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Ficha de experiencia Dossier : Dépasser la haine, construire la paix

, Région des Grands Lacs, 2011

La compréhension est comme l’alpinisme : il faut toujours continuer !

Témoignage d’Alexis Rusine.

Keywords: Trabajar la comprensión de conflictos | Las dificuldades de una cultura de paz en una población que ha vivido la guerra | Conocimiento de la historia del otro | Representaciones mentales y paz | Región de los Grandes Lagos | Ruanda

En 1993, âgé de 19 ans, j’étudiais au Petit séminaire du diocèse de Ruhengeri situé dans le nord du Rwanda. Suite à la guerre qui sévissait, le séminaire fut déplacé et hébergé à Kabgayi, au sud du pays. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à voir ce qu’étaient les préjugés; on nous disait : « Vous, vous êtes du Nord. » Je ne comprenais pas pourquoi les gens devaient me maltraiter parce que j’étais du Nord. Je sus par la suite que nous n’étions pas bien accueillis parce qu’on payait la dette des autorités nordistes qui avaient évincé et maltraité les autorités du Sud lors du coup d’Etat de 1973 (1). Je payais cela. En mon for intérieur, c’était la révolte. Je me disais: « Qu’est-ce que j’ai à voir avec tout ça ? J’ai des copains que j’aime bien, on joue ensemble au basket. Mais, en dehors des enceintes du séminaire, c’est du gâchis. Les gens nous lancent : “Ce sont des gens du Nord, Abakiga.” »

En 1994, j’étais en quatrième année secondaire. Et le 6 avril (2), j’étais allé visiter une famille à Kigali; le lendemain, je vis des Tutsis commencer à être maltraités et massacrés. Une question hantait mon esprit : « Comment est-ce que des personnes peuvent se mettre en chasse d’hommes, de femmes et d’enfants et les massacrer? » Je ne comprenais pas. Pour ma part, mon père étant hutu, je n’ai pas eu à subir de problèmes à ce moment-là.

Mais, vers juillet, j’ai dû emprunter le chemin de l’exil à Goma avec un oncle maternel. Suite à l’épidémie de choléra, des milliers de cadavres entassés le long des routes commençaient à empester la ville. Des ONG sont intervenues. J’ai eu la chance d’être embauché pour dégager les corps qui commençaient à se décomposer. Un emploi cauchemardesque, mais qui m’a permis de ne pas trop souffrir du camp.

En novembre 1994, je me suis séparé de la famille de mon oncle pour voler de mes propres ailes au camp de réfugiés de Mugunga. Pour y survivre, j’ai exercé diverses activités : j’ai vendu de la viande cuite, je suis devenu maçon, j’ai fondé un petit cabaret pour vendre de la bière dans le camp, j’ai travaillé dans une équipe chargée de vider les latrines publiques du camp… J’avais 20 ans et j’ai fait tout cela. Je me suis démené pour survivre et cette étape de ma vie m’a beaucoup construit en m’apprenant à me débrouiller, à lutter pour avancer.

En 1996, l’évêque de Goma m’a généreusement permis de poursuivre mes études au sein du Petit séminaire du diocèse de Goma. Au début, c’était difficile : un réfugié hutu de 1994 étudiant avec les élèves de diverses tribus du Congo, y compris les enfants des anciens réfugiés rwandais de 1959 (3). Il fallait composer avec cette diversité, m’y intégrer tout en portant ce sceau de « réfugié hutu du camp de Mugunga ». Au début, les tracasseries ne manquaient pas : « Mais là, au camp, il y a des génocidaires. Toi, tu es génocidaire ? »

Paradoxalement, j’ai vécu avec eux dans une harmonie que je n’oublierai jamais. Ils m’ont aidé et intégré comme un frère. J’étais basketteur, musicien : j’ai profité de tous mes talents pour les partager, de mon ouverture pour pouvoir vivre avec tous ces gens-là, qui pourtant avaient au départ un préjugé contre moi. Aux réfugiés de 1959 qui rentraient au Rwanda en vacances, je donnais sans problème des lettres à transmettre à ma famille restée au pays. Lorsque je suis rentré au Rwanda en 1997, j’ai rencontré la plupart d’entre eux à l’université. Maintenant, nous sommes des amis, nous sommes des frères et nous gardons de bons souvenirs vécus ensemble.

Lorsque je suis revenu, je me suis résolu à travailler pour la paix. Si je peux vraiment donner un cadeau à mon pays, c’est de m’investir complètement pour cette mission, compte tenu de ce que j’ai vécu, et au nom de ceux qui sont morts à cause de la folie humaine, des faiblesses de l’homme et de ses désirs insatisfaits. Je travaille pour que les Rwandais s’éveillent à cette humanité qui nous unit, pour que nous puissions cette fois-ci vivre en paix ensemble. Cela me rend heureux de pouvoir apporter ma contribution.

Ce qui fait que je n’ai pas basculé dans la haine, c’est que j’aime me poser des questions : pour trouver des réponses, j’ai lu beaucoup de livres, j’ai parlé à beaucoup de gens, j’ai essayé beaucoup de pratiques spirituelles. C’est ainsi que je suis un « chercheur de vérité pour comprendre ». J’ai été un chercheur en me posant la question « pourquoi? ». Au fur et à mesure que j’avance dans ce cheminement, je me rends compte que les réponses sont en moi. J’ai étudié la sociologie pour essayer de comprendre comment la société peut être aussi fourbe et meurtrière. Je crois que j’ai compris, mais le cheminement reste long, parce que la compréhension, c’est comme l’alpinisme, il y a toujours un sommet plus haut à atteindre. Avant tout, pour comprendre la société, il fallait que je me comprenne d’abord moi-même.

Notas

  • (1) : Coup d’Etat du 5 juillet 1973 et prise de pouvoir par Juvénal Habyarimana qui a renversé Grégoire Kayibanda (ndlr)

  • (2) : Début du génocide au Rwanda (ndlr).

  • (3) : Soulèvement des Hutus avec l’appui de l’administration coloniale belge ; des dizaines de milliers de Tutsis tués ou exilés dans les pays voisins (ndlr).