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Guérillas et conflits de basse intensité


Paris, 2003

A l’heure actuelle, contrairement aux années précédentes, tous les formats de conflit sont possibles ou ont cours, à l’échelle de la planète : conflit de haute intensité (Irak), conflit dit de basse intensité (Asie du Sud Est, Colombie, Palestine), terrorisme, conflit civil,…étant entendus que tous ceux-ci se recoupent et s’imbriquent. Pourtant, excepté quelques interventions massives, en particulier de la part de l’armée américaine, la primauté revient encore aux guérillas et conflits dit de « basse intensité » . Qu’ont ces conflits de particulier ? Hors de la simple évaluation du volume de feu échangé, qu’est ce qui différencie « Desert Storm » du conflit colombien ou de l’Intifada ? C’est ce que l’on peut tenter d’appréhender à travers une brève définition des concepts de guérilla et de conflit de basse intensité.

Le mot guérilla à connu sa première publicité en Espagne durant l’occupation napoléonienne : littéralement, il s’agit de la « petite guerre » , par opposition à la « grande guerre », celle du massacre de masse sur un champ de bataille, entre armées identifiées et régulières. La spécificité stratégique de la guérilla est assez simple : il s’agit d’un processus visant, pour un groupe, à s’acquérir peu à peu le soutien de la population, à échapper aux coups de l’ennemi en refusant tout contact qui n’aurait pas été choisi, de l’attaquer toujours en situation de surnombre et de se disperser juste après. La conséquence logique de ceci est que l’adversaire est obligé de fixer une partie considérable de ses forces pour tenir le territoire face à un ennemi insaisissable qui est censé avoir l’initiative pour lui. Coûtant très cher pour celui qui la subit, la guérilla est une version moderne de la guerre d’usure, qui a pour objet de miner peu à peu le moral et les capacités de l’adversaire le plus fort. Cette technique a d’ailleurs été fortement théorisée par les mouvements marxistes (mais la première théorisation remonte à l’Empire Byzantin en Occident et, en Chine, à un penseur antique, Sun Tzu) et avait, dans leur esprit, pour prolongement logique, la création de zones sanctuaires tenues par le peuple et d’une armée populaire capable, en dernier lieu, de battre à plate couture dans un combat classique un adversaire épuisé. Mais ce scénario n’a eu lieu qu’une seule fois dans l’histoire (en Indochine), ce qui n’est pas assez pour en faire une règle d’airain de la guérilla. Le processus de victoire dans ce type de conflit est avant tout lié à l’épuisement moral, économique et politique de l’adversaire : c’est ceci qui l’amène à changer son monde mental pour arriver à un accord.

Car c’est bien là, semble-t-il, l’un des fondements de la guérilla et de nombre de conflits de basse intensité que d’être avant tout des confrontations immatérielles. Attention ! Il ne s’agit pas de minimiser les pertes, les destructions, les tortures, et les horreurs, mais de dire que, pour chacune d’entre elles, tout est fait pour que son ricochet dans le monde mental de l’adversaire soit maximal. Mais ce ricochet psychologique vise aussi les populations, qui doivent être amenées à soutenir le mouvement qui mène la guérilla, et dont l’adversaire le plus puissant fini souvent par comprendre l’importance. Car le véritable enjeu de ces guerres, celui qui décide en dernier ressort, c’est le soutien de la population à l’un ou l’autre des protagonistes : qu’il se porte sur le mouvement de guérilla et celui-ci prospère, qu’il s’en détourne, et ce dernier s’asphyxie.

Alors, pour tenir les populations, loin des considérations romantiques, l’expérience montre que tous les moyens sont bons, d’un coté comme de l’autre : la séduction, la conviction peuvent jouer, mais tout autant l’intimidation, l’assassinat pour l’exemple, la terreur. Et dans ces conflits, tout n’est jamais ou noir ou blanc, et il y aura, sauf rares cas, toujours des collaborateurs et des résistants, des loyalistes et des rebelles, le choix des termes étant à la discrétion du vainqueur. Et celui qui vainc est celui qui extirpe l’adversaire de la tête des populations. C’est cela qui explique le fait qu’il n’y ait quasiment jamais eu de guérilla « propre » , et ce même si l’histoire est réécrite après coup, et que ces guerres, plus que les conflits inter-étatiques, sont un déchirement souvent pour les familles mêmes, les villages et le tissu social. Et comme ces conflit touchent au plus intime des combattants, il y a souvent un emballement de violence, une autonomisation de la haine, que nul ne peut plus contrôler.

C’est pourquoi il semble que l’emploi de la guérilla doive s’assortir, chose rare, de la part de ceux qui la mènent, de sérieuses règles d’engagements préalables et d’un corpus symbolique conséquent qui permette d’empêcher cette dérive, qui mène en dernier lieu à la dés-appropriation du conflit par ceux qui le mènent. A ce titre, et malgré sans doute, de nombreuses lacunes, la guérilla quasiment non-violente menée par l’EZLN au Chiapas est l’un des rares exemples de conflit de basse intensité qui soit resté sous le contrôle de ceux qui l’ont lancé. Et ceci, parce que, dès le début, celle-ci semble s’être dotée des outils symboliques qui lui ont permis de ne pas se laisser emporter par sa propre violence.

 

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