens favorable à la mission de maintien de la paix. Les moyens sont multiples et s’étagent sur un grand nombre de niveaux de sens : détournement des médias locaux, ou création de nouveaux médias, pour influer sur l’opinion publique ; usage des connaissances actuelles dans la gestion des émeutes et mouvements de foule, simple publicité faite aux troupes et opérations plus secrètes et moins exploitables.

Malgré quelques ouvrages très documentés, le fond de l’action psychologique dans les Balkans et son impact sur les populations est en définitive peu connu. Nous pouvons néanmoins commencer à porter une analyse en fonction des objectifs et de la logique propres au système militaire. L’armée, en effet, a avant tout une logique et une mission sécuritaire. Elle se doit de la remplir par tous les moyens autorisés, et ce parce qu’il s’agit là du premier pas indispensable à toute autre forme d’action ultérieure, y compris civile.

Dans cette optique sécuritaire, l’emploi de l’arme « psychologique » ne doit pas se substituer au politique, ce à quoi veille les Etats (en particulier la France qui n’a pas oubliée les déboires de la guerre d’Algérie). Utilisé comme un moyen permettant d’atteindre des objectifs tactiques ou stratégiques, l’arme psychologique se doit de se conformer à la logique militaire qui est d’atteindre des objectifs fixés par le politique, ici maintenir la paix, et d’assurer sa propre sécurité. A moins, donc, d’une mutation profonde de la mission militaire, celle-ci tant par ses moyens que ses buts, reste avant tout tournée et calibrée pour une mission sécuritaire. A moins de faire double emploi avec les institutions civiles, l’action psychologique se doit donc de rester tournée vers des objectifs à court terme. De ce fait, on peut douter de sa capacité à débloquer effectivement des situations de conflit et à être un élément-clé de la construction de la paix à long terme. Elle n’en reste pas moins un élément indispensable de la sécurité des forces engagées.

Dans les logiques de l’immatériel, la communauté internationale intervient aussi dans le domaine civil, en particulier dans les domaines de la publicité et de ce que l’on ne nomme plus « propagande ». Une résolution du Conseil de l’Europe témoigne de cette volonté dans l’application des accords de Dayton : « l’avenir de ces institutions (et des autres institutions établies par les accords de Washington et de Dayton) dépendra du soutien financier de la communauté internationale ainsi que de l’attachement des autorités de l’Etat central et des deux entités à leur bon fonctionnement. Une large publicité doit être faite à leur existence dans le cadre d’une campagne pour l’éducation et l’information sur les droits de l’homme ». Nous ne pouvons encore évaluer l’impact de cette logique, mais les difficultés rencontrées par les troupes sur place semblent en démontrer les limites, ou plutôt, la difficulté dans la mise en œuvre.

Ces tentatives ont néanmoins le mérite d’exister, et ce alors que l’exemple libanais est beaucoup moins tranché, puisque l’emploi de l’arme psychologique n’y est pas l’objet d’une grande publicité. Ceci ne veut pas dire, a contrario, que celle-ci n’est pas utilisée, bien au contraire, mais qu’il est très difficile d’analyser les modalité de cette utilisation. Rappelons que le Liban est actuellement occupé par la Syrie qui, en respectant officiellement son indépendance, maintien sur place près de 30 000 hommes et en a fait un protectorat officieux.

Une chose est néanmoins claire, c’est que emploi de « l’arme psychologique » ne tend pas vers une réduction des tensions inter-confessionnelles mais, au contraire, sans doute vers un attisement de celles-ci. Le seul point commun avec la politique de l’OTAN en la matière semble alors être la protection des forces. Parmi les éléments permettant de soupçonner une véritable stratégie psychologique au Liban, visant à assurer le maintien de la présence syrienne, nous pouvons compter ceux-ci :

  • La manipulation de l’agitation confessionnelle, visant à la renforcer, dès que le rôle syrien est remis en cause.

  • La manipulation de partis et de journaux pro-syriens.

  • L’encouragement de la forte implantation sociale du Hezbollah, son allié.

  • L’emploi de la propagande visant à lier les intérêts syriens à ceux du Liban, en particulier dans le cadre de la lutte anti-israélienne.

La logique d’action psychologique militaire et institutionnelle de la Syrie a donc pour objet de garder le Liban sous tutelle, et non de l’amener à la paix civile sans Damas. La différence est donc de taille avec l’action engagée dans les Balkans. Ce rapide tour d’horizon, dans l’action, corrobore pourtant une intuition qu’avait déjà eu Max Weber, à savoir que le sens que les acteurs peuvent donner aux évènements est un élément majeur du changement social, et que, dans le sens de la paix ou celui de la sujétion, tenter de le contrôler est un enjeu majeur. Les limites apparentes de la démarche militaire et institutionnelle sont sans doute à lier à un constat : dans ces stratégies, le sens est censé suivre un parcours vertical, les institutions chargées de le produire le distribuant au sein de la population. C’est-à-dire que les populations sont perçues comme recevant les informations et la propagande et ne générant que très peu elles-mêmes leur propre sens.

Ceci pose un double problème : celui de l’efficacité de cette démarche, les acteurs étant eux-mêmes producteurs de sens, et celui, corrélé, de sa durabilité.

Commentaire :

L’objet de cette fiche est de s’arrêter sur deux thèmes liés à l’emploi de « l’arme psychologique ». Le premier est que tout d’abord, celle-ci peut être utilisée, comme c’est le cas en Ex-Yougoslavie ou au Liban pour assurer une relative stabilité et la sécurité des forces présentes sur place mais qu’elle ne remplace pas un véritable processus de paix.

Le deuxième point est que cette action psychologique n’est pas neutre et que son effet et ses modalités dépend intimement des motivations de ceux qui l’emploient et de la conception de la paix qu’il ont. Dans le cadre de l’Otan en Ex-Yougoslavie, malgré toutes ses limites et ses errements, l’emploi de celle-ci est portée par une volonté de stabilisation à long terme que l’on peut raisonnablement supposer démocratique. Dans le cas du Liban, cet emploi est au service d’une stabilisation « utilitaire » qui semble avoir vocation à servir directement la pérennisation d’un pouvoir étranger. Comme toutes les armes, celle-ci est donc largement déterminée par les motivations de celui qui s’en sert.

Notes :

Source :

  • ROLLET, Cédric, Actions Psychologiques dans les Balkans, quels enseignements en tirer pour la France ? , Mémoire de D.E.S.S., Université Paris 2-Assas, Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur – Ecole Militaire, Paris, 2000.

  • FRANCART, Loup, La guerre du sens – pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, Coll. Stratèges et Stratégies, Ed. Economica, Paris, 2000. et FRANCART, Loup, Maîtriser la violence, Coll. Stratèges et Stratégies, Ed. Economica, Paris, 2000

  • LE BON Gustave, Psychologie des foules, Presses Universitaires de France, nouvelle édition, Paris, 1963

  • WEBER, Max, Tome 1 : L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), Plon, Paris, 1964

 

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