Fiche d’expérience
Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]
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Le conflit a poussé au bout d’elle même la logique de la spatialisation communautaire, la création des zones confessionnellement homogènes séparées à été appliquée avec toute sa violence pour élaborer des identités manipulables et ruiner la notion de bien commun.
Mots-clés
Le pluralisme identitaire n’est pas seulement un fait social volatil, situé uniquement dans les champs de l’esprit et de la représentation : l’homme organise son environnement à son image, et si il y a conflit, ce conflit est perceptible dans l’espace. C’est le cas au Liban, en particulier à Beyrouth, où les diverses identités ont profondément marqué le territoire, soit conflictuellement, en bornant des frontières, soit positivement, en se rencontrant (mais la guerre à effacé la plus grande part de ces marqueurs positifs).
Le pluralisme d’avant guerre s’était tout d’abord exprimé par l’existence de deux types de terroirs et de tissus urbains : des zones « sanctuaires » , qui étaient majoritairement peuplées et dominées par une communauté spécifiques, et des espaces de rencontre et de cohabitation, ou une ou plusieurs communautés différentes se mêlaient. Ce mélange pouvait être le fait d’une relation symbiotique organisée, comme cela fur le cas pour les paysans maronites du Chouf, vivant en concorde avec les Druzes, historiquement dominants, qui les avaient implantés dans ces montagnes pour les mettre en valeur dès le XVème siècle. Ce type de zone semblait être gérées selon un mode ancien de cohabitation, mode certes mis à mal par l’irruption de la modernité et la fin de l’Empire Ottoman, mais qui avait au moins le mérite d’exister. Le fait sans doute que ce soit des identités montagnardes qui cohabitent n’y est sans doute pas étranger.
A l’inverse, l’exode rural et les nouveaux liens que le Grand Liban tissa entre ville et montagne favorisa l’émergence d’un double phénomène :
d’un coté, des quartiers relativement confessionnalisés (Achrafieh, Chya, …) gonflèrent de volume ou naquirent carrément (la Quarantaine, Fanar, Borj El Barajnhé…) à partir de villages périphériques existants.
De l’autre des zones mixtes pluriconfessionnelles émergèrent, en particulier en centre ville (Hamra, à l’ouest et ses 80 000 chrétiens, Raouché, Ain El Mraïssé). On remarque que ce sont souvent les zones commerçantes et autres souks qui devinrent les plus souvent ces lieux de rencontre.
Mais dans l’absolu, même avant guerre, il était tout à fait possible et efficient d’identifier de grandes zones confessionnelles, frangées d’aires de cohabitation. On doit noter de même, qu’en secteur urbain, les quartiers neufs nés de l’arrivée d’immigrants ruraux se sont « naturellement » adossés à leur terroir d’origine, les maronites privilégiant les contreforts du Mont Liban, et les chiites, la banlieue sud de Beyrouth, tournée vers leurs fiefs de l’Iklim Al Touffat.
La guerre et les diverses milices n’eurent de cesse, preuve sans doute de leur dangereuse capacité de rencontre, de « purifier » au profit d’une seule identité ces zones mixtes et, le cas échéant de les détruire. Les souks de Beyrouth, haut lieu du multiconfessionnalisme, furent complètement rasés durant le conflit, tandis que les chrétiens de Hamra (quartier mixte à l’Ouest), en 1983/84 se réfugiaient en masse à l’Est. Alors que, en règle générale, il ne semble pas qu’il y ait eu une réelle volonté de s’approprier le territoire des autres communautés durant la guerre, les aires de rencontre furent l’objet de combats acharnés, devenant au mieux des points de passage (Musée, Port) et au pire des amas de décombres (centre ville).
Le conflit a poussé au bout d’elle même la logique de la spatialisation communautaire, créant des zones confessionnellement homogènes séparées, soit par une frontière de ruines soit, au moment de la reconstruction, par des projets pharaonique et sans âme (Solidere). Ceci est en effet particulièrement flagrant dans le cas du centre ville de Beyrouth, sur lequel s’étaient acharnées les milices de tout poils et de tout bords, et qu’a achevé le premier projet de la reconstruction, sur une destruction en grande pompe : les souks multiconfessionnels devaient être remplacés par des Japonais pacifiques et productifs qui ne sont jamais venus.
Outre que la reconstruction est désormais ralentie faute de fonds, on ne saura jamais si cette destruction a été motivée par un fantasme d’oubli et de renouveau ou une monumentale erreur stratégique : elle consacre néanmoins dans la chair urbaine, la réalité nouvelle de la ville et la mort des espaces de cohabitation. Ceci dit, il existe au Liban une capacité à surprendre l’histoire et à prendre tous les pronostics à rebours qui invite à tempérer toute projection dans l’avenir.
La guerre a, on le voit, renforcé la distinction entre un Est et un Ouest, voisins, certes, mais sans autres rapports que les échanges quotidiens propres à toute concentration urbaine. Deux centres-ville ont remplacés celui emporté par la tourmente, l’un à l’Ouest, vers Hamra et Raouché, en « secteur » musulman, l’autre à l’Est, entre Dora et la place Sassine, pôle d’attraction de la communauté chrétienne.
Cette partition est encore marquée par tout un ensemble de marqueurs communautaires et idéologiques (drapeaux, affiches, statues ...) qui ont survécus au conflit armé lui même. La place Sassine, par exemple, est encore ornée en son centre, d’une statue de Bechir Gemayel, doublée d’une fontaine, qui, sous couvert de rendre hommage à un président de la république, signifie bien que l’on rentre en fief kataëb. De même, la route de l’aéroport et ses alentours (dès le rond point Cola) sont constellées d’images commémoratives de martyrs chiites et des drapeaux de Hezbollah et Amal.
On ne peut néanmoins réduire la division de l’espace et celle de Beyrouth à un affrontement Est/Ouest, toutes les communautés et milices s’étant plus ou moins déchiré dans des affrontements internes.
De ce fait, le tissu urbain beyrouthin est aussi fractionné selon d’autres lignes, beaucoup plus subtiles, et il n’y a pas grand chose de commun entre un nouvel urbain de Borj El Barajne (banlieue sud pauvre) et un étudiant de l’American University of Beirut vivant à Hamra. Néanmoins, la ligne de fracture, saisissante au niveau du Ring (boulevard qui relie l’Achrafieh chrétienne à Hamra, devenue musulmane) où elle fait près de 500m de large, même si elle se réduit souvent à la largeur d’une rue, divise de fait Beyrouth.
Cette partition ne s’exprime plus à coup de canon, et les herbes folles ont remplacées les francs-tireurs, mais l’économie et la répartition des ressources urbaines l’ont prolongées dans la paix, faisant cruellement sentir l’absence de l’ancien centre. Un exemple simple de cette partition est le dédoublement de nombre de magasins, chaînes et bars entre l’Est et l’Ouest (librairies Antoine, Bar Starbuck’s Coffee, banques, …) mais aussi de nombre d’administrations qui rendent, en double les mêmes services en deux points de la ville. Il est donc tout à fait possible de vivre maintenant au Liban sans jamais mettre les pieds « de l’autre coté » .
Trois facteurs encouragent la continuation de cet état de fait : tout d’abord, la destruction du centre ville historique (qui s’est déplacé), l’émergence de centres de substitution durant la guerre, la désertification actuelle du centre, et surtout, le fait que la guerre a surtout violemment marqué les esprits. Et c’est sans doute dans cette superposition générale dans les esprits du découpage identitaire et du découpage spatial que se situe la plus sinistre victoire des milices.
Cette multi-polarisation des esprits, les milices l’ont encouragée et l’Etat s’est révélé impuissant à l’enrayer. Les communautés au Liban ont toujours, en effet, été des minorités ou des majorités, jamais des nations en tant que telle. L’identité confessionnelle y est communautaire, non pas nationale. Et dans la logique de l’identité nationale, trois éléments sont fondamentaux : un peuple (qui, à la rigueur, existe), une langue et un territoire. Ces trois éléments posés, une milice ou un parti peut beaucoup plus raisonnablement faire émerger une nation (druzistan ou marounistan) et lui revendiquer l’indépendance.
Et ceci dépasse largement le cadre juridique ou philosophique, mais pénètre intimement les logiques identitaires des personnes ou des groupes : vivre borné dans un espace clôt, entouré de frontières, est beaucoup plus favorable à l’émergence d’une identité nationale que d’être une minorité, certes, mais diluée et intégré dans un système ou une nation globale.
Cette stratégie de la partition à donc été appliquée avec toute sa violence pour élaborer des identités manipulables et ruiner la notion de bien commun. Il s’agissait alors de recentrer les intérêts des personnes et des groupes sur un autre pôle, exclusivement communautaire, de manière à faire de la confession l’ultime niveau, la chose à préserver par dessus tout, puisqu’elle devient alors le centre de convergence de tous les intérêts.
Cette logique n’a pas été le fait de tous les libanais, qui l’ont subie, et souvent encouragés sans avoir le choix, mais a servi indéniablement les intérêts miliciens et claniques qui cherchait à se constituer des fiefs incontestés. Le non renouvellement du personnel politique au Liban, d’ailleurs, fortement attaché à des circonscriptions où sa prépondérance est rarement remise en cause est souvent, la récolte en temps de paix, des fruits semés pendant la guerre.
La cohabitation et le mélange spatial deviennent alors un champ et un enjeu majeur du pluralisme, et sans doute l’un de ceux qui nécessiteront le plus de temps et d’efforts pour devenir lieu d’unité.
Source :
Recherches au Liban
Collectif, sous la direction de M.F. Davie, Beyrouth, regards croisés, URBAMA, Tours 1997
M.F. Davie, Les marqueurs de territoires idéologiques à Beyrouth ( 1975/1990), Groupe EIDOS, Tours, 1992.
PICAUDOU Nadine, La déchirure libanaise, Coll. Questions au XXème siècle, Editions Complexe, Bruxelles 1989.