Fiche d’expérience Dossier : Equipes de Paix dans les Balkans : les processus de réconciliation au Kosovo

Kosovo, 2004

Un Train pour tous

En février, je décide de prendre le « Train des enclaves » - avant la guerre, ce train circulait de la Serbie à la Macédoine -, pour avoir entendu dire qu’il réunissait des membres de plusieurs communautés.

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Je l’ai pris depuis Mitrovicë/Kosovska Mitrovica jusqu’à Kosovo/Kosovo Polje, et retour par le même trajet.

En arrivant le chef de gare m’annonce qu’il y a eu un accident de train et que le train aura deux heures de retard… Ce monsieur me propose d’attendre à l’intérieur de la gare et un de ses collègues me sert du thé. D’autres travailleurs du train arrivent, dont un conducteur de train qui parle anglais.

Cet homme s’est révélé très optimiste pour l’avenir du Kosovo : « Les enfants ont besoin d’avenir », « Il faut un avenir pour ses enfants »… Il fonde son espoir sur les richesses naturelles du Kosovo : le Kosovo est une terre très riche en minerais, il devrait de ce fait être un pays riche et les richesses profiter à la population. On ressentait poindre une certaine amertume vis-à-vis de la Mission Intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK (1)) quant à la problématique de la souveraineté, de la jouissance et de la propriété de ces richesses… Je lui demande si son travail en tant que conducteur du train sur cette ligne ne le rendait pas optimiste. Il a souri.

Je lui explique alors ce qui me motivait à prendre ce train : le fait qu’il traverse les « frontières » communautaires. Il me demande ce que je faisais à Mitrovicë/Kosovska Mitrovica, et se montre particulièrement réceptif à ce que je lui explique sur notre travail auprès des enfants des différentes communautés. Il m’exprime alors toute sa détresse de père de famille d’avoir traversé les épreuves de la guerre avec ses enfants, comment ses enfants avaient été traumatisés et comment tous les enfants du Kosovo ont été traumatisés… Il a ajouté que, plus largement, toute la société est traumatisée.

Pour autant, il reste confiant et est convaincu que le temps saura guérir toutes les blessures… Du reste, selon lui, désormais tout le Kosovo, hormis la région de la Drenica où il y a eu tant d’exactions serbes, est « sain et sauf ». Je lui ai mentionné connaître des Kosovars serbophones qui se sentent en insécurité dans nombre d’endroits au Kosovo, de sorte qu’ils ne se déplacent pas, et réciproquement pour des Kosovars albanophones. De ce fait la liberté de circulation n’est pas effective. Il convient que malheureusement ce problème persistait. Au bout d’un long moment, je suis finalement invitée à voyager dans la locomotive du train. J’accepte pour l’aller, mais explique que pour le retour je désire rester avec les passagers car en prenant ce train mon but est précisément d’être avec ces passagers de plusieurs communautés réunies.

Dans la locomotive, ce conducteur Kosovar albanophone me présente son confrère Kosovar serbophone et un autre collègue, Kenyan (cette composition a été organisée volontairement par la MINUK. Tous trois sont amis et me reçoivent très chaleureusement. On me demande aussi de coopérer à la conduite du train en émettant le sifflement du train.

Sur le chemin de retour, assise au milieu des passagers, je suis attentive aux langues parlées. A un moment, un des travailleurs du train Kosovar albanophone s’assied à côté de moi et demande en serbe (2) à un passager Kosovar serbophone de traduire une question en anglais pour s’adresser à moi : ce que je pense de ce train… Une discussion sur ce train, train pour tous, entre Kosovars serbophones et Kosovars albanophones, pour aller à Mitrovica (3) ! J’ai également observé que ce train semblait être emprunté par une population assez défavorisée. Le prix du ticket est à 50 centimes d’euros.

Il permet de circuler, d’aller là où certains Kosovars ne peuvent se rendre ou ont peur de se rendre ; et de leur faire ainsi partager et profiter de cette liberté de circuler. L’emblème le plus symbolique de ce mouvement à Mitrovica est l’accompagnement du pont, d’une rive à l’autre de l’Ibar… Au dessus de canards indifférents à ces frontières communautaires, nageant librement d’une berge à l’autre, sous le regard résistant de passeurs de pont qui ont pour consigne de la KFOR (4) de ne pas s’arrêter en traversant…

Commentaire

Expérience d’une volontaire de paix partie au Kosovo avec l’ONg Equipes de paix pour les Balkans. Rare expérience intercommunautaire ce train est une belle image sur le lent mais certain rapprochement entre les deux communautés au sein de cette région déchirée par la guerre.

Notes

  • (1) : La MINUK a officiellement reçu pour mandat du Conseil de sécurité des Nations unies (résolution 1244/99) de protéger et promouvoir les droits fondamentaux de tous au Kosovo.

  • (2) : Au Kosovo les langues véhiculent une dimension politique très symbolique de sorte qu’elles sont très « territorialisées » : leur usage est particulièrement signifiant et peut stigmatiser son locuteur dans les zones où cette langue n’est pas la langue de la communauté. De fait, il existe une sorte de contrôle social de l’usage des langues selon la langue parlée par la communauté habitant ledit territoire.

  • (3) : Mitrovicë/Kosovska/Mitrovica est une ville divisée en deux : au nord de l’Ibar (fleuve traversant la ville d’ouest en est), se trouvent les Serbophones ; au Sud, les Albanophones.

  • (4) : KFOR = Kosovo Force, force armée multinationale mise en œuvre par l’OTAN au Kosovo.