Fiche d’expérience Dossier : Le droit à la ville

France, août 2017

Articulation entre le droit à la ville et la transition écologique à Grenoble

Depuis que les villes sont devenues des acteurs incontournables des relations internationales cette articulation entre la question sociale, les enjeux urbains et la transition écologique est devenue stratégique.

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Le samedi 11 mars 2017, un millier de personnes ont manifesté pour le Droit au Logement et le Droit à la Ville, parcourant Grenoble depuis l’emblématique quartier de la Villeneuve, où des habitants luttent contre les démolitions, jusqu’au « camp Valmy », un quartier auto-construit de petites baraques en bois et tôle similaires à celles qui ont resurgi dernièrement dans les grandes villes françaises en ces années de crise critique du logement et de pauvreté urbaine. Cette manifestation clôturait une semaine d’action organisée en marge de la biennale officielle sur « les villes en transition » et du festival de géopolitique de Grenoble sur « le pouvoir des villes ». Elle fut l’occasion pour certains de (re)découvrir le concept-slogan du Droit à la Ville formulé initialement par le philosophe Henri Lefebvre il y a tout juste cinquante ans1 puis prolongé par les travaux du géographe critique David Harvey2 avant d’être discuté par une très vaste littérature académique sur le sujet3. Si le Droit à la ville est largement discuté par les instituts d’études urbaines, ce slogan est surtout utilisé par les mouvements sociaux urbains qui revendiquent le droit pour chaque personne de vivre dans un logement décent en ville, d’avoir accès aux services publics et aux ressources locales, et de participer à la vie démocratique et à la production urbaine. Cette réaffirmation a d’ailleurs été au cœur du débat international sur l’urbanisation lors du sommet « Habitat III » des Nations unies sur l’urbanisation en octobre 2016 à Quito4.

Dans cet article, nous allons discuter de l’articulation entre le Droit à la Ville et la transition écologique en retraçant les événements organisés au printemps 2017 à Grenoble. Nous expliciterons les raisons qui ont poussé les mouvements sociaux à organiser des événements alternatifs à celui de la municipalité. Nous nous demanderons dans quelle mesure l’accès au Droit à la Ville est une condition nécessaire à la transition sociale, écologique et démocratique des territoires urbains. Dans une première partie, nous identifierons les différents acteurs, les enjeux des mobilisations et le contexte local pour resituer l’émergence du mouvement pour le Droit à la Ville à Grenoble. Nous montrerons les liens entre les mobilisations à Grenoble et les débats internationaux. Puis nous interrogerons le concept de « transition » porté par la ville de Grenoble à l’occasion de sa biennale, qui vise à engager les villes à réduire leurs impacts sur l’environnement. Nous proposerons enfin une articulation entre les deux concepts de « transition » et de « Droit à la Ville » à la lumière des débats internationaux.

Quiconque a traversé Grenoble au printemps 2017 n’a pu manquer les informations annonçant les événements organisés dans la ville du 7 au 11 mars 2017. De grands panneaux d’information disposés dans l’espace public en lieu et place des publicités commerciales (interdites dans la ville depuis 2014) annonçaient la biennale partout dans la ville, et les prospectus de l’école de management de Grenoble donnaient rendez-vous pour le festival de Géopolitique sur le thème « le pouvoir des villes ». En contre champ, des tracts et affiches collés par une multitude de collectifs diffusaient leurs programmes alternatifs… Une grande partie des forces politiques et des réseaux de Grenoble étaient mobilisées.

Les divers programmes annonçaient des dizaines d’activités, débats, ateliers, rencontres, projections, actions, vélo-parades et autres manifestations… Que cachait un tel foisonnement ? Commençons par décrire les activités alternatives revendiquant le « Droit à la Ville » avant d’aborder les activités organisées pour la biennale officielle promouvant la « transition ».

Tout d’abord, l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) de la Villeneuve, a saisi l’opportunité de la biennale officielle pour organiser une semaine d’actions parallèles intitulée la « semaine de la transition ». Ce programme d’une vingtaine d’activités dans le quartier de la Villeneuve voulait « affirmer que la transition doit être avant tout démocratique et permettre de développer le pouvoir d’agir des habitants » et « nécessite de surmonter les obstacles générés par le modèle dominant de production urbaine prônant les démolitions, la financiarisation, la « Smart City » ou encore la métropolisation… »5. Plusieurs associations locales et des réseaux partenaires comme APPUII6 ou « Pas Sans Nous »7 étaient mobilisés à cet effet.

Cet événement s’inscrivait dans un contexte particulier à la Villeneuve : depuis plusieurs années, des habitants contestent un projet urbain imposé par l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine (ANRU) qui vise à démolir des logements sociaux. Les habitants, au nom du droit à participer à la coproduction de la ville, ont élaboré, avec l’aide de professionnels militants, une alternative au projet ANRU : le « projet urbain stratégique et démocratique »8. Ancré dans le quartier de la Villeneuve, l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) avait convié des organisations internationales telles que la Commission Inclusion Sociale et Droits Humains (CISDH) de Cité et Gouvernements Locaux Unis (CGLU), l’Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs (AITEC) et la Coalition Internationale pour l’Habitat (HIC), venues soutenir la programmation alternative et l’enrichir en apportant les termes de la réflexion sur le droit à la ville dans les réseaux et instances internationaux. Ces mêmes organisations ayant joué un rôle clef dans la campagne de plaidoyer menée par la Plateforme Globale pour le Droit à la Ville9 (GPR2C) au sommet mondial Habitat III quelques mois plus tôt. La semaine d’action organisée par l’APU en lien direct avec les habitants, loin des salles de colloque du centre-ville, a contribué à l’émergence d’un mouvement revendiquant le Droit à la Ville à Grenoble.

La seconde initiative ayant joué un rôle important dans la sensibilisation au Droit à la Ville à Grenoble fut les « Rencontres de Géopolitique Critique », organisées en off du festival de géopolitique de Grenoble École de Management axé cette année sur le pouvoir des villes. Un comité d’organisation avait réuni des membres de l’association Modus Operandi, des chercheurs du laboratoire PACTE, des étudiants, des membres de l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) et de l’association Droit au Logement (DAL), ayant l’habitude de mener des initiatives communes, comme des recherches-actions à la Villeneuve10 ou la participation à l’Assemblée des Mal Logés. Ils ont organisé une quinzaine d’activités sur le « Droit à la Ville » au cours de la semaine du 6 au 11 mars autour d’un appel à contribution11 dont la problématique s’inspire assez largement d’un numéro de la revue Passerelle diffusé lors du sommet Habitat III et intitulé « De quoi le droit à la ville est-il le nom »12 ? Cet appel propose de s’interroger sur les « ponts à construire entre militants, société civile et universitaires pour que les intérêts des plus démunis pèsent dans la production et dans l’organisation des villes » et affichent clairement un positionnement critique sur le développement urbain actuel, rappelant les enjeux de domination des classes populaires dans les processus de rénovation urbaine ou de gentrification. Selon les auteurs de l’appel, la collaboration entre les universitaires chercheurs et les militants investis dans leurs luttes locales doit permettre une prise de recul difficile mais salutaire aux deux bords et un renforcement des uns par les autres en faveur de la diffusion du concept de droit à la ville : « le droit à la ville prend vie avec tous les conflits, les apprentissages et les avancées que le passage de la théorie à l’action induit ». Force est de constater qu’ils ont gagné leur pari : l’alliance entre mouvements sociaux et universitaires progressistes a été décisive pour la diffusion du Droit à la Ville à Grenoble, comme elle a pu l’être ailleurs13.

Une troisième série d’événements était organisées par l’association Droit au Logement (DAL) et l’Assemblée des Mal Logés de Grenoble. Ces organisations mènent depuis plusieurs années des luttes urbaines : ils occupent des immeubles, empêchent des expulsions et revendiquent la réquisition des logements vides, ils épaulent au quotidien, lors de leurs permanences dans les quartiers populaires, des personnes exclues par les modèles actuels de développement urbain, et interpellent les pouvoirs publics pour que les politiques publiques du logement soient plus favorables aux classes populaires. Pour ces organisations, le logement est la première des revendications pour le Droit à la Ville. Ces enjeux ont été rappelés lors de la grande soirée le jeudi 9 mars où était présents des habitants, des militants, des membres de la fédération nationale Droit au Logement (Fédé DAL) et des membres de la Coalition Européenne pour le Droit au Logement et le Droit à la Ville14. L’implication de ces associations lors de la semaine d’action du 6 au 11 mars a permis une importante mobilisation et participation d’habitants des classes populaires, en particulier des habitants du « camp Valmy », à l’inverse de ce qu’on pouvait constater dans la biennale officielle.

Discussion sur le Droit au Logement  au « camp Valmy »

Extraits du workshop « transitionnement exploratoire »

  • Extrait de Pensées sur les transitions exploratoires, 2017 : (…) « Le jour d’après j’ai beaucoup appris sur David Harvey et sur le droit à la ville, bien que ce fût dans un cadre qui semblait trop académique pour certains des sujets. Je pensais à comment on peut combler ce vide entre les géographes qui veulent bien aider et les personnes qui veulent bien agir pour aménager leurs espaces. Je me pose toujours la question de quel rôle je peux jouer. Je ne détiens ni logement fixe, ni propriété, ni emploi, ni citoyenneté… comment je peux aider? »

  • Extrait Exploration de nos trajectoires en situation, 2017 : (…) « Le lendemain matin je suis retourné au Patio pour le Parlons-en. C’est un espace de parole organisé tous les mois depuis une dizaine d’année avec des gens de la rue et des soutiens. La parole circule librement dans un grand cercle autour d’un thème. Aujourd’hui, c’était « habitant-e-s de la rue, habitant-e-s de la ville ». Pierre Mahey nous a rappelé que derrière la grande liberté d’interventions, il y a un certaine technicité car les échanges sont enregistrés, diffusés à la radio et restranscrits. Les intervenants ont insisté sur l’importance de la parole mais aussi des enjeux de traduction que ce soit par la presse ou à travers des comptes rendus. Ces prises de paroles faisaient écho à nos discussions de la veille. J’ai essayé de mesurer dans quelle mesure le déplacement entre différents espaces génèrent aussi de petit dépassement de sens ».

Enfin, un quatrième ensemble d’acteurs a participé à cette semaine d’action sans être constitué en groupe homogène et sans porter directement les revendications du droit à la ville. Ils ont pris en charge diverses activités, actions et réflexions partagées lors de la semaine de la transition. Il s’agissait d’abord de plusieurs dizaines de militants ayant participé à Nuit Debout Grenoble et participé à l’émergence d’un mouvement réclamant la réappropriation par les habitants des « communs urbains »15. S’y ajoutaient des organisations militant contre la « Smart City » en général et les compteurs Linky en particulier, dans la mouvance de « Pièces et Main d’Oeuvre » (PMO)16, qui pointent du doigt le nouveau cycle de privatisation des services urbains et les risques liés à la numérisation de nos cadres de vies. Ils furent rejoints par un groupe d’intellectuels critiques et de militants réunis au sein du « réseau français des territorialistes »17, qui proposent une critique du phénomène de « métropolisation ». Leur intervention a mis en lumière la spécificité des mouvements situés à la frange des villes, tels que les ZAD, qui sont assez différents des mouvements sociaux urbains traditionnels et exigent probablement une nouvelle approche du droit à la ville et de la « justice territoriale ». Enfin, un dernier groupe a organisé avec le sociologue Pascal Nicolas-Le-Strat un workshop original intitulé « transitionnements exploratoires » pour réfléchir à nos positionnements respectifs de chercheurs ou militants en action. On y a notamment souligné l’importance des échanges informels lors de ce type d’événements et constaté leur contribution patente à la circulation du concept du Droit à la Ville en l’occurrence.

Nous avons classifié les différents acteurs qui ont participé aux événements alternatifs en quatre groupe différents. À quelques reprises nous avons explicité certains liens entre les membres de ces organisations, mais il serait fastidieux de les retracer tous ici. Indiquons simplement qu’il existe une grande circulation des militants et des chercheurs au sein de ces organisations, qui forment ainsi un réseau informel qui a permis la diffusion du Droit à la Ville à Grenoble. Nous avons mentionné la présence de divers membres de réseaux internationaux qui ont fortement marqué les débats sur le Droit à la Ville, prolongeant à Grenoble la dynamique initiée lors du sommet Habitat III de Quito au sujet du Droit à la Ville. Cette semaine de mobilisation de ces diverses forces vives à Grenoble apporte la preuve que, loin des mécanismes insuffisants de la prise de décision bureaucratique, c’est par l’action des habitants sensibilisés, concernés et organisés en multiples groupes de pression, que le Droit à la ville a des chances d’être mis en œuvre concrètement.

Habitant du 10/20 Galerie de l’Arlequin

Après avoir resitué l’émergence de la lutte pour le Droit à la Ville à Grenoble, intéressons-nous désormais à son articulation avec la question de la transition sociale, écologique et démocratique. Comme nous l’avons mentionné dans notre introduction, les activités présentées précédemment étaient organisées en marge de la biennale officielle « des villes en transition » initiée par la municipalité de Grenoble. Cette biennale répondait à un double objectif : d’une part, redonner un second souffle à la « Biennale pour l’habitat durable » organisée depuis 2005 et d’autre part, poursuivre la mise en œuvre des engagements de la COP21 en créant une large mobilisation des associations et de la population. Cette initiative s’inscrivait explicitement dans le sillage du mouvement initié par Rob Hobkins18, invité à faire une conférence publique devant plusieurs centaines de personnes au début de l’année 2017, à l’occasion des vœux du maire de Grenoble19. Cette orientation paraît cohérente avec la couleur politique de la municipalité grenobloise, seule grande ville française dirigée par une coalition d’écologistes, de partis de gauche et de citoyens indépendants. Selon Rob Hobkins, pour faire face aux défis du changement climatique et de la dépendance aux énergies fossiles, il est indispensable d’associer toutes les échelles sociales et d’opérer une transition y compris par le bas.

L’objectif de la biennale étant de sensibiliser à la stratégie de la transition, pouvait-il être atteint sans s’assurer que toutes les catégories de la population soient associées à la programmation ?

Commençons par examiner le premier cercle des organisations participantes à la Biennale. Comme lors des premières éditions de la biennale avant sa nouvelle formule, l’événement était porté par le service urbanisme de Grenoble. Ce service municipal avait donc mobilisé ses partenaires habituels tels que le Conseil Architecture Urbanisme Environnement (CAUE), l’école d’architecture de Grenoble, l’Agence Locale de l’Énergie (ALEC). Mais elle a été rapidement obligée d’élargir à de nouvelles organisations susceptibles de mobiliser plus largement. Les services ont alors contacté des organisations d’habitants comme l’AGGLO20, la pépinière culturelle la Bifurk21 ou encore le réseau Alternatiba22 pour élaborer un vaste programme d’activité. L’inclusion de ces nouveaux acteurs n’occulte cependant pas l’absence criante d’organisations issues du mouvement social et les collectifs organisés dans les quartiers populaires. En forçant le trait, on pourrait se figurer une biennale globalement destinée à la classe moyenne et supérieure grenobloise plutôt qu’aux classes populaires, d’autant plus que la première journée se déroulait à la Chambre de Commerces et d’Industrie (CCI) de Grenoble. Elle visait les partenaires économiques à travers des activités qui portaient sur les ressources du territoire, les mobilités, les métiers de la transition et les innovations dans le champ de l’habitat durable. À nouveau, cette journée faisait la place belle aux entrepreneurs pour penser la transition sans penser associer les personnes impactées par les inégalités économiques et qui devraient être prioritaires en tant que bénéficiaires et acteurs de nouveaux modèles économiques…

Ce sentiment d’une biennale déconnectée de certaines réalités sociales était renforcé par le programme de la seconde journée consacrée à la présentation d’innovations grenobloises et de partenaires internationaux : le laboratoire PACTE a présenté les premières avancées du programme de recherche sur la transition23, et une « soirée spéciale biennale » a clos cette journée à la très distinguée Maison de la Culture de Grenoble (MC2) en présence de Nicolas Hulot, parrain de la Biennale et du Ministre du Bien-Vivre d’Équateur, Freddy Ehlers par visioconférence. Sans rien enlever aux qualités de ces intervenants ni à leurs engagements en faveur de l’environnement, c’est bien l’élite qui est mise en avant par le protocole de la biennale officielle, alors que tout l’enjeu de la transition est précisément de réussir à associer les citoyens ordinaires au processus.

C’était justement l’objectif des deux derniers jours de la biennale destinés au « grand public ». Grâce à la mobilisation des associations citées plus haut (Agglo, Alternatiba, la Bifurk…) des alternatives dans le domaine de l’énergie, des déchets, de l’habitat, de l’agriculture urbaine de la finance solidaire ou encore de l’éducation ont été présentées au public. Les événements se déroulaient dans plusieurs endroits de la ville et convergeaient vers le musée-bibliothèque situé au centre-ville où étaient présentées plusieurs expositions. Une initiative telle que l”assemblée des communs de Grenoble24 a vu le jour à cette occasion, ainsi que deux forums sur l’économie sociale et solidaire et l’agriculture urbaine, qui ont effectivement permis d’associer des habitants sans toutefois réussir à atteindre les quartiers populaires.

Première Assemblée des Communs de Grenoble au Patio de la Villeneuve

Les résultats de la Biennale des « villes en transition » sont encourageants à plus d’un titre mais la nécessaire mobilisation de la population dans toutes ses composantes est décevante. Si un certain nombre d’habitants ou d’associations étaient présents, ils représentaient plutôt les classes moyennes et supérieures. Quasiment aucun événement n’était organisé dans les quartiers populaires. Ce constat corrobore les lacunes du programme de la biennale qui laissait à la marge les problématiques des plus précaires. Or, si la transition vise l’amélioration et la durabilité des conditions de vie urbaine, on ne peut se contenter de solutions écologiques et économiques qui passeraient sous silence les rapports sociaux de domination et d’exploitation car c’est tout le processus qui s’en trouverait caduque. Si elle n’aborde pas la question sociale, la transition écologique peut paradoxalement favoriser la marginalisation d’une partie de la population. C’est l’analyse que nous livrait déjà André Gorz dès 197525.

La biennale a donc suscité un certain nombre de critiques. Le choix d’entreprises multinationales telles qu’Eiffage ou Area comme partenaires a été contesté : des membres d’Alternatiba, pourtant intervenant officiel de la biennale, a présenté « la machine à verdir l’image de marque » de ces grandes entreprises, la « Green Washing Machine » ; l’Union départementale Solidaires Isère a dénoncé « une biennale qui ploie sous le poids des acteurs privés », l’organisation des débats à la Chambre de Commerce et d’Industrie, le partenariat avec l’École de Management de Grenoble. Dans un communiqué de presse, le syndicat va jusqu’à s’interroger sur le flou du concept même de Transition : « De quelle transition parle-t-on ? De faire avec ou faire comme-ci ? Croire qu’on change pour ne rien changer ? Ou alors définir une transition collective comme projet de transformation sociale et sociétale pour demain où les habitant.e.s seraient les acteurs principaux ». Dans un autre registre, l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) avait aussi choisi pour slogan « La transition ne peut pas se faire sans nous » pour la semaine organisée à la Villeneuve.

Est-il possible d’articuler le Droit à la Ville avec la transition sociale, écologique et démocratique ? Le Droit à la Ville suppose que les classes populaires défendent leurs intérêts face aux modèles dominants de développement urbain et qu’elles puissent participer à la coproduction de la ville. Tandis que le mouvement des villes en transition cherche à associer la population pour lutter contre le changement climatique. Il nous semble que se dessine donc une complémentarité entre ces deux revendications, voire une convergence d’intérêts, pour peu que leurs stratégies de mis en œuvre soient définies collectivement. Il faut à tout prix éviter que la « ville en transition » vertueuse ne soit réservée à une partie de la population tandis qu’une autre partie en soit exclue – un phénomène récemment discuté par certains chercheurs à travers le concept de « green gentrification »26. À ce jour, ce risque n’a absolument pas été pris en compte dans l’élaboration de la politique urbaine de la ville de Grenoble notamment lors des discussions autour du Plan d’Aménagement et de développement durable (PADD) qui précède le Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (PLUI)27. La transformation de la ville de Grenoble à travers des opérations telles que « Cœur de Ville, Cœur de Métropole » qui visent à améliorer la qualité de vie en rendant la ville désirable pourrait ainsi paradoxalement aboutir à l’exclusion de certaines catégories de populations chassées par l’augmentation des prix de l’immobilier. C’est pourquoi il nous semble indispensable que la transition sociale, écologique et démocratique s’articule nécessairement avec la mise en œuvre du Droit à la Ville.

En guise de conclusion et d’ouverture, nous souhaitons élargir notre analyse à l’échelle internationale. Il est évident que l’articulation entre la question sociale, les enjeux urbains & la transition écologique n’est pas propre à Grenoble. C’est ce qu’a rappelé Gustave Massiah lors de la soirée de clôture, intitulée « du Droit à la Ville au nouveau municipalisme » organisée en marge de la biennale : « lors du Forum Social Mondial de Bélem en 2009, les mouvements sociaux ont élaboré une stratégie pour répondre à l’urgence (lutte contre la marchandisation, la privatisation, la financiarisation, pour la suppression des paradis fiscaux et la mise en œuvre d’une taxe sur les transactions financières…) et proposer une alternative à long terme : la transition écologique, sociale et démocratique »28. Depuis que les villes sont devenues des acteurs incontournables des relations internationales cette articulation est devenue stratégique. En effet, les villes apparaissent comme le lieu de mise en œuvre de divers agendas internationaux tels que l’accord de Paris de la COP21, qui défini les engagements en faveur de l’environnement, l’agenda international des autorités locales élaboré au congrès de Bogotá en octobre 2016, le nouvel agenda urbain de Quito lors d’Habitat III et le nouveau cycle des politiques pour le développement, notamment le onzième objectif de développement durable (ODD) qui vise à « bâtir des villes inclusives, sûres, résilientes et durables ». Comme nous l’avons vu le succès de cette stratégie dépendra de la capacité des acteurs locaux à mobiliser l’ensemble des catégories de la population esquissant un « nouveau municipalisme »29 prolongeant ainsi les travaux de Murray Bookchin, l’un des précurseurs de l’écologie sociale et des liens entre ville, démocratie et environnement30.

Notes

1Lefebvre, H. [1968] 1972. Le Droit à la ville suivi de Espace et politique, Paris, Anthropos.

2Harvey, D.. The right to the city. New Left Review 53 (September–October), 23–40, 2008, Harvey, D., Rebel Cities: From the Right to the City to the Urban Revolution, Verso Books

3Voir par ex. Borja, Jordi, La Ciudad Conquistada, Alianza Ed., Barcelona, 2003, Brenner N., Marcuse P. & Mayer M., 2012, Cities for People Not for Profit: Critical Urban Theory & the Right to the City, Routledge, New York, Budds J., Teixeira P., Ensuring the right to the city: pro-poor housing, urban development and tenure legalization in São Paulo, Brazil, Environment and Urbanization, Apris 2005, vol.17, N°1, pp.89-114, Dikeç M., Police, politics, and the right to the city. GeoJournal, Springer Verlag, 2002.Harvey, D.. op.cit. , Friedmann J, The Right to the City, Society and Nature,1, 71-84, 2004, Lefebvre H., op.cit. , Marcuse P., 2009, “From critical urban theory to the right to the city”, City, 13(2-3), p. 185-196, Mitchell, D. (2003) The Right to the City: Social Justice and the Fight for Public Space. New York: Guilford Press, Purcell Mark, « Le Droit à la ville et les mouvements urbains contemporains », Rue Descartes, 2009/1 n° 63, Souza, M, « The Brazilian way of conquering the right to the city », DISP, p. 25-31, Velásquez, Fabio (ed.), Conversaciones sobre el derecho a la ciudad, Gente Nueva Editorial, Bogotá, 2007.

4La Plateforme Globlale pour le Droit à la Ville a participé à de nombreux évènements à Habitat III notamment la conférence « “Moving from Habitat III to implementing the Right2City » le 19 octobre 2017 à la maison de la culture équatorienne, deux « training event » “Implementing the Right to the City – building Just, Inclusive Democratic and a Sustainable Cities” le 19 et 20 octobre et une assemblée de convergence sur le Droit à la Ville. Voir www.righttothecityplatform.org.br/habitat-iii-global-platform-for-the-right-to-the-city-events/

5Cf programme de la semaine de la transition à la Villeneuve sur le site www.assoplanning.org/?q=node/112

6Le réseau Alternative Pour des Projets Urbains Ici et à l’International (APPUII) intervient en soutien à des demandes locales et se positionnant aussi à l’échelle nationale pour contribuer à alimenter une action sur la ville coopérative, soucieuse d’écoute et d’égalité. Voir appuii.wordpress.com

7La Coordination nationale « Pas sans Nous » se positionne dans un rôle de syndicat des quartiers populaires. Elle s’inscrit totalement dans la continuité des luttes politiques dans les quartiers populaires. Elle se veut être « porte-voix » des quartiers populaires aux côtés et avec toutes celles et ceux qui luttent contre le racisme et les discriminations, pour le rétablissement de la démocratie, pour la solidarité, pour la dignité et la justice sociale. Voir www.passansnous.org

8David Gabriel, Breynat S., Cohen M. « Plaidoyer pour Villeneuve : Pouvoir d’agir et planification démocratique face à la rénovation urbaine de l’Arlequin », Puca, 2016

9La Plateforme Global pour le Droit à la Ville (en anglais, GPR2C) est un réseau international d’organisations de la société civile et de gouvernements locaux. Elle a vu le jour à Sao Paule en 2014, afin de promouvoir le droit à la ville aux niveaux local et international, et de définir un nouveau paradigme de développement urbain plus inclusif et démocratique. Voir www.righttothecityplatform.org.br

10Claske Dijkema, David Gabriel, Kirsten Koop. Les tours d’en face : Renforcer le lien entre Université et Villeneuve. 2015, disponible à cette adresse halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01261860/document

11Document de cadrage de la 2ème édition des rencontres de géopolitique critique disponible sur le site blog.modop.org/public/Doc_cadrage_Droit_a_la_ville_final.pdf

12Mathivet C. (ed.), Collectif, De quoi le droit à la ville est-il le nom? Représentations, usages et instrumentalisation du droit à la Ville, Passerelles, ed. Ritimo, Paris, 2016. Disponible à cette adresse : www.coredem.info/IMG/pdf/passerelle-droitville-fr-okimpr.pdf

13L’exemple classique est l’émergence de l’Alliance pour le Droit à la Ville en 2007 qui est en partie liée aux relations entre les chercheurs du département d’urbanisme de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et divers mouvements sociaux urbains aux Etats-Unis. Voir righttothecity.org

14La coalition européenne d’actions pour le droit au logement et à la ville est une plate-forme de 28 mouvements sociaux urbains européens qui agissent à travers l’Europe dans plus d’une vingtaine de pays. Voir housingnotprofit.org

15La première assemblée des communs de Grenoble a été organisé le samedi 11 mars 2017 à la Villeneuve de Grenoble. Voir wiki.lescommuns.org/wiki/Grenoble

16Pièces et main d’œuvre (PMO) est un groupe qui mène divers travaux critiques à propos de l’emprise de la technologie sur les relations sociales. Ils ont écrits plusieurs articles sur la Smart City et les compteurs Linky. Voir www.piecesetmaindoeuvre.com

17Le réseau français des territorialistes regroupe des chercheurs et praticiens de divers disciplines s’inspirant du réseau italien créé par l’architecte et urbaniste Alberto Magnaghi. Voir www.reseau-territorialistes.fr

18Rob Hobkins est un enseignant en permaculture qui est à l’origine du mouvement des villes en transition créé en 2005 qui se base sur l’expérience de la petite ville de Totnes en Angleterre. Voir transitionnetwork.org

19Ville de Grenoble, Conférence de Rob Hobkins à Grenoble : quelles échelles pour la transition ? [vidéo en ligne]. Youtube, 31/01/2017 [consulté le 15 Juillet 2017]. 1 vidéo, 1:57:11. www.youtube.com/watch?v=oeR3h8Uk51Q

20L’AHGLLO regroupe des associations d’habitants de l’agglomération grenobloise qui participe à de nombreuses instances de participation institutionnelle. Voir sites.google.com/site/lahgglo/

21La Bifurk est une friche culturelle, sportive et citoyenne basée dans le quartier de Flaubert à Grenoble. Voir labifurk.fr/

22Le réseau Alternatiba a été créé à Grenoble en 2015 à l’occasion de la mobilisation autour de la COP21 pour créer un lvillage des alternatives au changement climatique, à la crise sociale et écologique. Voir alternatiba.eu/grenoble/

23Ce programme est porté par l’équipe « Villes et Territoires » qui étudie les dynamiques et transitions territoriales et urbaines. Voir www.pacte-grenoble.fr/page/villes-et-territoires

24L’Assemblée des Communs est un espace neutre de coopération pour la production, le développement et la préservation des communs par et pour les citoyens qui a émergé dans plusieurs villes françaises et européennes. Voir assembleedescommuns.org

25Gorz André, Écologie et politique, Galilée, 1975

26enneth Alan, and Tammy L. Lewis, Green Gentrification: Urban Sustainability and the Struggle for Environmental Justice. Abingdon, Oxon ; New York, NY: Routledge.

27David Gabriel, Critique de la politique urbaine de Grenoble, 2016. Article disponible à cette adresse assoplanning.org/?q=node/95

28Compte-rendu de la soirée de clôture de la semaine de la transition et des rencontres de géopolitique critique intitulée « du Droit à la Ville au nouveau municipalisme » avec les interventions de Gustave Massiah (AITEC), Magali Fricaudet (CISDP-CGLU), Alvaro Puertas (HIC) et Guiseppe Caccia (European Alternatives) disponible sur www.assoplanning.org/?q=node/114

29Le premier sommet international municipaliste institulé « Fearless Cities » s’est déroulé à Barcelone en juin 2017. Voir fearlesscities.com

30Murray Bookchin (1921-2006) est un activiste libertaire et essayiste américain qui a profondément marqué l’écologie sociale aux Etats-Unis et la pensée du municipalisme. Voir social-ecology.org