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, Paris, January 2004

L’Inde des britanniques à Nehru : un acteur clé du conflit sino-tibétain

Deuxième géant asiatique et bientôt pays le plus peuplé au monde, l’Inde est un des acteurs majeurs du conflit, à la fois protectrice des Tibétains et puissance émergente attirée par la Chine et son poids international grandissant.

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Le Tibet est situé sur les hauts plateaux himalayens séparant la Chine et l’Inde. Indépendant, il pourrait faire office d’Etat-tampon entre les deux géants asiatiques, or il est devenu, depuis 1950, un territoire chinois. Ainsi, malgré le Népal et le Bouthan qui, écrasés entre ces deux géants asiatiques, s’efforcent d’être les plus impartiaux possibles, la Chine et l’Inde se font face dans l’Himalaya. Il est important de revenir sur les relations entre la Chine, l’Inde et le Tibet avant 1950 et d’analyser le rôle joué par l’Inde lors de la prise du Tibet par les troupes armées chinoises, pour bien appréhender la situation actuelle et les enjeux qui en découlent pour la paix dans la région.

I. Relations entre l’Inde et la Chine avant 1949.

Auparavant séparées par la chaîne himalayenne et le plateau tibétain, l’Inde et la Chine n’avaient que de vagues relations économiques. Mais à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, lorsque les britanniques colonisèrent le sous-continent et que les puissances occidentales commencèrent à s’intéresser à l’Asie, la situation changea.

Au début du XXème siècle, accablée par la guerre contre le japon (1894-1895) et les nombreuses révoltes liées à l’occupation d’une partie non négligeable de son territoire par les puissances occidentales, la Chine ne jouait presque aucun rôle politique dans la région et restait centrée sur ses problèmes intérieurs. Or c’est à cette même période que la Russie et l’Inde britannique commencèrent à s’intéresser au Tibet. Les Russes voyaient dans le Tibet une route vers les marchés sud-asiatiques, tandis que les Anglais y voyaient une ouverture vers le marché chinois. Les Russes furent les premiers à essayer d’entrer en contact avec les autorités tibétaines, sans succès. Quelques mois plus tard les britanniques furent l’objet de la même indifférence mais leur réaction fut plus immédiate. En 1904, ils envoyèrent une expédition militaire à Lhassa, sous le commandement de Sir Francis Younghusband. Cette expédition déboucha sur la signature d’un traité entre les britanniques, qui avaient ainsi devancé les Russes, et le gouvernement tibétain. Ce Traité de Lhassa, signé le 7 septembre 1904, reconnaissait les frontières existantes entre le Tibet et le Sikkim, région indienne, ainsi que l’instauration d’un protectorat économique de la Grande-Bretagne sur le Tibet. Le 27 avril 1906, la Chine reconnut l’autorité de l’Inde sur le Tibet en signant avec les Anglais, et à l’insu des Tibétains, une convention ratifiant le Traité de Lhassa.

Malgré cette reconnaissance de facto, un incident fit prendre conscience à l’Inde britannique de la faiblesse de ses frontières. En mai 1910, la Chine envoya un millier de soldat ériger un poste frontière en Haute Birmanie, territoire anglais. Afin d’éviter d’autres incidents de ce genre et de se prémunir contre l’activité militaire chinoise expansionniste, l’Inde, le Tibet et la Chine se retrouvèrent à Simla, dans le palais du Maharaja de Darbhanga, afin de conclure un traité frontalier définitif. Cette conférence tripartite, appelée Conférence de Simla, s’ouvrit le 6 octobre 1913 sous l’égide de Sir McMahon. Les exigences de la Chine et du Tibet pour le tracé de leurs frontières se révélèrent absolument inconciliables :

  • La Chine souhaitait intégrer à son territoire les espaces tibétains conquis par les troupes du général Zhao Erfang en 1908 ;

  • Tandis que les Tibétains souhaitaient que leur indépendance soit reconnue et que les territoires conquis par les troupes chinoises lui soient rendus.

Ne trouvant aucun compromis acceptable, les plénipotentiaires Chinois et Tibétains demandèrent à Sir McMahon de trouver une solution à cet épineux problème frontalier. Le 11 mars 1914, McMahon leur soumit un tracé frontalier que le représentant chinois parapha le 27 avril. Or sur le terrain cette nouvelle définition des frontières resta lettre morte. C’est pourquoi le 10 août 1918, un nouvel accord, l’Accord de Chamdo, fut signé sous l’entremise de l’Inde britannique. Les signataires, le général Liu Canjing et le commandant des forces tibétaines aux frontières Chamba Deba, fixèrent une ligne de cessez-le-feu derrière laquelle les troupes chinoises durent se retirer.

Le rôle joué par les Anglais lors de la Conférence de Simla et quelques années plus tard lors de la signature de l’Accord de Chamdo fut un facteur décisif dans l’évolution géopolitique de la région. Ils insistèrent sur l’importance du Tibet en tant qu’état-tampon et tentèrent donc de limiter l’influence chinoise grandissante. Pour cela, les britanniques essayèrent, dans les années vingt, de moderniser l’Etat tibétain. Cependant une frange importante de l’élite tibétaine au pouvoir ne cessa de s’opposer à l’influence anglaise sur les hauts plateaux afin de protéger sa toute nouvelle indépendance.

C’est pendant cette même période que se développèrent en Inde les mouvements nationalistes. Les années vingt virent l’arrivée de deux grands hommes sur la scène politique indienne, Gandhi et Nehru, qui allaient guider l’Inde sur le chemin de l’indépendance. Sûrement plus par opposition au pouvoir colonisateur que par réalisme politique, les hommes politiques indiens considérait toute frontière entre l’Inde et la Chine comme inutile, comme étant une conception occidentale inadaptée au contexte asiatique.

Après l’indépendance, proclamée le 15 août 1947, l’Etat indien fit de l’amitié sino-indienne le pilier de sa politique étrangère. L’entrée au Tibet des troupes chinoises en 1950 mit un terme à cet idéalisme pan-asiatique indien.

II. Invasion du Tibet par la Chine et considérations indiennes.

L’armée chinoise entra au Tibet le 7 octobre 1950, mais ce n’est que 18 jours plus tard que les autorités indienne en furent informées. Dès qu’il l’apprit, l’ensemble du monde politique indien fit part de son profond étonnement au gouvernement chinois, comme l’atteste ce message envoyé le lendemain au gouvernement chinois : « On nous avait constamment assuré que le souhait du gouvernement chinois était de régler la question tibétaine par des moyens pacifiques et des négociations. Ordonner l’envoi de troupes chinoises au Tibet nous apparaît étonnant et regrettable ». Cependant, si elle ne manqua pas d’exprimer son désaccord, l’Inde ne condamna pas fermement cette « libération pacifique » du Tibet par la Chine. Plusieurs raisons expliquent cela.

Tout d’abord, sur un plan historique, les britanniques avaient toujours considéré les hauts plateaux tibétains comme un nœud stratégique du continent asiatique. Ils n’avaient eu de cesse de revendiquer un accès au Tibet, à la fois pour s’offrir un nouveau débouché commercial vers la Chine et pour contrecarrer l’influence grandissante de Moscou dans la région. Or l’Inde nouvellement indépendante voulu se démarquer clairement des positions prises précédemment par les colons, et ne voulu donc pas s’immiscer trop fortement dans une affaire que les Chinois considéraient comme intérieure. A cela s’ajoute la politique régionale menée par Nehru qui souhaitait protéger l’alliance sino-indienne comme représentante des états du monde décolonisé. Et enfin, au niveau intérieur, l’Inde était secouée par des troubles liés notamment à l’adoption d’une nouvelle Constitution qui mettrait définitivement fin à la colonisation et instaureraient pour la première fois dans l’histoire de l’Inde des élections au suffrage universel. Toutes ces raisons peuvent expliquer l’absence de condamnation de la Chine par l’Inde.

En novembre 1950, suite à une plainte déposée par une délégation tibétaine alors présente en Inde, l’Assemblée Générale de l’ONU fut saisie de l’affaire. Cette plainte qualifiait l’entrée des troupes chinoises au Tibet d’« agression caractérisée ». Or lorsque cette question fut présentée en session plénière, les anciens colons britanniques et l’Inde furent les deux forces majeures qui empêchèrent toute condamnation de la Chine. La déclaration du représentant indien Jam Sahib de Nawangar fut décisive dans la décision d’ajournement de la question, affirmant à l’Assemblée « que la question tibétaine serait résolue par des moyens pacifiques ».

III. La nouvelle frontière sino-indienne : entre accords et désaccords.

Si la déclaration indienne devant l’Assemblée Générale de l’ONU en novembre 1950 fut décisive, c’est parce que la communauté internationale reconnaissait au sous-continent un monopole de fait sur les affaires tibétaines, lié à la longue domination britannique en Inde. Or ce fut ce même monopole que se mit à redouter la Chine dès 1951. Pour mieux définir leurs relations, Pékin et New Delhi signèrent le 29 avril 1954 l’Accord entre la République de l’Inde et la République populaire de Chine sur le commerce et les relations entre la région tibétaine de Chine et l’Inde. En signant cet accord, l’Inde reconnut la souveraineté chinoise sur le Tibet et accepta de voir son influence dans cette région grandement diminuée.

La question du tracé des frontières ne fut pas abordé dans l’Accord, mais les autorités indiennes ne semblaient pas inquiètes, confiantes envers la déclaration faite par Zhou Enlai, ministre des affaires étrangères chinois, lors de la Conférence de Bandoeng en 1955 : « nous sommes désireux de préserver la situation actuelle en reconnaissant que ces portions de nos frontières sont indéfinies […] En aucun cas nous ne modifierons [la frontière existante] ». Or peu à peu les accrochages entre troupes indiennes et chinoises se multiplièrent aux frontières, le premier ayant d’ailleurs eu lieu un an avant la Conférence de Bandoeng et les déclarations apaisantes de Zhou Enlai. La fuite en Inde du Dalaï Lama en 1959 accéléra les choses.

IV. Vers le conflit de 1962

1959 fut une année de contestation au Tibet. Les révoltes contre l’occupant chinois se multiplièrent à Lhassa, les habitants de la capitale marquant ainsi leur soutien à la guérilla menée par les guerriers Khampas contre les troupes chinoises dans l’Est du Tibet. C’est dans ce contexte explosif que le Dalaï Lama fuit pour l’Inde, la nuit du 16 mars 1959. Accueilli par Nehru dès son arrivée au pied des montagnes himalayennes en territoire indien, il se vit accorder l’asile politique, avec l’approbation de l’ensemble de la classe politique indienne et de l’opinion publique. Or cet accueil fait au Dalaï Lama ne fut pas du goût des chinois et les incidents frontaliers entre troupes indiennes et chinoises se multiplièrent alors, augmentant la tension entre les deux pays. En octobre 1959, neuf soldats indiens furent tués dans les environs de Kongka, et dix autres fait prisonniers par les chinois. Afin d’essayer de résoudre le conflit, Nehru invita le ministre des affaires étrangères chinois Zhou Enlai à New Dehli. Mais l’issue de ce sommet, le 25 avril 1960, n’apporta aucune proposition nouvelle. Une deuxième rencontre entre les deux ministres eu lieu entre juin et septembre 1960 à Pékin, mais sans plus de résultats. L’Inde et la Chine continuèrent donc d’amasser des soldats aux frontières, faisant du Tibet un des principaux lieu du conflit.

Le 20 octobre 1962, ce sont les troupes chinoises qui lancèrent l’offensive sur les troupes indiennes et quatre jours plus tard, le gouvernement chinois proposa le repli des troupes indiennes et chinoises vingt kilomètres en deçà de la ligne MacMahon. Cette proposition fut rejetée par les autorités indiennes et les combat continuèrent jusqu’au 22 novembre, date à laquelle Pékin proclama unilatéralement un cessez-le-feu sur la base des propositions du 24 octobre, ce qui signifiait que les troupes chinoises devaient se replier mais conservaient une avancée territoriale significative dans l’Aksai Chin. La Chine avait donc gagné, l’armée indienne s’étant montrée incapable de résister aux assauts de l’Armée Populaire de Libération et de comprendre les tenants de la diplomatie chinoise.

V. Militarisation des frontières

Le conflit frontalier de 1962 entre l’Inde et la Chine eu des conséquences importantes sur le Tibet, entraînant une militarisation sans précédent de cette région de l’Himalaya. On peut considérer le Tibet comme le talon d’Achille de la Chine, et la forte présence militaire sur les hauts plateaux en est une preuve. Selon le gouvernement indien, le nombre de militaires chinois présents au Tibet seraient de 300 000, tandis que le gouvernement tibétain en exil avance un chiffre plus modeste de 180 000 hommes. Les autorités chinoises réfutent bien sûr ces chiffres, déclarant n’avoir au Tibet qu’un dispositif de 40 400 soldats. Mais une chose est sûr, c’est que ce dispositif militaire est tourné vers le sud, et notamment vers l’Inde, faisant du Tibet une marche militaire chinoise face à l’Asie du sud. Cependant, la présence massive de troupes chinoises à proximité de la frontière sino-indienne ne semble pas représenter une menace immédiate pour l’Inde, les deux pays ayant ces derniers temps multiplié les tentatives de dialogue.

VI. Le réchauffement des relations sino-indiennes

Depuis le conflit de 1962, les rencontres au sommet entre l’Inde et la Chine ont été très rares et souvent infructueuses. Cependant en juin 2003, une rencontre significative a eu lieu entre le premier ministre indien Atal Bihari Vajpayee et son homologue chinois Wen Jiabao. A l’issue de cette rencontre, un accord a été signé, le 23 juin, qui confirme le rapprochement des deux géants asiatiques. Dans cet accord, les deux pays ont convenu de la création d’une zone de passage entre leurs deux territoires dans le Sikkim, petit Etat dont l’annexion par l’Inde en 1975 n’avait jamais été reconnue par la Chine. Selon le journal Times of India, l’ouverture de cette zone est une reconnaissance implicite de la souveraineté de l’Inde sur le Sikkim.

La question tibétaine a également été abordée dans cet accord. Mais là les positions sont restées les mêmes. Bien qu’elle ait accueilli le gouvernement tibétain en exil, l’Inde a réaffirmé sa position traditionnelle qui veut que le Tibet soit effectivement considéré comme une région autonome de la Chine. Le quotidien de l’armée chinois, le Jiefangjun Bao, affirme que cet accord est « un coup d’arrêt aux activités des ‘indépendantistes tibétains’ », puisque « pour la première fois, l’Inde reconnaît que la région autonome du Tibet fait partie du territoire de la République populaire de Chine, et s’engage à ne pas autoriser les activités anti-chinoises des Tibétains en Inde ». La question est alors posée. Le gouvernement indien, dans son désir de se rapprocher de la Chine, ne risque-t-il pas d’abandonner le Dalaï Lama et les Tibétains ? Pour tenter de rassurer les sceptiques, le ministre des affaires étrangères indien, M. Yashwant Sinha, a affirmé que la position de l’Inde n’avait pas changé : « Ce que nous avons dit à propos du Tibet ne diffère pas de ce que nous avons dit dans le passé, et je ne pense pas qu’il soit question pour le moment que le Dalaï Lama quitte l’Inde ou qu’il lui soit demandé de partir ». Cependant, lorsque l’on sait que l’Inde et la Chine sont les deux pays les plus peuplés du monde, que le montant des échanges commerciaux entre eux s’est élevé à 4,9 milliards de dollars en 2002 et qu’il a augmenté de 70 % pendant les cinq premiers mois de 2003, on peut rester songeur face à l’emploi de l’expression « pour le moment » par le ministre des affaires étrangères indien.