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Psychologie et sociologie


Paris, 2003

Les sciences humaines ont ceci de particulier qu’elles traitent au fond du même objet, l’homme, et qu’un fossé semble pourtant les séparer. Cette apparente séparation contribue à rendre opaque ces approches pour qui n’y est pas sensibilisé. Parmi celles-ci, deux matières, la sociologie et la psychologie, sont symptomatiques dans leurs relations de cette apparente divergence. Définir leurs objectifs, leurs méthodes et leurs relations peut contribuer à rendre plus explicite cette pratique étrange : les sciences humaines et sociales.

Que l’on appréhende l’homme dans sa vie en société ou dans les profondeurs de son psychisme, en effet, il s’agit toujours du même sujet, regardé dans un cas de l’extérieur (la société) et dans l’autre de l’intérieur (le psychisme). Ne serait-ce que de ce fait, il existe déjà un lien entre sociologie et psychologie. Nous pourrions nous en tenir là, et définir la psychologie comme la « science de l’intérieur » et la sociologie comme celle des relations, de l’extériorité. Le psychologue travaillerai sur les profondeurs de l’âme et le sociologue sur les connexions de celle-ci, et sur les conditions et les déterminants de la vie en société.

Mais les choses ne sont pas aussi simples : d’une part, l’individu est totalement immergé en société, et le psychologue ne travaille pas avec des esprits « bruts » , purs et autonomes, tandis que d’autre part, la société qu’étudie le sociologue n’a quasiment pas d’existence propre en dehors des individus.

Ce dernier point est un paradoxe de la sociologie : la société dépasse largement les individus, mais elle ne peut vivre hors d’eux. Mais d’un autre coté, et c’est un apparent paradoxe de la psychologie, les individus, ne serait-ce que parce qu’ils utilisent le langage et qu’ils ne l’ont pas inventé mais le partagent, sont constitués largement par la société, et la constituent à leur tour.

La différence entre sociologie et psychologie, puisqu’elle n’est pas liée à leur objet (l’Homme) ne tient pas pour les définir. On ne peut non plus les séparer quand à la nature supposée qu’elles attribueraient à l’Homme : la psychologie ne voit pas l’individu comme une pure unité autonome, et la sociologie n’appréhende pas l’homme comme un pur composé social. L’une et l’autre sont confrontées au mystère, car c’en est un, de la double nature individuelle et sociale de la personne.

Qu’en est-il alors ? Pourquoi deux matières et deux approches quand il s’agit du même réel ? Parce que ce réel, la réalité de l’existence humaine, est ambivalent, à la fois totalement social et totalement individuel. Nous vivons toute notre singularité avec ce que nous tirons du registre social : l’existence humaine, à ce titre, n’est pas très éloignée de la musique, pour laquelle l’auteur joue sa propre partition avec un système de notes qu’il n’a pas inventé, et sur une portée qui l’encadre.

Mais l’auteur peut aussi faire évoluer la portée et le système de notation musical, avec comme condition de succès que ceci soit reconnu par ses pairs. L’ambivalence de l’existence humaine est à peu près du même ordre que cet exemple : on ne peut en aborder un aspect en évacuant l’autre, et il en est ainsi de la psychologie et de la sociologie. L’aspect individuel, psychique, de l’homme n’est pas nettement séparé de son aspect social : il faut là tordre le cou à la logique immédiate et imaginer deux processus, deux réalités, cohabitant et interagissant au même endroit et au même moment.

De ceci, que peut-on tirer pour définir la sociologie et la psychologie ? Que si l’Homme était un verre rempli d’eau, la sociologie le regarde d’un point, et le voit donc totalement (du moins l’espère t-elle) et la psychologie d’un autre, et elle a vocation tout autant à le percevoir dans sa totalité.

Leurs méthodes sont différentes, puisqu’elles perçoivent différemment une réalité qui est pourtant la même, ce qui peut parfois les laisser croire antagonistes.

Quel est leur apport dans la construction de la paix ? La paix, comme la guerre, sont des phénomènes humains, qui mettent en jeu à la fois des individus et des sociétés. Ils n’ont pas une clé explicative unique, dans la mesure où il s’agit de faits totaux : quand un individu meurt ou est atteint psychiquement, c’est toute la société qui est touchée, et à l’inverse, quand la société sombre dans la guerre, ce sont la majorité des individus qui sont atteints. Et l’on ne peut expliquer ou soigner l’un sans l’autre. C’est pourquoi ces deux approches, plus qu’antagonistes, sont complémentaires. Plus encore, elles s’insèrent dans une complexité encore plus large, où la science n’est qu’une voie parmi d’autre de compréhension et d’action, et elles sont complémentaires d’autres actions et approches, en un dialogue qui devrait être fécond, avec entre autres, le politique.

 

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