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Fiche d’expérience

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

Fiche 10 / 29

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Le choc des déplacés ruraux en milieu urbain : l’exemple de Beyrouth.

L’éxode rural a poussé les déplacés à se réorganiser, en particulier en se raccrochant à ce qu’il y avait de plus stable : la vie communautaire et confessionnelle.


Mots-clés

  • Initiatives de solidarité envers des populations démunies [>]
  • Aider des victimes de guerre [>]
  • Respect des droits des déplacés [>]
  • Travailler la compréhension des conflits [>]
  • Favoriser le retour des populations déplacées [>]
  • Lutter contre la dépression [>]
  • Reconstruire une société [>]
  • Organisation communautaire [>]
  • Organisation d’une communauté villageoise [>]
  • Agriculteurs [>]
  • Organisation économique de quartiers urbains [>]
  • Liban [>]

OLLAGNON Matthieu

Bien que le mouvement d’exode rural ait commencé bien avant la guerre civile au Liban, celle-ci a poussé dans les villes un grand nombre de déplacés. Outre la réorganisation de l’espace que ce mouvement a entraîné, il a été un immense choc pour les populations et les a poussé à se réorganiser, en particulier en se raccrochant à ce qu’il y avait de plus stable : la vie communautaire et confessionnelle.

Le mariage entre mondes ruraux et urbains, particulièrement depuis la fin de la guerre civile, est un mariage de raison dans la majorité des cas, de la part de populations obligées de fuir leurs campagnes. C’est aussi parfois un mariage de fascination pour nombre de jeunes ruraux cherchant, à Beyrouth ou Tripoli, un emploi et une vie meilleure.

C’est une proximité humaine, certes, mais aussi un fossé profond qui sépare le déplacé, encore relié à tout son monde rural, tant sur le plan affectif que sur celui des comportements sociaux, du « vieil urbain », intégré de longue date à la cité et qui, dans la majorité des cas, est fortement tourné vers la mer et l’étranger.

Il existe, et c’est un fait rare, une quasi unanimité autour des chiffres de la population urbaine libanaise, comprise entre 85% et 87,16% de la population totale. Cette configuration est majoritairement due à la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1991 et poussée une grande partie de la population des zones de confrontation vers des agglomérations plus sûres. Cet exode ne s’est pas fait en un seul moment mais, les foyers de violence se déplaçant, éclatant ponctuellement ici, s’éteignant, et se rallumant là, c’est une urbanisation sauvage, plus dictée par des impératifs sécuritaires que par des considérations sociales ou démographiques, qui a eu lieu.

Les populations déplacées, qu’elles soient chrétiennes (du Chouf) ou chiites (du Sud), se sont peu à peu agglomérées, en grandes vagues, au sein de leurs zones de sécurité confessionnelles respectives. C’est de là que proviennent les effrayantes concentrations humaines des quartiers de Borj El Bharajné, Furn Ech Chebak ou Karm El Zeitoun pour ne prendre quelques exemples beyrouthins. Peu à peu intégrées à la ville, elles ont reconstituées en son sein des pratiques rurales et des modes d’être de leurs villages d’origine, tout en s’adaptant aux nouvelles données de leur milieu d’accueil. L’intégration n’a pas été chose facile, et dans certains quartiers « mixtes », un mur subsiste toujours entre nouveaux arrivants et vieux urbains.

Le traumatisme du déplacement.

Ces populations étaient incontestablement de structure sociales et de pensée arabe et rurale et, l’arrière pays ayant longtemps été délaissé, elles avaient prit un autre train que celui du monde citadin. Socialement, en premier lieu, un grand nombre des réseaux de solidarité traditionnels avaient été disloqués par la dispersion des populations réfugiées. Ces réseaux se reconstituèrent en « assabiya » (réseaux traditionnels) de quartier, de rue, d’immeuble, voire de palier. Mais toutes les représentations traditionnelles avaient souffert de cet exode forcé. S’il existait toujours un cousin citadin, venu à Beyrouth avant la guerre pour adoucir le déplacement, le rythme de vie, la façon de donner du sens aux choses, n’étaient plus en adéquation avec l’environnement urbain. En un sens, il existe au Liban, un traumatisme des ruraux et un déchirement interne pour beaucoup de réfugiés dans leur propre pays.

Ces populations, qui découvraient la multitude au sein de quartiers surpeuplés, semblent avoir été propulsées au sein de l’universalisme urbain sans aucune préparation, et avec des structures et une histoire qui ne permettaient pas de bien les prendre en charge. Des choses impensables se produisirent, ceux qui n’avaient plus de famille ou de lien social n’étant plus protégés par rien. Dans certains cas, cette solitude eut des conséquences tragiques, plus aucun filet ne rattrapant ceux qui tombaient, l’absence de sécurité sociale efficace ne faisant que renforcer cet état de fait.

Les réfugiés et autres nouveaux citadins, en l’absence de l’Etat, emporté par la guerre civile, contribuèrent alors à l’élaboration de leurs propres médiations entre leur réalité locale et l’universalité, qu’elle soit urbaine (mais la guerre l’avait mise à mal), religieuse ou politique. C’est de là que vient en grande partie le succès du Hezbollah dans les zones à majorité chiite, dans la mesure où ce parti à su se glisser dans la place laissée vide par l’Etat et recruter ses cadres au sein des populations d’origine rurale, tout en assurant un grand nombre de services sociaux. A l’inverse, l’affaiblissement des Forces Libanaises (milice chrétienne) qui avaient tenté de remplir le même rôle, en secteur chrétien, conduisit à un éparpillement du lien social et à un sentiment de déréliction de la part des populations.

La recomposition d’un environnement humain.

Mais cette évolution semble avoir eu un autre effet : celui de transposer en zone urbaine des comportement et des modes de relation essentiellement ruraux. Les déplacés n’arrivaient pas famille par famille, absorbées peu à peu par la ville, mais par population entières, certes déstructurées mais massives, faisant émerger de nouveaux quartiers ou submergeant les anciens. La campagne débarqua à la ville, et les structures qui se mirent en place par la suite gardèrent profondément la marque d’une société rurale, arabe et méditerranéenne.

Tout d’abord, les bey, cheiks et autres maires ayant disparus, ce sont souvent les structures religieuses qui reprirent le rôle d’encadrement et de soutien de proximité, accroissant encore la partition confessionnelle. De plus, cet état de chose renforça encore la nécessité vitale de se plier au règles religieuses et à leur interprétation traditionnelle pour ne pas s’exclure de la communauté, devenue quasiment exclusivement la détentrice de la survie ou de la mort de l’individu et de sa famille : « la communauté […] est plus qu’une adhésion à une foi, c’est un cadre social, politique, voire économique ».

De ce fait, nombre de pratiques et de règles issues des traditions rurales acquirent, en ville, un statut neuf et une importance qu’elles n’avaient pas alors. La notion de famille et d’honneur familial fut plus que jamais remis au goût du jour, tandis que le statut de la personne, homme ou femme, se calait dans nombre de cas sur les définitions traditionnelles. Les rapports entre hommes et femmes, surtout, restèrent codifiés selon les normes en vigueur avant le déplacement, créant dans un certains nombre de cas des tensions fortes avec les vieux urbains aux usages différents.

L’honneur, si important en Méditerranée, a en effet pour dépositaires principales les femmes et la manière dont elles peuvent gérer leur vie influent sur l’ensemble de la famille et du lignage. A ce stade, il semble que les différences entre ruraux chrétiens et musulmans soient minimes, les bonnes mÅ“urs exigeant le plus souvent la présence d’un chaperon pour pouvoir approcher un étranger ou un homme dans le cadre d’un rapport plus personnel que ceux purement commerciaux et ce, quelle que soit la communauté.

De plus, la proximité nouvelle entre hommes et femmes, inévitable en ville conduisit souvent à une réaction de rigueur de la part des familles, en particulier des pères, qui s’efforçaient de concilier tradition (mariage jeune, dot, préservation de la pureté) et modernité urbaine (études prolongées, contacts avec les hommes inévitables, …) avec plus ou moins de fortune. La recrudescence du port du voile en est un signe que l’on peut mettre autant sur le compte de l’inquiétude parentale que sur un renouveau de la religion (quoiqu’il ne faille pas sous-estimer le nombre de voiles portés par choix).

Commentaire :

La préservation complète de la société rurale en ville, comme on l’a vu avec l’exemple féminin est impossible, et il semble que nombre de déplacés en aient une conscience aiguë. Face à ce déchirement intérieur, c’est souvent l’adhésion stricte au religieux, garant socialement de la « bonne règle » et placé en position de gestionnaire de la modernité, qui permet de résoudre temporairement ce conflit. Mais les instances religieuses, qu’elles le veuillent ou non, sont aussi en porte à faux face à cette évolution, que nombre, en leurs rangs mêmes, considèrent comme inévitable.

Elles fournissent à la personne et à la famille rurale ce qui lui manque le plus, une légitimation et une validation sociale, mais sont elles mêmes confrontées à la crise du passage à la modernité ( que, en l’espèce on n’assimilera pas à « occidentalisation » ). L’urgence pour les populations, et les confessions, est alors de trouver un moyen de légitimer le passage à la modernité, tel qu’il est en train de s’accomplir. Et de le légitimer pour se l’approprier, non pour permettre la simple réception d’une culture extérieure et étrangère, car le risque existe que la plongée vers la radicalisation soit présente à un moment ou un autre du processus.

Notes :

Source : Enquête au Liban

 

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