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Fiche de notion

Fiche du dossier : Liban, Ex-Yougoslavie : les conflits identitaires et le rôle des tiers dans la construction de la paix [Lire le dossier]

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Violence


Paris, 2003

Le concept de violence ne se laisse pas cerner en quelques caractéristiques : violence raciale, violence économique, violence symbolique, il existe tant de formes de violence qu’il est facile de perdre de vue ce qu’est la violence elle-même. Néanmoins cette multiplicité d’adjectifs est symptomatique d’une réalité fondamentale : la violence ne se conçoit que dans le cadre d’une relation ou d’un système. Un météorite dérivant dans l’espace, même très vite, n’est qu’une entité naturelle. S’il tombe sur une planète, c’est la rencontre entre ces deux corps qui sera violente. Par extension, on qualifiera de violent celui qui semble porteur de la violence, consciemment ou inconsciemment, ou qui semble la mettre en branle.

La violence, en tant que relation peut alors être caractérisée comme étant ce que le Larousse appelle « la force brutale des êtres ou des choses » dirigée vers l’autre dans l’intention de lui nuire ou, au moins, dans le mépris des conséquences que cela pourrait avoir sur lui. Ce concept recouvrira alors indistinctement la violence physique, militaire, mais aussi symbolique ou psychologique.

S’il est acquis que la violence est une relation entre plusieurs éléments, humains ou non, sa définition en situation est beaucoup moins évidente. La violence militaire ou la violence verbale sont évidentes à cerner, mais la violence sociale est beaucoup plus problématique à appréhender, du fait même de sa relative discrétion.

Cette appréhension est souvent tentée en accolant à la violence en société un rôle ou une fonction. Tout un courant de la pensée sociologique lie irrémédiablement violence et domination : les différents éléments de la société serait divisés en « dominants » et « dominés », cette division tenant sur l’emploi permanent d’une violence symbolique.

C’est ce que Martine Timsit-Berthier présente ainsi : « dans cette perspective, le dominé perçoit celui qui lui fait violence à travers des concepts, des systèmes de pensées que la relation de domination a produit. De ce fait, il n’a à sa disposition que les instruments de connaissance qu’il partage avec le dominant et qui est précisément une expression de la relation de domination. » . Néanmoins appréhender la violence uniquement dans un contexte de domination, même si le lien entre les deux est évident, semble appauvrir de beaucoup la problématique de celle-ci. Tout domination peut se bâtir sur la violence, symbolique ou militaire, mais toute violence n’est pas le fait d’une domination.

En suivant un autre français, René Girard, et sa théorie du conflit mimétique, la violence est une production inhérente à tout rapport humain. Elle est quasiment indissociable de la relation et finit fatalement par s’exprimer. Certes des régulations sociales permettront de mettre en terme au conflit, mais la violence ainsi générée s’accumule a travers toutes les couches de la société, qui doit l’expulser : c’est alors le processus d’emballement mimétique, qui choisit une victime, la charge de toute la violence, la tue, puis la sacralise. Le phénomène religieux serait alors un mode d’expulsion de la violence et permettrait la vie sociale.

L’important pour notre réflexion est moins la pertinence de ces deux thèses, que de voir qu’il existe deux appréhensions divergentes de la violence : l’une, verticale, s’exprime essentiellement en termes de domination, et suppose un système dominant/dominé, l’autre, sans doute plus fine, a comme angle de vue celui de la société en tant que système complexe, au sein de laquelle les rapports humains sont inévitablement producteurs de violence, à tous les échelons et dans toutes les directions. Pour faire encore plus simple, la première pensée suppose la domination par la violence, la seconde, la recherche de coopération face à la violence (par l’expulsion).

Entre ces deux paradigmes extrêmes, il est nécessaire de choisir. On ne peut nier l’existence de liens de domination, et l’approche de René Girard est très difficile à prouver. Néanmoins, pour parfaire notre définition de la violence en société, nous tendrons plus vers celle-ci. Tout penser en termes de domination, c’est prendre le risque de ne plus rien appréhender de ce qui sortirai de ce schéma. L’approche girardienne est de ce point de vue beaucoup plus complète : la notion de violence lié intimement aux rapports humains, même dans une société parfaitement égalitaire est beaucoup plus opératoire en ceci qu’elle ne détermine pas un angle de vue trop serré.

Au vu de ces approches, nous définirons donc la violence comme étant la force des êtres, des choses, des mots ou des symboles, dans une relation ou un système, pouvant viser à assurer une domination mais étant surtout inhérente à l’activité humaine en société du fait même de la cohabitation. Cette violence peut alors être régulée ou dérégulée, élevée ou faible, symbolique ou réelle : on n’observera pas sa présence ou son absence, mais ses variations et son expression.

Cette définition a cependant besoin d’être objectivée pour être opératoire : une violence, pour être violence, doit être ressentie comme une agression, consciemment ou inconsciemment. Ce n’est pas parce que notre organisme se rappelle à nous avec force quand il a faim que nous le ressentons comme une violence : c’est pour nous un fait naturel. De même, que nous parlions la langue de notre société et que nous rêvons avec ce langage n’est pas une violence faite à notre psychisme, c’est un fait à la fois individuel et social. Ce fait peut devenir violence si le langage véhicule ce que Fleck, en 1935, appelait un « style de pensée » social par trop en désaccord avec les pulsions humaines ou s’il est manipulé dans un but de domination, et que ce but de domination est ressenti comme tel.

Il nous est impossible d’évaluer un degré de violence sans le concours de ceux qui la subisse. Faire le contraire reviendrai à prendre le risque de projeter beaucoup trop nos propres représentations de la violence et nos propres tensions internes. Ceci nous amène donc une dernière fois à reprendre notre définition de la violence :

La violence peut-être définie comme étant la force des êtres, des choses, des mots ou des symboles, quand elle s’exerce dans une relation ou un système, ou comme mode relationnel. Elle peut alors être régulée ou dérégulée, élevée ou faible, symbolique ou réelle : on n’observera pas sa présence ou son absence, mais ses variations et son expression. Dans le cas de relations humaines, on ne parlera de violence que si celle-ci est ressentie comme une agression.

 

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