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, Grenoble (France), octobre 2005

Autoritarisme et continuité en Chine

La pérennité d’un pouvoir autoritaire en Chine, malgré la libéralisation économique que le pays connaît depuis plusieurs années, a poussé nombre de chercheurs à s’interroger sur les raisons de cette longévité et de sa résistance à une réelle ouverture démocratique.

Empire et communisme : une continuité ?

Certains spécialistes, en particulier chinois, estiment qu’il faut replacer le système politique actuel dans le contexte de l’histoire plusieurs fois millénaire du pays et de la culture politique qui en est issue. Sans apporter une explication culturaliste à la situation actuelle, force est de reconnaître que le régime communiste présente un certain nombre de caractéristiques communes avec le système impérial de l’Empire du milieu.

L’Etat chinois s’est constitué très tôt (environ 200 av. J-C) et a dicté les termes du fonctionnement social, encadrant ainsi la société. « Durant la période impériale comme dans la République Populaire de Chine, l’ordre social est caractérisé par une relation Etat-société dans laquelle la société est presque entièrement soumise à l’Etat » estime ainsi Zhengyuan Fu.

Le pouvoir, extrêmement centralisé, était concentré dans les mains de la dynastie régnante. L’idéologie politique dominante de l’époque, le Confucianisme, constituait certes la base de l’autorité impériale. Mais la pensée légiste (ou légaliste) aura également une grande influence sur les souverains chinois. Partant du postulat que l’homme est par nature égoïste et mauvais, il convient de l’encadrer par des lois. L’individu doit par conséquent se soumettre à la loi édictée par le souverain. Tout procède de l’Etat, appuyé par un puissant appareil coercitif. La liberté individuelle n’existe pas : « l’individu doit sacrifier à l’État sa pensée, son travail, et même sa vie si le souverain l’exige, sans considération de ses désirs personnels ou de son bonheur »(H.G.Creel)Cette théorie sera mise à l’index au profit de la doctrine confucéenne, elle n’en a pas moins conservé une influence importante.

Au-delà de cette idéologie, des facteurs plus pratiques ont permis la pérennité d’un pouvoir central fort. Aucun pouvoir religieux ne s’opposait à l’empereur (ce dernier était lui-même détenteur du pouvoir religieux). Il existait en outre une bureaucratie lettrée soigneusement choisie par concours et sous étroit contrôle impérial (interdiction d’exercer son mandat dans sa région d’origine, rotation des postes, renvois…)

Dans cette optique, l’autoritarisme du régime actuel puiserait en partie sa source dans cette forme ancienne d’organisation et de rapport au pouvoir.

Il convient cependant de nuancer le rôle du pouvoir central dans la Chine impériale : l’autorité de l’empereur, loin d’être absolue, était soumise à un ensemble de contraintes de nature traditionnelle ou rituelle. La doctrine confucéenne lui conférait un rôle moral ; sur lui pesait la responsabilité du bonheur et de la prospérité de son peuple.

En outre, c’est dans l’apparition d’une nouvelle conception de l’Etat, à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, que l’on peut voir la naissance de l’actuel modèle de pouvoir chinois. A la mort de l’empereur Xiangfeng en 1861, une nouvelle doctrine politique, estimant que « ni le souverain, ni le pouvoir n’est sacré, mais [que] l’Etat demeure l’ultime et unique source de toute autorité » (Mariane Bastid) voit le jour. Dès lors, sans le socle religieux et traditionnel sur lequel il reposait, le pouvoir est potentiellement soumis à d’autres formes de légitimation, telles la puissance militaire sous Chang Kai Tchek ou la légitimité charismatique (Max Weber) sous Mao Zedong. Ce dernier, débarrassé des contraintes traditionnelles et religieuses qui ont pu peser sur les souverains dynastiques, usant de son charisme et bénéficiant des technologies modernes (en particulier les médias), a pu étendre son pouvoir de façon totalitaire. Il a également construit un Etat fondé sur l’idéologie, un Etat idéologique. Présentée comme vérité absolue, celle-ci était l’un des fondements de la légitimité du régime communiste, l’unité de valeur à partir de laquelle toute action était jugée et l’axe guidant la politique de Pékin. C’est au nom de cette idéologie que seront lancées les grandes campagnes qui ensanglanteront les années Mao : le Grand Bond en avant (1958-1962), la Révolution culturelle (1966-1976) et les purges successives au sein du PCC.

Mais l’idéologie à elle seule n’aurait pas permis de telles mobilisations. La dictature totalitaire en était le corollaire indispensable. Au-delà de la simple répression, commune à de nombreux régimes, la domination du régime maoïste sur la société a reposé sur la volonté de contrôler la pensée : plus qu’un simple endoctrinement, la campagne de réforme de la pensée au début des années cinquante constituait ce que certains psychiatres dénoncent comme un véritable lavage de cerveau. Dans les camps de travail (laogai), les prisons et au niveau de la société entière, en utilisant les autocritiques publiques, la confession au Parti et en se donnant une dimension morale héritée de la doctrine confucéenne (idée de perfectionnement spirituel), le pouvoir est parvenu à une « rééducation intellectuelle » d’une large partie de la population. Cette dimension est particulière au totalitarisme chinois.

A la mort de Mao en 1976, le Parti Communiste Chinois (PCC) était affaibli : outre les dissensions internes, le Grand timonier avait confisqué à son profit toute la légitimité politique au détriment du Parti. Il était essentiel pour le PCC de restaurer sa crédibilité.

Après Mao : la quête de légitimité du Parti Communiste Chinois

Pour le PCC, la reconstruction d’une économie grandement affaiblie par le Grand Bond en avant et surtout par les dix années de Révolution culturelle a été un moyen de remplacer la légitimation charismatique et idéologique par une forme de légitimation plus rationnelle (Weber). La politique de réformes économiques instituée à partir de 1978 par le nouveau maître de la Chine, Deng Xiaoping met davantage l’accent sur le pragmatisme et la performance que sur l’idéologie. L’actuel président, Hu Jintao, en promouvant une « société harmonieuse » et en cherchant à réduire les énormes inégalités sociales et économiques du pays, semble se placer dans la continuité de cette logique.

Il est à noter que cette forme de légitimation rationnelle peut-être un élément positif pour le processus démocratique en Chine ; elle demande en effet plus de transparence et engage davantage la responsabilité des dirigeants qu’une légitimation de type charismatique.

Cependant, l’idéologie conserve une place importante dans la légitimation du pouvoir ; les hommes politiques ont toujours recours à l’idéologie socialiste pour justifier leurs actions, quitte à maintenir un certain flou et à l’adapter aux réalités économiques et politiques du moment.

Le recrutement au sein du PCC aujourd’hui n’est pas tant fonction de la performance ou des capacités individuelles que de la fidélité au parti et à l’idéologie. En outre, depuis son accession au pouvoir en 2002, le président Hu Jintao a mis l’accent sur l’éducation politique et idéologique de la population. Des dirigeants aux membres de base, sans oublier la jeunesse, la campagne de formation politique vise à consolider l’assise du Parti.

On ne peut néanmoins plus parler d’Etat idéologique. D’autres moyens sont venus compléter ce vide. On assiste ainsi depuis quelques années au retour du confucianisme, présenté comme un modèle politique conforme à la tradition culturelle chinoise.

Par ailleurs, Pékin chercherait à conserver une certaine forme de légitimité charismatique en réactivant le nationalisme chinois. « Since the Chinese Communist Party is no longer communist, it must be even more Chinese » (puisque le Parti Communiste Chinois n’est plus communiste, il se doit d’être encore plus chinois.)(Thomas Christensen)Le nationalisme apparaît ainsi comme une idéologie de substitution, surtout après la perte de légitimité du pouvoir à la suite de la répression de Tiananmen de 1989 et après l’effondrement du système communiste en URSS et en Europe de l’Est.

Les manifestations anti-japonaises qui ont éclaté dans plusieurs grandes villes chinoises en avril 2005 sont également un exemple récent du nationalisme chinois (manifestations contre des livres d’histoire japonais jugés révisionnistes). Ces manifestations auraient été largement pilotées par Pékin. Le pouvoir chinois est cependant prudent dans l’utilisation de cet instrument à double tranchant : il n’est pas impossible que la vindicte anti-japonaise se transforme en contestation dirigée contre le pouvoir chinois. Les manifestations ne sont en effet pas rares dans le pays. Elles portent néanmoins sur des revendications économiques précises et n’ont pas de projet politique pouvant menacer le pouvoir en place. Ce dernier prend soin de plus de ménager des espaces soigneusement limités où le mécontentement peut s’exprimer : pétitions, bureau d’enregistrement des doléances, grèves… dans la mesure où il ne remet pas en cause l’autorité politique.

L’Etat chinois reste en effet un Etat policier. Malgré les différentes formes de légitimité dont il se veut le dépositaire, le régime se maintient largement en place par la répression, comme l’a prouvé le triste épisode de Tiananmen en 1989. Cette répression entamera grandement la légitimité du Parti et obligera le pouvoir à s’appuyer davantage sur les réformes économiques et sur la croissance pour se légitimer. Mais l’accroissement des inégalités de revenus, la corruption endémique et la hausse du chômage remettent en cause la politique qu’il mène et l’obligent à maintenir une poigne de fer sur la société.