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Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’analyse

Elvire José DJIONGO, Cameroun, 2015

Conflit entre agriculteurs et faune sauvage autour de la zone d’intérêt cynégétique (ZIC) de Tcheboa au Nord Cameroun

L’homme et la faune sauvage se disputent de plus en plus l’espace vital, accroissant d’autant les risques de conflits, les menaces aux vies humaines et aux moyens d’existence.

Mots clefs : Travailler la compréhension des conflits | Agir pour la transformation sociale | Agriculteurs | Cameroun | Nigeria | Tchad

1. Mise en contexte du conflit

Les conflits entre agriculteurs et faune sauvage constituent un problème réel dans de nombreuses aires protégées et ont d’importantes conséquences en termes de sécurité alimentaire, de micro et macro économie mais aussi de conservation de la faune (Hoare, 2001). Le problème surgit dans un grand nombre de variétés d’habitats. Avec une population mondiale qui croît au rythme de 75 millions de personnes par an, l’homme et la faune sauvage se disputent de plus en plus l’espace vital, accroissant d’autant les risques de conflits, les menaces aux vies humaines et aux moyens d’existence (FAO, 2008). Les animaux évoluent maintenant dans des habitats fragmentés par les activités humaines, se nourrissent fréquemment dans les champs, occasionnant d’importants dégâts.

Le réseau d’aires protégées de la région du Nord Cameroun couvre 44% de la superficie de la région (Siroma, 2007). Cette classification réduit les espaces agricoles et entraîne des répercussions sur ces aires protégées. Pour assurer leurs besoins vitaux, les populations rurales du Nord Cameroun occupent des espaces pour leur habitat, l’agriculture, l’élevage, la chasse et la pêche à l’intérieur des Zones d’Intérêt Cynégétique (ZICs) entraînant ainsi une perte de biodiversité. C’est le cas dans la ZIC 191. Celle-ci a été affectée à l’École de Faune de Garoua (EFG2) depuis 1972 et est ainsi devenue pour cette dernière une zone de recherche d’intérêt biologique. La pratique de toute activité faunique, forestière ou agropastorale y est réglementée (Loi n° 94/01 du 20/01/1994, Art. 29 (3)). Cependant depuis les années 1980, plusieurs villages se sont spontanément et anarchiquement créés en son sein, et continuent de se créer et de s’agrandir de nos jours (Samb, 2008). Selon CADPEN cité par Diouck (2008) la zone est fortement influencée par son taux élevé de croissance démographique (6 à 12% par an, contre une moyenne nationale de 2,7%) et par les mouvements migratoires des personnes venant du Nigéria et de l’Extrême-Nord du Cameroun, à la recherche des terres fertiles (95% de la population sont des migrants). Siroma (2007) a relevé qu’au moins trente migrants sont enregistrés chaque année dans la ZIC depuis l’an 2000. Vingt-et-un villages de cette ZIC ont accueilli 375 migrants entre août 2010 et août 2011 (Tadenvoc, 2011).

Ainsi, tandis que la superficie initialement allouée à la ZIC reste fixe, la population locale progresse dans la zone de chasse (Tchamba, 1996). L’avancée rapide des populations villageoises et l’insuffisance du personnel de l’administration chargée des forêts et de la faune commis à la surveillance de cette aire protégée rendent la pression anthropique (occupation humaine, activités agricoles et pastorales, récolte de bois de chauffe et braconnage) de plus en plus forte sur cette dernière. Les objectifs de conservation de la diversité biologique de cette aire protégée ne s’accordant pas toujours avec ces différentes pressions, les présences simultanées d’agriculteurs et de bêtes sauvages dans la ZIC n° 19 génèrent de nombreux conflits entre les utilisateurs de l’espace avec des conséquences sur le maintien de la biodiversité de la ZIC 19.

Trois principaux outils d’analyse seront ici mobilisés pour examiner les caractéristiques des acteurs concernés, les causes profondes à l’origine du conflit, les manifestations de la violence structurelle à l’œuvre et les leviers sur lesquels agir pour y trouver une issue : la cartographie des acteurs, l’arbre à conflits, et l’outil PIN (Positions, Interests and Needs).

2. Les acteurs du conflit

Tout conflit suppose des protagonistes ou des acteurs poursuivant des intérêts différents. Il naît de la volonté de chaque acteur de satisfaire ses intérêts. Ce sont ces mêmes acteurs qui déterminent l’intensité du conflit et ses possibilités de résolution (Thieba, 1997).

Dans le cas des conflits entre agriculteurs et faune sauvage dans la ZIC, la cartographie a permis de ressortir de nombreux acteurs intervenants directement ou indirectement

Les acteurs directs du conflit :

  • les agriculteurs de la Zone d’Intérêt Cynégétique victime des dégâts sur leurs cultures.

  • les animaux protégés par l’École de Faune de Garoua qui commettent les dégâts

Les acteurs indirects du conflit

  • les agents du Ministère de l’administration territoriale (MINATD),

  • les autorités traditionnelles,

  • les agents du Ministère de l’agriculture et du développement rural (MINADER),

  • les agents du Ministère de l’élevage (MINEPIA),

  • les agents de la SODECOTON,

  • les ONG et associations villageoises,

  • les chercheurs.

Cartographie des acteurs du conflit agriculteurs faune sauvage

Cette figure donne juste une vue d’ensemble des acteurs et des relations qui les lient dans le conflit. Il s’agit d’une figure non exhaustive, car compte tenu de la complexité des relations, et pour une meilleure lisibilité, celles-ci n’ont pas été toutes représentées.

La complexité vient du fait que tous ces acteurs ont des intérêts, des besoins et des positions qui ne sont pas toujours dévoilés.

Les agriculteurs sont en majorité des migrants venant de l’extrême Nord du Cameroun, du Tchad et du Nigéria. En principe, les autorités administratives qui constituent des relais de l’administration sont censées protéger la faune sauvage et donc ne sont pas autorisées à céder des parcelles de l’aire protégée aux migrants. Malheureusement, ils vendent ces terres au mépris de la loi.

D’autre part, la loi forestière en vigueur actuellement au Cameroun, ne prévoit aucun dédommagement en cas de destruction des cultures par les animaux sauvages. C’est donc à travers le ministère de l’administration territoriale que les victimes peuvent espérer des compensations et ce sur la base de l’évaluation des dégâts par les agents de la sous-préfecture.

Les élites des villages riverains s’activent également autour de ce conflit pour afficher leurs positions politiques.

Le MINEPIA (Ministère de l’élevage, des pêches et des industries animales), joue également sa partition dans ce conflit car promeut les activités pastorales auprès des agriculteurs qui ont des incidences négatives sur la biodiversité de la ZIC. Le MINEPIA entretient ainsi avec l’École de Faune des relations mixtes caractérisées des rapports parfois collaboratifs, parfois conflictuels.

La SODECOTON est un acteur stratégique car c’est lui qui encadre les populations, les amenant à acquérir un maximum de terre afin de produire un maximum de coton et donc de réaliser des revenus plus importants.

Les ONGs et associations villageoises sont des structures sur lesquelles on pourrait s’appuyer dans une perspective de sortie du conflit.

3. Causes profondes et incompatibilité du conflit

Le conflit qui oppose les agriculteurs et les animaux sauvages autour la ZIC 19 prend son origine dans des causes plus profondes. Celles-ci sont socio-économiques, politiques ou encore organisationnelles.

L’arbre à conflit

L’arbre à conflit est un outil qui permet d’analyser les causes immédiates et celles dites profondes d’un conflit. Ces causes profondes constituent les leviers sur lesquels agir pour transformer les conflits. L’outil s’appuie donc sur un travail analytique. Dans le cas de notre analyse, il s’est agi d’opposer aux causes profondes déjà identifiées des options de réponses. Les résultats sont représentés dans le schéma ci-dessous.

Les options de réponses identifiées sont adaptées aux causes du conflit. Elles se caractérisent également par leur caractère politique et organisationnel. Les réponses possibles concernent en premier lieu, la sensibilisation des agriculteurs et autres parties prenantes sur l’importance de l’aire protégée, l’élaboration de politiques mieux ciblées afin de créer des alternatives au bushmeat3 et la promotion des systèmes agricoles peu gourmands en matière d’espace. Il s’agit de la promotion de l’agroforesterie qui peut dans une certaine mesure, permettre la sédentarisation des agriculteurs.

Un plaidoyer devrait, en outre, être fait par l’École de faune de Garoua auprès des autorités administratives afin que les limites de l’aire protégée et la loi soient respectées .

4. Transformation du conflit

L’Outil PIN (Positions, Interests and Needs)

L’outil PIN est un modèle d’analyse reposant sur l’identification des positions, des intérêts et des besoins des acteurs. L’analyse de ces éléments caractéristiques de la posture des parties au conflit, permet de comprendre les dynamiques réelles d’une situation conflictuelle et d’en dégager les pistes possibles en vue d’une sortie de crise. L’application de l’outil à notre cas, a porté essentiellement sur quatre acteurs : les agriculteurs, l’École de faune de Garoua, les autorités traditionnelles et les autorités administratives.

L’analyse de leurs positions, intérêts et besoins est résumée dans le tableau suivant.

Positions, intérêts et besoins des principaux acteurs du conflit

Le deuxième outil pouvant être utilisé pour sortir de ce conflit agriculteurs/animaux est celui des vecteurs d’un changement social via la transformation. Les propositions suivantes ont été émises après ma restitution auprès de mes collègues de l’EFG.

La transformation des enjeux : dans le cas d’espèce, il s’agit de modifier l’agenda politique du conflit, en modifiant par là même ce sur quoi le conflit porte. Le conflit ici porte sur l’espace (celui de l’aire protégée occupée par les populations agricultrices). Pour espérer une résolution du conflit, il faudra que les enjeux des parties au conflit finissent par converger. Cela passe par une sensibilisation sur l’importance de l’aire et de son utilité pour les générations présentes et futures.

La transformation des acteurs : elle renvoie aux changements internes aux principales parties au conflit, ou à l’apparition de nouveau acteurs. Sur la base de la cartographie des acteurs réalisée plus haut, chacun devrait respecter les règles établies. C’est-à-dire ne plus créer de nouvelles parcelles à l’intérieur des zones de conservation.

La transformation personnelle : renvoie à des changements personnels touchant les acteurs du conflit. Les agriculteurs doivent adopter des pratiques agricoles peu destructrices de l’environnement. Cela pourrait même bousculer les habitudes alimentaires.

La transformation des règles : redéfinit les règles instaurées dans les relations entre les acteurs, ainsi que la démarcation des limites de leurs relations. Pour le cas d’espèce la loi doit être appliquée. L’EFG doit être plus présente sur le site et jouer son rôle de gestionnaire de l’aire protégée. Il doit faire un plaidoyer auprès de l’administration territoriale pour empêcher la création d’autres unités administratives.

La transformation structurelle : va exiger un changement au sein d’un système, ou de la structure dans lequel le conflit a lieu, ce qui va au-delà des simples changements parmi les acteurs, les enjeux et les rôles de chacun.

La transformation du contexte : dans le contexte actuel, les populations de la région du Nord sont pauvres, la situation conflictuelle actuelle qui sévit entre le Cameroun et le groupe « Boko Haram » occasionne de nombreux déplacés et des migrants. La transformation doit donc s’opérer au niveau du contexte politique, économique et international dans lequel ce conflit agriculteurs /faune sauvage a lieu.

Notes

1La ZIC 19 située dans la région du Nord Cameroun a été créée par Décret N° 86/SEDR/DEFC du 21 octobre 1969. Elle fait partie des 28 ZICs de la région et est attenante au parc national de la Bénoué.

2Institution de formation des spécialistes de la faune basée dans la région du Nord Cameroun.

3Viande de brousse.

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