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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience Dossier : Processus de transition et réformes d’Etat

, Grenoble, octobre 2005

Le contrat fondateur et sa rupture en Ouzbékistan

Mots clefs : Autonomie politique | Contrat social | Contestation populaire | Gestion de tensions inter-ethniques | Population ouzbèke | Ouzbékistan

En guise de contrat social, le contrat fondateur du nouvel Etat indépendant

Les toutes premières années de l’indépendance, la population reconnaît à Karimov certains mérites : il a su éviter la guerre civile malgré les tensions inter-ethniques qui avaient dégénéré en affrontements, et parfois même, en tueries entre 1989 et 1992 ; à ce titre, la guerre au Tadjikistan a longtemps servi d’épouvantail dans l’esprit des Ouzbeks. En dépit de l’effondrement du système soviétique d’échanges, il a su approvisionner son pays en produits alimentaires. En somme, il a su répondre aux exigences de l’urgence et conduire son peuple à l’indépendance. La tâche n’était pas aisée et le résultat – l’indépendance pacifique – fait la fierté du peuple ouzbek. Voilà les termes du contrat tacite établi entre le président Karimov (et lui seul, vu la forte personnalisation du pouvoir) et le peuple ouzbek : la nation avait le sentiment de vivre un moment important de son histoire et son président se devait de lui assurer la sécurité. C’est dans ces conditions qu’il a accepté la fermeture de la vie publique dès l’indépendance. Karimov a en plus su accompagner sa politique d’une rhétorique sur la nécessaire préparation du pays à la démocratie. Il a usé et abusé de la métaphore du jeune enfant qui doit grandir avant d’être autonome, et s’est posé en père autoritaire de cette jeune nation.

Seulement ce contrat a volé en éclat à mesure que les années passaient et que la situation n’évoluait pas. Le gouvernement a échoué à assurer le bien-être de la population : l’économie s’enfonce dans la crise après avoir connu une embellie dans l’immédiat après-indépendance - les investisseurs étrangers se sont retirés car les réformes économiques tardaient trop. Le niveau de vie a sérieusement chuté : le salaire moyen mensuel représente l’équivalent de 80 dollars ; la croissance économique et le niveau de vie sont parmi les plus bas de l’ex-URSS selon la Banque mondiale (2003). La situation sanitaire s’est dégradée du fait d’une alimentation insuffisante et déséquilibrée et du difficile accès aux soins médicaux. L’interdiction des candidats d’opposition et les suffrages anormalement élevés remportés par Karimov dénoncent la manipulation des résultats des élections et font perdre toute confiance dans le vote. La brutalité de la politique apparaît injuste et absurde (répression et règne de l’arbitraire : les témoignages sur des descentes de miliciens dans les villages pour y arrêter de façon entièrement arbitraire les jeunes hommes ne sont pas rares). Enfin, les dirigeants s’installent dans le pouvoir et ses privilèges et affichent le plus grand mépris pour la population (circulation coupée pour le passage des dirigeants et de leurs invités, parfois des journées entières pour des visites dans les villes du pays, corruption). Malgré tout, le discours sur la liberté, la démocratie et le bien-être demeure. Ce décalage entre discours et réalité a rompu le lien entre le peuple et le pouvoir, de façon encore plus flagrante au niveau local où la proximité rend ce processus encore plus visible.

Comment se traduit cette rupture de contrat de la part de la population ?

Le peuple est profondément blessé d’être réduit à une telle indigence. L’indépendance porteuse d’espoirs a amèrement déçu et provoque une nostalgie de l’époque soviétique où le bien-être matériel était au moins assuré. Depuis plusieurs années, les Ouzbeks sont obligés, pour nourrir leur famille, de partir travailler à l’étranger : dans les pays voisins pour les plus démunis et alors ils doivent affronter le mépris de leurs voisins dont la situation économique est un peu plus enviable (au Kazakhstan, les Ouzbeks font les tâches les plus basses des travaux agricoles et reçoivent un salaire inférieur à celui des Kazakhs). Ceux qui peuvent payer un billet de train vont en Russie et travaillent sur des chantiers de construction. Enfin ceux qui le peuvent, prennent l’avion pour travailler en Israël, en Corée ou dans les Emirats du Golfe. Ce sont souvent des femmes qui font ce voyage pour plusieurs années et quand elles n’ont pas encore une famille, la prostitution n’est pas rare. La différence entre ces 3 catégories de travailleurs ouzbeks émigrés n’est pas la fortune mais la richesse du réseau personnel qui leur permet de s’endetter plus ou moins avant le départ.

Malgré de telles difficultés dans la vie quotidienne, la contestation populaire quitte rarement le cercle privé des personnes de confiance. Depuis 2 ou 3 ans, des manifestations de rue sont apparues. Elles sont surtout le fait de femmes dont les fils ou les maris sont emprisonnés. Comme elles ne sont pas très nombreuses, elles sont régulièrement arrêtées à leur tour.

Face à l’impossibilité de faire confiance au fonctionnement démocratique ni aux gouvernants et encore moins d’exprimer son mécontentement sans l’assurance d’être sérieusement inquiété, certaines franges de la population se sont radicalisées et ont rejoint l’illégalité et la lutte armée. Ce choix aujourd’hui en Ouzbékistan est synonyme d’islamisme. Il existe deux mouvements islamiques clandestins, le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan et le Hizb-ut Tahrir dont les membres sont exilés dans les républiques voisines (surtout au Kirghizstan et au Tadjikistan) d’où ils lancent des incursions sur le territoire ouzbek. L’Ouzbékistan a déjà connu deux vagues d’attentats dans sa capitale (1999 et 2003), plusieurs raids contre ses forces de l’ordre hors capitale. Une prise d’otages à l’échelle de plusieurs villages ouzbeks sur territoire kirghize a permis de donner l’ampleur de ces mouvements (août 2000).

Le régime ouzbek a perdu la légitimité que lui donnaient les premiers temps de l’indépendance où son expérience du pouvoir a pu rendre acceptable d’avoir accaparé toutes les institutions. Aujourd’hui il a failli à sa tâche et a perdu toute la crédibilité de sa mission d’apporter le bien-être et la démocratie à la population. Il ne reste plus qu’une stratégie de pouvoir.

Commentaire

L’Ouzbékistan recherche depuis son indépendance une place prépondérante sur la scène politique régionale qui lui permettrait, au niveau international, une certaine autorité. C’est là un autre mode de légitimation du pouvoir. Il semble que, dans cette quête, l’heure des alliances – avec la Russie, avec les Etats Unis - soit terminée : l’Ouzbékistan a donné en juillet 2005 un ultimatum aux troupes américaines pour quitter le territoire. Le modèle turkmène de l’isolement, faire cavalier seul semble tenter le dirigeant ouzbek.