Fiche d’analyse Dossier : L’utilisation de référents culturels en vue de légitimer la violence ou de construire la paix : analyse de plusieurs conflits actuels.

Paris, 2008

Eléments d’analyse du conflit kurde en Turquie

L’identité culturelle comme facteur de paix et de conflit.

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« Ce qui distingue les nations n’est ni la race ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances.[…] La patrie, c’est ce qu’on aime." Fustel de Coulanges

I. Etat des lieux : données géographiques et démographiques

Ce qu’on appelle le Kurdistan (pays des Kurdes) est une région de hautes terres du sud-ouest de l’Asie. Cette région revendiquée de 530 000 km² s’étend sur le nord-ouest de l’Iran, le nord-est de l’Irak l’est de la Turquie, et l’est de la Syrie. Ainsi, bien que partagés entre plusieurs États – Turquie, Irak, Iran, Syrie, Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan, Turkménistan, Kirghizie et Kazakhstan – qu’ils ne contrôlent pas, les quelque 30 millions de Kurdes sont restés relativement concentrés dans leur Kurdistan ancestral, à cheval sur quatre frontières.

On compte aujourd’hui :

  • 13,1 millions de Kurdes en Turquie (21 % de la population du pays) ;

  • 9,2 millions en Iran (14 %) ;

  • 4,7 millions en Irak (18 %) ;

  • 1,2 million en Syrie (8 %) ;

  • Et quelques 300 000 dans certaines républiques de l’ex-URSS, dont l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, la Kirghizie et le Kazakhstan, où ils ne représentent que 0,01 % de la population de l’ex-URSS ;

  • On compte aussi 300 000 Kurdes au Liban.

II. Aperçu d’une histoire conflictuelle : sous l’empire ottoman jusqu’à la fin du XIXème siècle

Les racines du conflit turco-kurde trouvent leur origine dans l’histoire, une histoire commune, entremêlée, souvent conflictuelle.

Au sein de l’empire ottoman, les Kurdes représentent un peuple à part, de montagnards. L’éloignement géographique d’avec le cœur politique de l’empire, de même que l’affaiblissement du pouvoir des califes leur permettra de créer vers le Xème siècle leurs propres principautés. A partir du XIIIème, le pays kurde subit les invasions turco-mongoles. En 1514, les Kurdes s’allient au sultan turc contre le Chah de Perse pour défendre l’orthodoxie sunnite. Après la défaite du Chah, les princes et émirs kurdes bénéficient d’une large autonomie. Certaines principautés avaient les attributs d’une indépendance de fait : elles frappaient monnaie et faisaient dire la prière du vendredi à leur nom. Dans ces principautés les liens qui unissaient les sujets aux chefs étaient des rapports personnels ou tribaux. Ce système renforçait les particularismes régionaux, et à part le cercle restreint de quelques intellectuels, qui réclament un Kurdistan unifié, la notion d’Etat est complètement étrangère à la population. Tant qu’ils n’auront pas été menacés dans leurs privilèges, les princes kurdes se contenteront d’administrer leur domaine, tout en rendant hommage au lointain Sultan-Calife de Constantinople. Ils ne se soulèveront et tenteront d’établir un Kurdistan unifié que lorsque, au début du XXème siècle, l’Empire ottoman s’ingèrera dans leurs affaires et cherchera à mettre fin à leur autonomie.

III. Une culture à part ? Qu’est-ce qu’être Kurde ?

On identifiera quatre items, éléments culturels, pour tenter de comprendre la spécificité culturelle du peuple kurde.

A. L’origine ethnique

Les Kurdes appartiennent à la famille des peuples dits iraniens. Lors des invasions arabo-musulmanes, ils se rallièrent massivement à l’islam, sans pour autant se laisser arabiser. Il ne s’agit donc pas d’un peuple arabe ou turc mais indo-européen.

B. Une langue propre

Une majorité de Kurdes ne parle pas d’autre langue que le kurde, une langue qui, à l’instar du persan, de l’afghan, du baloutche, etc., fait partie de la branche iranienne issue de la famille indo-européenne. Ainsi, le kurde n’est apparenté ni à l’arabe ni au turc.

Conséquence du fractionnement politique des Kurdes, la langue kurde n’est pas unifiée ; elle est fragmentée en plusieurs variétés dialectales dont le kurmancî et le soranî, les variétés les plus importantes. Le kurmancî est parlé par environ 90 % des Kurdes de Turquie ; il est également parlé dans les régions kurdes d’Iran et d’Irak, ainsi qu’en Syrie, soit 60 % de l’ensemble des Kurdes. De plus, les Kurdes de Géorgie et d’Arménie écrivent leur langue en alphabet cyrillique, ceux de Turquie en alphabet latin, ceux d’Irak, d’Iran et de Syrie en alphabet arabe ou arabo-persan.

C. La religion

95 % des Kurdes sont musulmans sunnites. Il existe une minorité alévite (branche du chi’isme) et yézidi. Cette religion est un mélange de croyances zoroastrienne et musulmanes. L’antique religion des Kurdes est le zoroastrisme et continue de marquer certaines pratiques culturelles. L’importance du zoroastrisme réside dans son principe du dualisme, c’est-à-dire que le monde est régi selon la règle de la bataille incessante du Bien contre le Mal. Le prophète Zoroastre, ou Zarathoustra conserva l’antique principe du feu hérité des mazdéens (religion mède) comme symbole de la justice et de la lutte contre les forces du mal. Aujourd’hui lors de la fête nationale kurde Newroz (« le nouveau jour »), souvent célébrée clandestinement, les Kurdes chantent et dansent autour du feu.

La pensée de Zarathoustra est tout à fait novatrice car elle introduit :

  • Une vision nouvelle de Dieu (monothéiste et source de grandeur) ;

  • Une vision nouvelle du monde, conçu comme le champ de bataille entre l’homme et ce qui s’oppose à son humanisation ;

  • Une nouvelle manière de vivre les rapports avec le divin : les hommes ne rencontrent plus Dieu par des rites ou sacrifices sanglants mais en eux-mêmes, quand ils vivent leur vie d’homme de façon responsable.

  • Une nouvelle manière de vivre les rapports avec la nature, en respectant toute vie, celle des animaux et celle des végétaux.

A partir de 224 avant J.C, le zoroastrisme devint la religion officielle des Perses jusqu’aux conquêtes musulmanes en 642 après J.C.

D. L’organisation sociale

Il existe chez les Kurdes une multitude de confréries religieuses, mouvances qui recherchent l’accès à la divinité par l’intercession d’un homme, un cheikh, pourvu de disciples et, au-delà, de milliers d’adeptes.

En deuxième lieu, les chefs de tribus : la société kurde est fondée sur ces groupes de solidarité élargie, qui peuvent concerner des dizaines de milliers de personnes. Ensuite, ce qu’on appelle les émirs, représentants cette fois de structures politiques qui dépassent les liens tribaux, héréditaires, et très « parcellisées » : il y avait jusqu’à 16 émirats kurdes au XVIIe siècle. Vassalisés, ceux-ci jouissaient cependant d’une large autonomie sur de vastes territoires, disposant de leurs cours et armées propres et percevant eux-mêmes des taxes.

Il faut bien voir que, si les émirats ont disparu, les confréries et les tribus ont perduré jusqu’à nos jours, qu’elles constituent toujours un élément central de la vie politique kurde, et d’ailleurs, au-delà, de la vie politique turque, irakienne ou syrienne. Ainsi, les partis politiques en Turquie sont souvent obligés de placer des chefs de tribus kurdes en position d’éligibilité, ce qui leur apporte un nombre considérable de voix venant des membres de ces tribus. De même, le pouvoir central a recours à des « protecteurs de village », miliciens armés et salariés par l’État.

IV. Les racines de la question kurde en Turquie

A. Genèse du nationalisme kurde

« L’H. : A quel moment, précisément, voit-on surgir un nationalisme kurde ?

H.B. : Au cours du XIXe siècle surgit, à la fois dans l’Empire ottoman et dans l’Empire persan, un courant de centralisation très fort, provoquant la disparition des émirats, mais en même temps des réactions locales. L’une des raisons de l’émergence des nationalismes régionaux, d’abord au sein des communautés chrétiennes, ensuite au sein des populations musulmanes est à chercher dans cette politique centralisatrice. C’est dans le cadre de ce mouvement général qu’a émergé le nationalisme kurde, fédérant des Kurdes de confessions et de langues différentes. On peut donc estimer que, à la fin du XIXe siècle, dès les années 1880, existe déjà un nationalisme culturel, civilisationnel si l’on peut dire. »

Des guerres pour l’unification et l’indépendance du Kurdistan jalonnent la première partie du XIXème. En 1847 s’effondre la dernière principauté kurde indépendante, celle de Botan. De 1847 à 1881, on observe de nouvelles insurrections, sous la conduite de chefs traditionnels, souvent religieux, pour la création d’un Etat kurde. Elles seront suivies jusqu’à la première guerre mondiale de toute une série de révoltes sporadiques et régionales contre le pouvoir central, toutes durement réprimées. Cependant, à la fin du XIXème siècle, sous la houlette des intellectuels kurdes de Constantinople, se dessine une phase moderne du mouvement national : la publication de livres et de revues amorce le renouveau culturel et politique tandis que se multiplient associations et sociétés patriotiques tendant à introduire la notion d’organisation, d’implanter un mouvement structuré dans la population kurde.

B. Des revendications culturelles aux revendications politiques : la dialectique autonomie/indépendance

La société kurde aborde la première guerre mondiale divisée, sans projet collectif pour son avenir. Tandis que les accords Sykes-Picot prévoient le démembrement de leur pays, les Kurdes étaient en conflit sur le devenir de la nation kurde.

  • Les uns, très perméables à l’idéologie « pan-islamiste » voyaient le salut du peuple kurde dans un statut d’autonomie culturelle et administrative, dans le cadre de l’Empire ottoman.

  • D’autres, se réclamant du principe des nationalités et des idéaux de la Révolution française combattaient pour l’indépendance totale du Kurdistan.

Le clivage s’est accentué au lendemain de la défaite ottomane en 1918. Les indépendantistes forment une délégation dépêchée à la Conférence de Versailles pour présenter « les revendications de la nation kurde ». Leur action contribuera à prendre en compte, par la communauté internationale, du fait national kurde. En effet, le Traité international de Sèvres, conclu le 10 août 1920 entre les Alliés et l’Empire ottoman, préconise la création sur une partie du territoire du Kurdistan d’un Etat Kurde. Ce traité restera cependant lettre morte, le rapport des forces sur le terrain empêchant son application.

C. Le nationalisme turc et ses conséquences vis-à-vis des minorités culturelles et religieuses

Afin de fédérer des troupes contre l’envahisseur « infidèle », éviter le « péril chrétien à l’Est (cf arméniens) et à l’Ouest (cf les Alliés européens) », Mustapha Kemal promet lors de la guerre d’indépendance (1919-1923) de fonder la nouvelle Turquie sur le respect de l’islam et la fraternité kurdo-turque. Il s’agit de créer dans les territoires musulmans libérés de l’occupation étrangère « un Etat des Turcs et des Kurdes ». A la Conférence de paix réunie à Lausanne, les délégués turcs affirmeront parler au nom des nations sœurs kurde et turque. Le 23 juillet 1923, un nouveau traité est signé entre le gouvernement kémaliste d’Ankara et les puissances alliées. Il rend caduc le traité de Sèvres et, sans apporter aucune garantie quant au respect des droits des Kurdes, consacre l’annexion de la majeure partie du Kurdistan au nouvel Etat turc.

A la proclamation de la république en 1923, Atatürk effectue un revirement complet par rapport à ses anciennes promesses, et entame une politique anti-religieuse et nationaliste, qui se concrétise par l’imposition d’une administration militaire dans les régions kurdes, l’interdiction de la langue et la culture kurdes. La première Assemblée nationale de Turquie où siégeaient 72 représentants du Kurdistan est dissoute. Les mots « kurde » et « Kurdistan », couramment utilisés dans les textes et actes administratifs turcs depuis le XIIème siècle, deviennent tabous. En mai 1932, Ankara promulgue une loi de déportation et de dispersion des Kurdes, qui organise la déportation vers l’Anatolie centrale de plusieurs centaines de milliers de Kurdes et l’implantation, dans les territoires kurdes, de populations turcophones afin d’accélérer la « turquisation » des Kurdes. Avec l’introduction du pluripartisme en 1946, la donne change : les chefs traditionnels kurdes, exclus jusque là du pouvoir, parviennent à investir massivement le champ politique. D’autre part, sous l’effet d’une urbanisation extrêmement rapide et d’une amplification des mouvements sociaux, la jeunesse kurde se mobilise et opte pour un nationalisme radical qui s’exprime par un discours stalinien rigide. Cette évolution aboutit en 1984 à une situation de guérilla. La réponse du pouvoir civil est alors de se trouver des alliés chez certaines tribus, de les armer, de les payer et d’obliger les villageois, sous peine de déportation, à la collaboration. Ces tribus obtiennent des facilités pour faire fleurir une économie parallèle (notamment la contrebande) ainsi que certains services pour la population (routes, électrification). Ces mesures ayant échoué à désamorcer la mobilisation kurde, le gouvernement procède à une certaine libéralisation, notamment dans le domaine des droits culturels.

Tout comme la laïcité, le problème kurde évolue au gré des tensions entre la doctrine fondatrice de l’Etat, le kémalisme, et la réalité politique du pays.

Pour les tenants du kémalisme, l’accès à la civilisation est la mission de la nation turque, cette mission est accomplie par l’élite, par un parti unique fusionné avec l’Etat. Ce système, qui se référait implicitement aux modèles stalinien et mussolinien, impliquait une confrontation violente avec le passé et les structures traditionnelles. Par exemple l’interdiction des medrese (écoles coraniques), la mise à l’index des caractères arabes ou les réformes vestimentaires interdisant le port des costumes locaux. Ce projet entendait faire de la Turquie, société éminemment multiculturelle, multiraciale et multinationale, une nation une et indivisible.

Le kémalisme concevait la nation plus comme une nécessité historique que comme une association politique librement constitué, et interdisait par là même au « sujet » de s’y soustraire. Cette vision impliquait l’adhésion à la turcité comme la condition sine qua non de l’accès à la citoyenneté. Le ministre kémaliste de la justice, Mahmut Esat Bozkurt expliquait ainsi en 1930 que les non-Turcs n’avaient qu’un seul droit en Turquie : celui de l’esclavage. La nation était ainsi chargée d’une mission innée, attribuée au commencement par l’histoire. L’Anatolie serait turque depuis toujours. Avec la guerre d’indépendance, la patrie avait retrouvé son essence, sa pureté d’origine.

Une telle vision ne pouvait qu’aboutir à la négation des Kurdes, que le kémalisme considérait comme un obstacle à l’homogénéisation de la patrie et un élément « oriental », donc réactionnaire, contrariant l’accès à la civilisation. La tribu et la confrérie kurdes devenaient des institutions incompatibles avec le leadership d’Etat. Parallèlement aux répressions, la position officielle de l’Etat était de déclarer que les Turquie était ethniquement homogène et les Kurdes inexistants. Ils n’étaient en fin de compte que des « Turcs kurdifiés » par les féodaux kurdes, des « Turcs des montagnes », comme on les appelle à partir de 1938. Il devenait à la fois possible et nécessaire de les « libérer » de ce joug et de les rendre à leur nature initiale, la turcité.

L’expression politique des minorités

Il est sévèrement réprimé. Selon l’article 81 de la loi sur les partis politiques (24 avril 1983), les partis politiques :

  • a) Ne peuvent affirmer qu’il existe sur le territoire de la république de Turquie des minorités fondées sur une différence nationale ou religieuse, culturelle ou confessionnelle ou raciale ou linguistique ;

  • b) Ne peuvent avoir pour objectif ni mener des activités visant à saper l’unité nationale en créant des minorités sur le territoire de la république de Turquie par la protection, le développement et la diffusion d’une langue et d’une culture autres que la langue et la culture turques.

D. Autres facteurs ?

Un fait marquant est la richesse du sol et du sous sol du Kurdistan : pétrole, surtout au Kurdistan d’Irak (régions de Kirkouk et de Mossoul), charbon, minerai de cuivre, de fer, de plomb, de chrome… De plus, comparé à l’intérieur de la Turquie, plutôt aride, le Kurdistan turc dispose de forêts et de pâturages généreux permettant l’élevage, et sur son sol se trouve le lit de deux fleuves d’une importance capitale au Moyen-Orient qui manque d’eau de manière générale : le Tigre et l’Euphrate.

Les Kurdes en Turquie aujourd’hui

Il a fallu attendre le début des années 1990 pour que la république de Turquie reconnaisse le fait ethnique kurde. Le président Turgut Özal, lui-même, a opéré une sorte de « coming out » quand il révéla ses origines kurdes, encourageant un certain nombre de personnalités à faire de même. Depuis cette époque, la question kurde n’est plus un sujet tabou dans les médias, l’usage privé de la langue kurde a été peu à peu toléré, puis officiellement autorisé en 2002, de même que son enseignement dans les écoles. Mais la défense de l’identité Kurde n’est pas sans risque : en 1995 Yachar Kemal, le grand écrivain turc d’origine kurde était l’objet de poursuite pour « propagande séparatiste » pour avoir dénoncé la répression visant les Kurdes.

Le successeur du président Özal, Süleyman Demirel, pourtant lui aussi issu d’une famille kurde, a opéré un retour en arrière en laissant l’armée ratisser le Kurdistan. En 1994, le PKK a rompu sa trêve et repris sa lutte armée commencée en 1984. Depuis cette date, le conflit a fait 37 000 morts et plus de 2 millions de villageois déplacés dont les villages ont été brûlés par les forces armées. De son côté, le PKK se vengeait sur de simples instituteurs, perçus comme des représentants de l’État turc.

Depuis l’arrestation d’Abdullah Öcalan (le leader du Parti des Travailleurs du Kurdistan) en 1999, les violences ont baissé de 90 %. Le PKK a annoncé l’abandon de la lutte armée début 2000. Le résultat de ces années de conflit est l’émergence d’une véritable conscience kurde, même au sein de populations occidentalisées vivant à l’Ouest de la Turquie et déjà bien intégrées dans la nation turque.

« Le printemps kurde est une réalité. Pour le Newroz, la fête du nouvel an, le 21 mars 2005, de grands artistes d’Istanbul ou Ankara sont venus exposer leurs oeuvres à Diyarbakir et des centaines de milliers de personnes ont assisté sans incident à un immense rassemblement aux portes de la ville. Partout flottaient les couleurs kurdes, ce qui auparavant était passible de prison. Les cas de mauvais traitements dans les commissariats sont devenus plus rares et ne sont plus totalement impunis. »

V. Réflexions sur l’identité

A l’issu de cet exposé l’on peut tirer les conclusions suivantes : c’est que l’identité kurde n’est finalement pas liée à un territoire (éclaté entre plusieurs Etats), ni à une langue (nombreux dialectes), ni à la religion (tous sunnites), mais renvoie à un discours commun sur l’identité. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus diffus et de moins bien identifiable : communauté d’intérêts, de sentiments, de souvenirs… cf Fustel de Coulanges. L’identité kurde au sens spécifiquement national du terme, on l’a vu, est récente, elle est d’abord née d’un sentiment de solidarité de tribus rivales face à un État turc hégémonique, mais elle est surtout le fruit de la répression.

On peut se poser la question : bute-t-on sur une aporie dans cette tentative de rationalisation de l’identité ? Etre kurde ne vient-il finalement que du fait de se dire et se sentir kurde et d’être opprimé en tant que kurde ?

On peut formuler l’hypothèse que l’identité se forge dans le manque. En effet, le sentiment d’être kurde serait il aussi prégnant si les Kurdes avaient un Etat ? Il s’agirait alors d’une identité qui se forge par la négative : les non turcs, non chrétiens, non arabes, non iraniens….

Mais on peut se demander ce que signifie encore l’identité kurde alors qu’une bonne partie des Kurdes (peut-être la moitié des 12 millions de Kurdes de Turquie) s’est déjà intégrée dans la nation turque par conviction, opportunisme ou crainte de représailles. Du fait de l’exode rural, Istanbul est aujourd’hui la plus grande ville kurde, avec deux millions de ses habitants appartenant à cette communauté. Des Turcs d’origine kurde appartiennent à l’intelligentsia turque, certains ont accédé aux plus hautes fonctions de l’État : généraux, ministres et même présidents de la République (le général Gürsel, Turgut Özal…)

Conclusion

On a vu que le conflit s’est radicalisé par crispation identitaire. Le basculement dans les révoltes armées dans les années 1930 suivies des activités terroristes dans les années 1960, (emmenées par le PKK) a impliqué la cessation de tout dialogue. Le lien entre revendications culturelles et revendications politiques se fait clairement jour : forts de l’expérience d’une large autonomie politique dans l’histoire, les Kurdes justifient leur volonté d’indépendance par une spécificité culturelle irréductible. Le rêve du retour à un âge mythique où ils étaient autonomes sous l’Empire ottoman est encore prégnant et se manifeste par le refus de la centralisation et de la dilution de l’identité kurde dans « le fait national turc ».

Mais le lien entre identité culturelle propre et Etat indépendant propre ne va pas forcément de soi. A ce titre l’exemple catalan en Espagne est très éclairant : la Catalogne revendique une identité culturelle forte, celle-ci a choisi la voie légale pour revendiquer l’expression de sa spécificité, avec une large autonomie).

Notes

  • Auteur de la fiche : Marie Guyon.