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Fiche d’expérience

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

Fiche 6 / 29

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Conflits identitaires du Liban et de l’Ex-Yougoslavie : quelques enjeux et logiques à l’œuvre.

Trois types de logiques se sont rejointes dans ces conflits : politiques, sociales et de survie.


Mots-clés

  • Ethnicisme et paix [>]
  • Utilisation de la religion pour la guerre, utilisation de la religion pour la paix [>]
  • Elaboration et utilisation du symbolique [>]
  • Construction et utilisation de l'identité culturelle [>]
  • Travailler la compréhension des conflits [>]
  • Permettre l'intervention militaire étrangère pour imposer le cessez le feu [>]
  • Organisation communautaire [>]
  • Société Civile Locale [>]
  • Gouvernement national et paix [>]
  • Armée nationale [>]
  • Liban [>]
  • Ex-yougoslavie [>]

OLLAGNON Matthieu

On ne sait souvent pas bien par quel bout commencer quand on analyse un conflit identitaire, comme ceux de l’Ex-Yougoslavie et du Liban. Cette fiche a pour objet de dégager quelques-unes unes des dynamiques et des logiques qui sont à l’œuvre au sein de guerres de ce type. Nous distinguerons pour cela trois types de logiques qui se rejoignent dans le conflit : les logiques politiques, les logiques sociales et les logiques de survie.

Nous tenterons d’appréhender ces conflits en essayant d’identifier les tendances lourdes qui sont à l’œuvre en leur sein. Il ne s’agit pas, en effet, d’être complet dans la présentation de ces logiques, mais de montrer qu’un certain nombre d’acteurs poursuivent des objectifs qui, parfois, divergent. Ce foisonnement d’objectifs et de stratégies se retrouve concentré dans des espaces relativement restreints et contribue à rendre le conflit encore plus complexe.

1°) Logiques politiques et géopolitiques.

Tout d’abord, une série de logiques politiques et géopolitiques, souvent interconnectées, se retrouvent au sein du conflit et l’alimentent :

  • En premier lieu des logiques de puissance locales. Même s’il existe une divergence d’objectif entre les diverses communautés dans les deux conflits (en Ex-Yougoslavie, gérer la partition, et dominer l’espace commun au Liban), il existe un niveau qui est celui de la lutte entre des communautés, confessionnelles et nationales, pour la suprématie dans des territoires et des institutions locales. L’enjeu est alors un enjeu de pouvoir local, soit par l’éradication de l’adversaire (Ex-Yougoslavie), soit par la domination de celui-ci

(Liban). C’est le type de logique le plus apparent.

  • Celui-ci est doublé par des logiques de puissance régionales : le conflit yougoslave a impliqué, par exemple, tous les voisins à un degré ou un autre (Croatie et Serbie en Bosnie, à un niveau bien moindre, Grèce en Macédoine …). C’était le fait que ces logiques régionales commençaient à se mettre en œuvre qui a fait craindre une conflagration balkanique, contribuant à justifier une intervention internationale. De même, la guerre du Liban a été le théâtre de lutte entre, entre autres, la Syrie, Israël, l’Irak et l’Iran pour la suprématie régionale. Il y existe donc un enjeu régional: celui de la puissance et de la sécurité des Etats voisins, qui se connecte aux logiques communautaires (alliés durables ou de circonstance).

  • En dernier lieu, on observe des logiques de puissance internationale et/ou globale. C’est celui des stratégies des Etats pouvant envisager leur action à l’échelle mondiale, en particulier les cinq « grands » du Conseil de Sécurité et qui, du fait de leur position, sont concerné à un moment ou à un autre par le conflit. L’enjeu est alors la qualité de la place occupée sur la scène internationale et la défense des intérêts nationaux. Le fait que la crédibilité de l’Union Européenne se soit jouée, et largement perdue, en Ex-Yougoslavie, en est un exemple fort.

2°) Logiques et enjeux sociaux.

On ne peut pourtant résumer ces conflits à des confrontations entre logiques politiques différentes : des logiques et des enjeux sociaux sont aussi à l’œuvre et alimentent la confrontation :

  • Des logiques et des enjeux liés à la confrontation de deux mondes, ruraux et urbains. C’est ce que Jean Hatzfeld a appelé une « guerre rurale » dans le cadre de l’ex-Yougoslavie : « Les sièges de Vukovar, Osijek, Dubrovnik, Bijeljina, Mostar ou Sarajevo ne cesseront de confirmer cet esprit de revanche des campagnes, des ploucs, des villageois, des montagnards, majoritairement serbes dans la population de l’ancienne Yougoslavie, et qui tentent un sursaut contre les villes, les industries, les commerces, les immeubles et les musées, plutôt musulmans et croates. Les affrontements entre ethnies ont occulté cet autre conflit, plus farouche, plus désespéré, et aussi plus jusqu’au-boutiste, entre le monde rural, condamné comme partout en Europe, et les citadins qui triomphent ».

    Cette dimension de lutte entre les centralités urbaines et les périphéries rurales, entre deux mondes sociaux et spatiaux différents s’est retrouvé aussi au Liban. Il existe donc un enjeu, celui d’un choix de société, qui est celui de la transition à une société urbaine.

  • Un niveau lié à des logiques mafieuses. Les deux guerres ont fait apparaître et croître des groupes de caciques locaux, vivant de l’économie de guerre, du trafic et du pouvoir acquis par la possession de milices. Il est troublant de noter les connexions extrêmement rapides établies entre ces réseaux locaux et des mafias plus larges. L’enjeu est alors un enjeu de domination mafieuse et, majoritairement, de poursuite de la guerre qui est une véritable corne d’abondance pour ces chefs locaux. Au-delà de toute idéologie, les diverses milices plongent souvent dans une véritable criminalisation qui tranche avec leurs objectifs affichés.

  • Un niveau lié à la gestion du changement social : En Ex-Yougoslavie, la guerre a éclaté juste après l’abandon du système communiste, alors qu’au Liban, c’est le modèle féodal qui a été largement remis en cause, en particulier par les acteurs chiites. Il existe donc un enjeu, qui est celui de la direction à donner à des changements qui apparaissent inéluctables. Il semblerait que cette transition bascule dans la guerre en se connectant aux autres enjeux déjà évoqués.

  • Un niveau, qui apparaît durant la guerre, d’ordre psychosocial. La guerre semble brutaliser les comportements et les modes de pensée, elle fait basculer des pans entiers de représentations pour les remplacer par d’autres. On y voit proliférer mythes et rumeurs et l’un des enjeux majeurs d’un conflit est donc celui de la gestion du symbolique et des représentations de l’autre et de soi : la « qualité » de la société qui est en jeu.

3°) logiques de survie

Ce bref tour d’horizon ne serait pas complet si l’on ne prenait pas en compte les logiques et enjeux propres aux populations. En dehors des enjeux traditionnels (économiques, sociaux, éducatifs,…), ces conflits font surgir deux enjeux et logiques particulièrement importants :

  • Des enjeux et logiques liés à la survie physique : l’une des logiques évidentes que poursuivent une grande majorité des acteurs, à savoir les civils dans les zones de feu, est une logique de survie. Celle-ci ne résume pas à une tentative de se protéger mais, au-delà, implique de changer ses habitudes économiques et quotidiennes pour vivre le plus possible près de la normale. Le plus souvent, par exemple, les salaires sont peu ou pas versés, et beaucoup de personnes doivent changer d’activité.

  • Il faut aussi prendre en compte la survie psychologique. Beaucoup de témoignages concordent : il faut « tenir » mentalement, continuer pour certains à vivre normalement, pour d’autres simplement rester humains : un des enjeux majeurs de ce type de conflit est la préservation de l’équilibre psychologique.

Chacun de ces enjeux, et les logiques qui en découlent, vont susciter de la part des acteurs concernés des stratégies souvent divergentes. On doit noter, de plus, que ces niveaux s’entrecroisent en permanence, complexifiant toute approche globale de ces guerres. On pourrait donner un exemple, fictif, pour expliciter ce mélange : un libanais chrétien tentant de suivre une stratégie de survie dans un quartier tenu par les Forces Libanaises (milice chrétienne), elles-mêmes poursuivant à la fois une stratégie de survie et une stratégie de puissance locale, quartier bombardé par l’armée syrienne, poursuivant elle-même une stratégie de puissance régionale. En n’oubliant pas que les obus syriens sont fournis par l’U.R.S.S. qui poursuit une stratégie de puissance globale.

Au vu de cet exemple, nous pouvons voir que ces deux conflits identitaires sont des creusets de logiques, focalisés dans des espaces réduits et qu’aucune solution simple n’y est possible qui prendrait en compte une seule logique et un seul niveau. C’est sans doute pourquoi ces deux conflits se sont terminés par la prédominance de la seule logique qui mette tout le monde d’accord, la force venu de l’étranger.

Notes :

Source :

  • HATZFELD Jean, L’air de la guerre, Ed. de l’Olivier, Paris 1994, 345 pages, p. 56-57.

  • NASR, Salim, Anatomie d’un système de guerre interne : le cas du Liban, Cultures et Conflits, N°1, Paris, 1990

Commentaire :

Ces logiques, une fois l’après-guerre venu, vont se perpétuer. Cette perpétuation semble continuer à influer sur les stratégies des acteurs qui, bien que modifiées par la cessation des hostilités, restent profondément marquées par le conflit. On peut raisonnablement penser que le passage de l’état de guerre ou d’après-guerre à celui de paix passe alors par l’encadrement de ces logiques concurrentes dans un cadre légal et institutionnel, mais surtout par l’extinction de certaines d’entre elles, comme les logiques mafieuses, celles liées à la survie ou la gestion du changement social.

De même, il apparaît que la construction de cette paix ne peut se focaliser sur un seul aspect et ce, même s’il est nécessaire, à court terme, de faire cesser avant tout les combats.

 

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