Fiche d’analyse Dossier : Environnement, biodiversité et révolution anthropologique : l’urgence d’un changement de paradigme dans notre façon de penser.

, Paris, avril 2009

Retour au local : la dimension locale comme solution à la crise

Cette analyse présente l’analyse comparée de réflexions de quatre auteurs qui ont pour point commun, en limitant leur champ d’analyse aux sociétés et contextes occidentaux, de porter un jugement critique sur la situation actuelle de la planète. Des décennies des politiques industrielles insensibles à l’environnement sont responsables, avec d’autres facteurs naturels et humains, de la fonte des calottes polaires.

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Introduction

Les problèmes environnementaux sont aujourd’hui des problèmes pour nos sociétés. En Europe occidentale comme orientale, la crise a désormais atteint un niveau irréversible. Ces dernières années, nous avons assisté à un enchaînement inédit des problèmes économiques, climatiques et environnementaux. Ceci comme le résultat de décennies d’un développement urbain et industriel schizophrénique, de mauvaise gouvernance et de corruption, des catastrophes environnementales, qui sont le résultat d’une économie et d’une industrie restées sourdes aux signaux d’alerte de la nature.

La récente crise financière internationale souligne davantage le lien inextricable entre les problèmes environnementaux et économiques. Pascal Acot, rappelle qu’il fut affirmé, lors du « Sommet de la Terre » de Rio en 1992, que « la paix, le développement et la protection de l’environnement sont interdépendants et indissociables ».

Or de nombreux conflits continuent d’avoir pour objet le contrôle des zones de production et des routes d’acheminement des ressources soi-disant indispensables pour nos sociétés occidentales. Parallèlement, dans beaucoup de territoires politiquement instables, des guerres éclatent pour une ressource aussi vitale que l’eau.

Certains penseurs, dont les auteurs de ces ouvrages, sont convaincus que cette situation ne peut évoluer qu’à travers un vrai changement de paradigme dans la façon de penser de l’homme et donc dans sa façon d’agir ; particulièrement vis-à-vis de la nature et de l’environnement. Un tel changement est-il possible sans une véritable transformation anthropologique ? Sans une modification de la façon d’être de l’Homme, de son rapport avec les siens et avec les autres ?

Dans cette analyse des rapports entre écologie et paix, nous essayerons de comprendre de quelle façon une gouvernance locale peut soutenir l’écosystème à travers le développement d’une économie en harmonie avec la nature. La thèse partagée par les auteurs est en effet qu’un retour à une dimension plus locale de la vie et de l’économie constitue une condition sine qua non pour faire face à l’actuelle urgence environnementale et climatique.

Le présent document propose donc une analyse de ces contributions, afin de cerner l’intérêt, pour l’écosystème, d’une gestion de l’écologie liée à la redécouverte d’une dimension plus locale de la vie. Par le biais de différentes approches, ces ouvrages prônent un changement de paradigme dans les valeurs et dans les idées qui sont à la base de l’économie mondiale. Trois de ces contributions viennent respectivement du milieu de la recherche scientifique climatique, des sciences économiques appliquées aux ressources énergétiques et du champ de l’activisme politique. La quatrième mêle ces différents domaines pour affirmer qu’aucun aspect ne peut pas être isolé des autres : la recherche, la science, l’économie et la politique sont interdépendants.

Tous les auteurs prennent ainsi en considération certaines dimensions locales de l’économie, de la politique ou des modes de vie. Nous mettrons en avant comment, tout en étant issus de domaines très hétérogènes, leurs convictions se rejoignent. L’ouvrage de P. Acot est pourtant le seul à évoquer une notion qui parait fondamentale. L’auteur essaye de lier les subjectives notions de territoire et de communauté à la dimension de « l’Heimat », concept d’origine allemande qui signifie « appartenance ». Se dessine alors l’idée d’une communauté qui, au travers d’une gouvernance locale, décide de se concentrer sur son territoire de vie, prenant particulièrement en considération ses aspects environnementaux.

Ces ouvrages ouvrent une possibilité de sauver l’écosystème en revenant à cette dimension locale. Une « citoyenneté (plus) active » au niveau local peut représenter une « barrière » contre des dynamiques économiques internationales ou des politiques nationales qui menacent localement l’équilibre naturel, l’écosystème et le territoire. Avec ce « retour au local » qui concerne autant les villes que les campagnes, le « retour au territoire » peut représenter le changement de paradigme souhaité.

Une plus grande attention au niveau local met également en discussion un certain nombre des politiques nationales avec des retombés internationales. Celle-ci n’est pas sans faire écho à l’actuel débat provoqué par la crise financière internationale sur le « protectionnisme » et par extension le « patriotisme ». Nous tenons à spécifier d’ailleurs qu’aucun ouvrage ne traite d’une forme d’organisation de l’Etat, et en particulier du fédéralisme qui semble être la forme existante la plus proche de la dimension locale, et de la façon dont elle pourrait ou non influencer l’écologie.

I. Une première comparaison

Les contributions des quatre auteurs ont été choisies pour leur hétérogénéité. Nous pouvons toutefois retrouver deux discours communs et liés :

  • Une réflexion sur le phénomène de la globalisation, sur ses implications dans la vie des personnes et sur le rôle et la place de l’individu en son sein. Tous les ouvrages abordent en effet le rapport entre les différentes dimensions locales et globales de l’existence humaine, des différents niveaux de gouvernance et de l’économie avec pour finalité une réflexion sur la qualité de la vie actuelle et de celle à venir.

  • Dans les quatre ouvrages, la nécessité d’un changement de paradigme dans les idées et dans les habitudes de vie des hommes est clairement affirmée.

Souvent les contributions se déplacent du plan descriptif à celui normatif. Cette alternance des plans d’analyse concerne en particulier le discours autour des idéaux, comme ceux de la paix ou de l’écologie. En ce sens on peut affirmer l’impossibilité élaborer un discours qui ne prenne pas en compte, en un sens épistémologique, une véritable vision du monde. Chaque auteur défend sa vision spécifique du monde bien que le changement de paradigme souhaité converge.

II. Le changement de paradigme souhaité : une transformation anthropologique ?

Nous essayons ici de clarifier ce que les auteurs entendent par « changement de paradigme ». Il est certain, à la lecture de leurs travaux, que le retour à une dimension plus locale de la vie joue un rôle central dans ce changement de paradigme.

D’autre part, il semble que celui-ci doive s’implanter sur les fondements de l’actuel système économique, c’est-à-dire dans des notions telles que la relation entre l’homme et la nature. Pour certains une véritable transformation anthropologique s’avère nécessaire.

Luigi Castagna aborde le sujet à propos des ressources énergétiques et de l’épuisement des ressources fossiles. L’ouvrage « La Planète en réserve » mène une comparaison entre les différentes sources énergétiques et les ressources alimentaires, ou entre les techniques d’extraction et d’utilisation et les problèmes environnementaux et financiers qui en découlent.

Pour cette raison, son analyse se concentre sur le concept d’une limite nécessaire à imposer à nos habitudes de consommation. Il essaye de nous montrer la recette d’un nouveau paradigme économique. Celle-ci passe par : « une modification de l’offre énergétique, qui doit être orientée vers une réduction de la consommation de charbon, pétrole et gaz naturel, pour favoriser l’utilisation d’autres sources énergétiques renouvelables » (l’auteur pense aussi à l’énergie nucléaire) ainsi que par « une réduction de la demande d’énergie primaire, à travers une amélioration de l’efficacité dans l’utilisation, et donc la réduction de la consommation énergétique » dans les pays occidentaux.

Mais cela ne suffit pas. L’auteur, dirigeant d’une société de services environnementaux du nord de l’Italie, affirme que l’idée selon laquelle la nature et ses ressources sont inépuisables et toujours au service de la croissance de l’économie, est fausse. Selon l’auteur, le désenchantement vis-à-vis de l’économie néolibérale entraîne l’affaiblissement de deux postulats fondamentaux de la croissance économique : qu’elle est compatible avec la préservation de l’environnement (grâce au progrès technologique) et que sans elle l’organisation démocratique elle-même serait remise en cause.

L’idée de la « limite » (de l’exploitation de l’énergie et des ressources) est le concept qu’il faut intérioriser au niveau social (mais aussi dans la pensée politique). L’auteur souhaite en effet l’introduire dans le nouveau paradigme, avec pour objectif d’opérer un changement « révolutionnaire » dans les logiques du système de production pour établir un équilibre soutenable entre ressources disponibles et ressources consommable.

Pour que cela devienne possible, le nouveau paradigme doit distinguer l’idée de croissance et celle de bien-être. Il faudra donc imposer aux pays industrialisés et à leurs élites politiques de gouverner la transition vers un nouvel « ordre économique et social » dans un scénario de décroissance. Castagna poursuit ensuite sur la nécessité d’abandonner le mythe du produit intérieur brut comme « étalon » de toute politique nationale. Cela implique aussi de repenser toutes les règles du secteur financier global, désormais non supportable.

Ce nouveau paradigme dans l’économie et dans les rapports avec la nature semble naturellement aller de pair avec une révolution anthropologique : « la possibilité de trouver un nouvel ordre économique et social dans la décroissance dépend beaucoup de la clairvoyance de la classe dirigeante, de la perméabilité des valeurs collectives, comme l’équité et la coopération, mais aussi des valeurs individuelles, comme l’austérité et la sobriété, qu’il faudra opposer à la culture de la consommation, de l’exploitation et de la tyrannie de l’intérêt ». Le concept de « limite » recouvre donc la dimension économique, politique, morale et physique.

Pascal Acot et Carla Ravaioli, respectivement scientifique et commentateur politique, sont eux aussi convaincus de la nécessité de dépasser l’idée du PIB comme guide des politiques nationales et internationales. P. Acot partage avec Castagna, l’idée qu’il faut évoluer rapidement pour traiter les questions écologiques (même celles qui sont liées à l’épuisement des ressources) selon le principe de « précaution ». Il est vrai en effet que sur des thèmes comme le réchauffement climatique et sur ses causes, il n’existe pas une unanimité scientifique, contrairement à ce que les medias présentent en général au grand public. Le principe de « précaution » invite à agir « sans attendre que les experts soient sûrs et unanimes » et à chercher des solutions adaptées pour contraster l’absurdité de l’ordre actuel du monde sur lequel pèsent des considérations de pouvoirs quand il faudrait au contraire réfléchir en termes de « sauvegarde de la vie ». Du point de vue d’un expert scientifique du climat (Acot) ainsi que de celui d’un dirigeant d’une société de services environnementaux (Castagna), ces sont des considérations de solidarité et de coopération qui s’imposent. Pour Acot en effet « les catastrophes climatiques sont avant tout des catastrophes sociales et politiques pour les effets directs qu’elles ont sur des sociétés humaines fragiles ». Le chercheur nous démontre ainsi les effets inversement proportionnels et indirects des catastrophes climatiques sur la cohésion sociale des communautés locales et l’intérêt qu’elle suscite chez les élites politiques.

Dans son ouvrage « Catastrophes climatiques et désastres sociaux. Pourquoi les exceptions deviennent la norme ? », Pascal Acot, critique à l’égard de l’écologisme d’aujourd’hui, se montre méfiant envers ceux qui essayent de diffuser une « pédagogie de l’impuissance ». Cette attitude ne fait, selon lui, qu’alimenter l’irrésolution. Ainsi les vraies responsabilités disparaissent dans l’abstraction et le sentiment que « les jeux sont faits » domine : dans les pays occidentaux, chacun serait responsable de la destruction de la nature au même degré. Les vraies coupables peuvent ainsi agir librement et impunément.

Pour Acot, la nature n’est que le produit des rapports sociaux. Il considère évident et fondamental le lien entre la qualité des relations humaines (en effet l’agressivité entre les hommes peut se traduire également en violence envers la nature) et les questions de développement durable. Concernant les relations entre l’homme et la nature, il évoque un homme en position de « face à face vis-à-vis d’elle ». Notre position serait celle d’étrangers à la Terre dont la présence pourrait causer sans soucis la destruction de tous les mécanismes naturels d’équilibre. Cela n’est qu’une illusion permanente qui se manifeste également chez certains écologistes. En réalité l’espèce humaine a été crée par la nature et elle transforme à son tour la nature à travers le travail (agriculture, élevage, production industrielle). Tout le problème est dans la durabilité de ces activités. Nous ne devons pas considérer ou réfléchir l’Homme et la Nature en termes d’« objets séparés » mais plutôt en termes de processus, d’interactions de certaines dynamiques naturelles et sociales. Acot prêche une « écologie de la libération humaine » : une émancipation des chemins mentaux qui enferment l’Homme dans une conception de lui-même et de son milieu de vi à la fois irrationnelle et absurde.

L’auteur affirme ainsi que la paix (entre les hommes) peut passer par un changement de paradigme qui prenne en considération l’ensemble de mesures écologiques disponibles ainsi que les mesures politiques et économiques nécessaires.

Carla Ravaioli prend également en compte la perspective d’une véritable transformation anthropologique. Sa proposition est une proposition politique radicale comme l’exprime clairement le titre de son ouvrage : « Environnement et paix.Une seule révolution. Désarmer l’Europe pour sauver le futur ».

Ravaioli partage avec Acot et Castagna la prise en considération des dimensions politiques et économiques des problèmes environnementaux, climatiques et de ceux liés à l’utilisation et à la réduction des ressources énergétiques. Pour elle aussi, il faut remettre en cause « les catégories politiques actuellement dominantes » et, également reconnaître que le capitalisme (y compris dans sa version néolibérale) n’est pas capable de contrôler ou de résoudre le problème écologique.

Selon madame Ravaioli, il existe une sorte de contradiction de fond dans la pensée occidentale qui nous sépare de la nature comme si « notre qualité d’hommes était distincte de la nature ». De ce fait, nous considérons que la Nature ne fait pas partie de nous, et du coup que l’environnement n’est pas « nous ». Or l’environnement terrestre est largement transformé par l’intervention de l’homme et « notre espèce humaine continue à appartenir à la nature et à s’alimenter à partir de la nature ».

Selon Ravaioli, la violence est implicite à la forme économique du capitalisme et elle est connectée à ses fondements, à ses valeurs. Le problème environnemental est strictement lié à la question sociale. Il est donc impossible pour elle de traiter de l’environnement sans s’occuper de paix. En effet la violence sur l’homme et l’agression de l’environnement sont strictement liés entre eux. Il suffit de citer la déclaration, faite en novembre 2007, par le secrétaire général de Nations unies, Ban Ki Moon, en conclusion du dernier rapport de l’Ipcc (le comité intergouvernemental sur le changement climatique de l’ONU), déclaration non reprise dans la presse internationale. Il y affirmait la nécessité de prélever une partie du PIB mondial annuel pour réduire les émissions de gaz, comme prévu dans le protocole de Kyoto.

Ravaioli part de cette déclaration pour proposer la « démilitarisation » unilatérale de l’Europe. Il serait alors possible de commencer une révolution pouvant conduire à freiner la croissance, réduire le niveau de production avec des retombées positives sur le climat et aussi un virage pacifique dans les relations internationales.

Une perspective originale est celle de l’auteur allemand Andreas Weber. Dans un ouvrage sur la « nouvelle biologie », il s’interroge sur la redécouverte du rôle de la subjectivité comme source et énergie de la vie grâce aux travaux de certains biologistes, loin de la tradition darwiniste, comme Francisco Varela ou Karl-Ernst von Baer. Pour cette « nouvelle biologie » chaque forme de vie, chaque créature, possède des valeurs et une sensibilité particulière. Sur cette base s’est développée l’« écologie créative », une approche selon laquelle l’homme n’est pas une machine déconnectée de l’environnement, mais un sujet « qui ressent des émotions » provenant de la nature.

L’auteur réfléchit aux bases épistémologiques de la science économique qui dominent l’actuel système. Dans son dernier ouvrage « Biokapital. Die Versöhnung von Ökonomie, Natur und Menschlichkeit », il affirme que l’économie comme l’écologie se situent à un point de rupture du changement de paradigme. L’auteur démasque les faux idéaux de la compétition et de la sélection. Comme Castagna, il reconnaît que nous sommes aujourd’hui prisonniers d’une conception de la vie partielle et datée de deux siècles. Il critique, comme les autres auteurs présentés, la philosophie qui met la croissance à la base de notre façon d’agir envers les autres et envers la nature, évoquant une « idéologie ingénue ».

A la base du changement de paradigme on trouve une façon différente d’évaluer la nature. En partant des thèses de l’économiste Robert Costanza, Weber pense que notre système économique pourrait être transformé si celui-ci intégrait une nouvelle valeur : la valeur monétaire de la biosphère. Des pays en voie de développement aujourd’hui considérés comme pauvres se trouveraient parmi les pays les plus riches, grâce par exemple, au service de la nature et des arbres qui leur donnent de l’oxygène en échange d’anhydride carbonique. Ces pays auraient enfin tout intérêt à préserver leurs ressources naturelles tandis que aujourd’hui les ressources de ces pays sont consommées à coût zéro. De plus, Weber établit une corrélation négative entre la consommation des biens et services et le PIB. Pour les Etats, il est aujourd’hui plus avantageux de ne pas considérer la valeur de ces biens : si un pays permet d’abattre les forêts et de détruire les réserves de poisson, ces activités seront considérées dans le PIB avec une « valeur positif ». Dans le modèle d’économie proposé par l’auteur, le marché et la nature ne sont plus deux secteurs séparés, au contraire l’économie humaine ne représente plus qu’une partie du bilan plus général et plus ample de la biosphère dont il faut monétariser les services et les biens, comme dernière option pour réduire la pollution.

L’auteur nomme ce changement : « politique de la vie ». Ce changement se fonde sur le réalisme d’une vie et non sur l’idée d’une vie vécue pour la promesse d’une récompense future. Au centre de cette théorie il y a la vie et non sa manipulation, la valorisation des ressources et non leur gaspillage. Il s’agit ici de favoriser une « production vitale » au lieu d’une consommation sans limites. Cette nouvelle politique devrait pouvoir permettre à la véritable économie, celle écologique, de s’imposer.

Tous les auteurs analysés expriment une exigence d’émancipation : émancipation des rythmes frénétiques du travail (Ravaioli), des pressions économiques (Weber), de la simplification du débat médiatique et de la désinformation sur les questions importantes comme l’effet de serre (Acot) , des conceptions partielles et fausses sur notre façon de voire le monde et la vie (Weber), ou de l’idée d’une irrationalité confondue par nécessité (Acot).

Tous parlent de la crise actuelle comme d’une sorte d’opportunité. Cette émancipation est aujourd’hui à la portée de tout le monde.

III. La redécouverte du local

L’idée d’une dimension plus locale de la vie n’est pas nouvelle. Mais aujourd’hui elle est de plus en plus évoquée comme une nécessité pressante, face à la crise que nous traversons. Le changement de paradigme dans la théorie économique et dans le rapport homme-nature, ainsi que la « révolution anthropologique souhaitée » se concrétisent dans la dimension locale de la vie ainsi que dans une gestion locale des « affaires publiques ».

Mais que signifie la redécouverte d’une dimension locale de la vie, de l’économie et du gouvernement et comment se concrétise-t-elle ? Parmi les différentes réponses à cette question, nous pensons que « cette dimension du local » se traduit avant tout par une valorisation de la culture locale, une revitalisation de la vie en communauté et un renforcement de la démocratie participative; elle inclut nécessairement un redimensionnement du rayonnement de la vie et donc de la consommation. Cela signifie également un changement des structures de production d’aujourd’hui et des habitudes actuelles de mobilité des personnes et des biens. Elle implique une réintroduction des biens et des marchés locaux. Cette réduction d’échelle peut avoir des implications très importantes puisqu’elle va de pair avec une dynamisation des acteurs locaux ; pouvant mettre un terme, concernant la consommation énergétique, à la dépendance envers l’énergie fossile.

Le débat public, auquel participent nos auteurs, a en son centre l’analyse de certains processus politiques, économiques et sociaux et donc culturels. Ces processus caractérisent la « redécouverte du local ». Parmi eux nous considérons ici les processus de gouvernance locale et de relocalisation des activités de production.

Mais avant tout il est nécessaire d’introduire un nouveau concept, celui de la « subjectivité du territoire ».

IV. La subjectivité du territoire

Essayons de mettre en perspective la proposition de Weber avec nos propos : parallèlement à une nouvelle conception de la science qui place en son centre la vie et la subjectivité, le nouveau cœur de la science économique pourrait être la « subjectivité du territoire ». Celle-ci offre une perspective cohérente avec les visions des auteurs cités et en particulier avec celle de Weber. Il s’agit ici d’un « territoire » à la fois physique et social. Chaque territoire est différent et spécifique. Chaque territoire est caractérisé par un écosystème particulier et originel. Chacun, nous rappelle Acot, est délimité et composé par la communauté des êtres vivants qui habitent dans cet environnement particulier appelé « biotope ». Territoire, écosystème, communauté sont liés étroitement.

La principale limite à la compréhension du rapport entre l’homme et la nature, selon Acot et Ravaioli, est à rechercher dans la croyance que l’homme et la nature sont deux entités stéréotypées et idéalisées. Or pour concevoir un territoire, nous devons prendre en considération notre présence. Nous prenons part au territoire, et à l’environnement (Ravaioli), car nous y habitons et nous y représentons la « richesse humaine ». Donc nous ne parlerons plus d’exploitation des ressources mais d’échange de ressources : ressources naturelles en échange de ressources propres à l’homme. Acot parlent alors de processus et d’« interactions des dynamiques naturelles et sociales ». Parmi les richesses humaines à proposer dans cet échange, nous retrouvons la « ressource de gouvernance locale », c’est-à-dire la gestion démocratique de la communauté humaine sur un territoire donné. Ces ressources des hommes sont également les valeurs du territoire (valeurs qui viennent du territoire et y retournent). Une autre valeur est par exemple « la capacité de la pensée de l’homme », appliquée à une gestion équilibrée des ressources et à la recherche de solutions techniques que nous permettent de vivre ce rapport et cet échange avec le territoire. Une autre « valeur - ressource » est la créativité humaine : elle s’exprime dans le savoir-faire des pratiques locales et peut être réinvestie sur le territoire. C’est au travers l’identification des ressources de l’échange que prend forme l’idée de subjectivité du territoire.

Dans une optique de développement durable il est clair qu’un échange équilibré des ressources, est indispensable pour assurer la satisfaction des besoins des générations d’aujourd’hui sans hypothéquer le futur des prochaines. Et il apparaît que la dimension locale de gouvernance et de gestion de l’économie et de l’écosystème est la plus appropriée pour garantir que cet échange des ressources soit équilibré.

La protection du territoire est un thème très délicat dans les pays industrialisés et dans les pays en voie de développement. Des taux d’industrialisation trop soutenus et l’exploitation des ressources naturelles nous portent vers une détérioration continue du territoire et du paysage. Pour Acot, le paysage, est le résultat, en mutation, de l’interaction de la dynamique d’un environnement avec la dynamique de la société qui s’y développe. La protection du territoire se compose d‘aspects politiques et écologiques. Dans notre analyse il s’agit de réfléchir au « paysage » comme à un ensemble de ressources.

V. La dimension locale de la gouvernance

Dans les Etats européens occidentaux, le retour à une dimension locale de la vie d’un point de vue politique, prend la forme d’autonomies locales (fédéralistes ou régionalistes). Une application concrète de ce principe se retrouve dans le principe de subsidiarité. La gouvernance doit pouvoir s’exercer au plus près des citoyens : c’est-à-dire sur le territoire.

Les événements locaux deviennent d’intérêt national quand les citoyens se mobilisent pour la défense de leurs droits. Un exemple parmi les autres : la construction des trains à haute vitesse qui traversent les communautés locales.

Grâce à la qualité de la protestation citoyenne, le paradoxe dans la conciliation entre intérêts généraux et intérêts particuliers devient évident. Voilà que chaque territoire arrive à exprimer sa subjectivité qui est liée aux intérêts de l’écosystème.

Ces territoires sont porteurs des valeurs propres : certaines de ces valeurs peuvent êtres considérées comme étant universelles, par exemple la valeur de la biodiversité, de la qualité de l’air et de l’eau. D’autres valeurs sont plus spécifiques et concernent les intérêts particuliers des territoires (liés à leurs spécificités).

C’est au niveau local qu’il est possible de concrétiser ce que Weber appelle « une politique de vie ». La dimension locale semble la plus appropriée à la gestion des écosystèmes parce que les citoyens savent ce qui leur est bénéfique ou pas.

La « politique de vie » trouve ainsi sa dimension optimale au niveau local, au niveau des autonomies locales. Selon Weber donc, une politique pensée comme « économie de la vie » pourrait offrir plus de participation et plus de liberté. Liberté signifie pour Weber prendre des décisions plus adaptées au niveau local.

Parmi les aspects les plus importants que la « politique » devra traiter au niveau local, nous retrouvons les « politiques » énergétiques. Pour Castagna aujourd’hui, il est de plus en plus nécessaire de repenser ces politiques. Castagna propose des solutions pour économiser à tous les niveaux et dans tous les secteurs. Par exemple, la rénovation des infrastructures et du réseau des centrales hydroélectriques pourrait mener en Italie à une augmentation de l’énergie hydroélectrique du 20 %. On pourrait également envisager la construction des petites structures appelées « mini-hydro » inférieures à 1MW pour éviter la construction d’énormes digues. Une amélioration de l’utilisation de l’énergie éolienne pourrait également être encouragée. Le biogaz produit par les décharges et les infrastructures d’épuration de l’eau pourrait être utilisé et transformé en courant électrique et en eau chaude. La diffusion des politiques pour faciliter l’utilisation des panneaux solaires pourraient produire une économie énergétique importante. Une culture « solaire » liée à l’utilisation de l’énergie solaire, décentralisée et écologique pourrait se traduire et se transformer en une culture de l’appartenance et du partage, en une culture de la vie, qui s’opposerait à la culture de la lutte du pouvoir qui anime nos relations aujourd’hui. Et beaucoup d’autres exemples très concrets.

Castagna nous apprend qu’il est possible, au niveau local, de prendre la direction d’une réduction drastique de la consommation énergétique, dans les processus de production comme dans l’utilisation civile. Au niveau de la production, il faudra se doter d’une approche systématique « qui puisse inclure l’efficacité du cycle de production, l’isolation thermique des bâtiments, l’autoproduction énergétique au niveau des zones industrielles ou des seules industries en utilisant par exemple des sources locales renouvelables ». Au niveau de l’utilisation civile de l’énergie, il faut encourager les familles à une réduction de la consommation électrique et à une amélioration de l’isolation thermique des habitations ou encore à travers des investissements publics dans les réseaux énergétiques et dans leur entretien.

VI. La dimension locale de l’économie

Le retour à la dimension locale au niveau économique est caractérisé par une « relocalisation » des processus de production et également de la production d’énergie.

Selon Castagna, le changement de paradigme impose d’inventer une nouvelle économie qui soit en mesure de remplacer l’idée actuelle qui affirme que notre félicité et notre bien-être proviennent directement de la croissance économique. Cette nouvelle économie devra pouvoir gérer des situations de décroissance. Nous verrons ensuite qu’il existe un réseau européen des villes et des personnes qui essayent de trouver des solutions pour gérer une « heureuse décroissance ».

L’augmentation des prix du carburant et le déficit de matières premières vont conditionner de plus en plus l’étendue des marchés de marchandises, notamment pour les produits frais de grande consommation. Selon Castagna un « processus de re–localisation », qui signifie produire localement la plus grande partie des produits nécessaires à la satisfaction des besoins de la population, est une tendance destinée à s’accentuer. Au plan local seront produits non seulement les services et les activités d’autoproduction comme l’agriculture et l’artisanat de service ou l’aide mutualiste, mais également la plupart de l’activité économique qui aura vocation à satisfaire le « marché local ».

Castagna invite les classes politiques dirigeantes à reconsidérer les activités de production locales comme pivot pour une nouvelle économie ; celle se fondant sur la réduction de la consommation, à la fois par nécessité écologique et par obligation morale d’une justice globale. Une réduction de la consommation ne signifie pas forcément une réduction de la qualité de vie. Recyclage, manutention, développement soutenable, conservation et régénération des ressources existantes devront être les mots d’ordre d’un nouveau système politico-économique qui puisse établir de nouvelles priorités adaptées à notre époque comme la relocalisation des économies, le soutien à la diffusion des nouvelles techniques de production des énergies alternatives, l’aide financière et législative à des processus de production, la recherche des nouvelle solutions pour faire face au trafic. La situation idéale serait que chaque noyau familial se rende autonome en fournissant des systèmes d’auto-production d’énergie.

Pour Castagna, il faudrait faciliter les districts industriels. Acot nous cite l’exemple de Kalungborg, en Danemark, où il a été créé un district industriel dans lequel, il n’y a aucune perte car les entreprises réutilisent les déchets industriels produits par l’industrie voisine : ce processus est appelé « symbiose industrielle ». Ces industries partagent dans la mesure du possible l’utilisation des ressources.

Ce retour à une dimension locale de l’économie est lié à l’idée de réduire la consommation et de transformer notre organisation sociale et économique qui jusqu’à aujourd’hui à vécu dans le mythe du progrès illimité. Pour Castagna nous devons faire face à la fin du mythe du progrès et de la croissance. Cela signifie également être disposé à un changement fondamental dans la façon de gouverner la société en présence d’une forte baisse de la demande des biens. Cela aura en conséquence un impact important sur l’emploi. Une réduction des emplois liés au secteur manufacturier et une augmentation de ceux liés au secteur de la conservation du patrimoine culturel et à une agriculture vouée à satisfaire davantage en produits frais.

C’est notamment dans les activités de production plus proches du territoire, comme l’agriculture, qu’on peut réaliser la combinaison multifonctionnelle entre production et tutelle du territoire. Selon Weber, un changement de paradigme, dans le sens d’une économie écologique, pourraient permettre à l’économie agricole d’être un facteur de conservation de la biodiversité. La commercialisation locale des produits biologiques faite directement par les producteurs pourrait éliminer toute la chaîne des commerçants intermédiaires (par lesquels passe aujourd’hui 95% des gains au niveau du commerce international). Pour Weber, l’économie écologique, comme il a été démontré par d’autres exemples, représente la solution à la stagnation et la décadence des zones rurales. Dans cette optique les économies des pays en voie de développement pourraient envisager la création d’une économie en harmonie avec l’écosystème.

Dans l’agriculture et dans l’artisanat, la redécouverte d’une dimension locale de la vie signifie de revenir aux vielles pratiques du recyclage, un retour à la culture paysanne. La manutention doit prendre la valeur de « conservation régénération » des ressources présentes dans les objets que nous utilisons quotidiennement. Faire de la manutention signifie réduire les gaspillages.

Cette redécouverte de nos « ancêtres et des nos habitudes ancestrales » ne signifie rien d’autre que la redécouverte d’une vie à dimension plus humaine, plus proche de la terre. C’est l’exemple de la redécouverte de la vie que Weber nous montre en nous présentant la vallée de Villagraten dans les Alpes. Ici c’est une économie toute entière fondée sur ce que l’environnement nous offre depuis des siècles : la laine de chèvre et son utilisation pour en faire des vêtements traditionnel, remplir des matelas, recouvrir des pavés ainsi que pour d’autres applications.

Un autre exemple que Weber porte à notre attention est celui de l’expérimentation du « pâturage inculte » lancé par un agriculteur courageux et un chercheur visionnaire, au milieu de la belle et verte Turingie, qui arrive à garantir du travail, une rétribution avec la préservation de la biodiversité de l’environnement et des éléments naturels du « passé paysan de l’Europe ».

VII. Entre le local et le global : le rôle du gouvernement local dans la gestion de l’écologie

Acot nous rappelle comment lors du Sommet de la terre de Rio en 1992, l’information qui a été communiquée aux citoyens avait pour but de souligner le rôle fondamental des populations, des communautés autochtones et des collectivités territoriales dans la gestion de l’environnement et du développement.

Castagna et Ravaioli affirment que, face à des problèmes globaux comme l’effet de serre, il faut des réponses internationales. Ravaioli propose l’abandon de la croissance économique « comme règle économique ». Mais il est vrai aussi que des problèmes globaux, ayant leur origine au niveau local, peuvent trouver une solution localement. Acot insiste aussi sur les responsabilités des élites politiques et productives qui détiennent le pouvoir mondial.

La route que nos auteurs proposent est celle de la sagesse. Mais les Etats ne suivent pas cette route, pas encore. Par exemple les discours sur les gaz à effet de serre prononcés par les élites sont des discours fondés sur une véritable hypocrisie car dans les faits les Etats produisent des réactions catastrophiques qu’ils condamnent par la suite. De même, les pays industrialisés « mondialisent l’économie, quand ils devraient la déglobaliser et ils délocalisent les activités agroindustrielles quand il faudrait les ré-localiser ». Ainsi partout en Europe l’utilisation de la voiture est facilitée ce qui a pour cause l’augmentation des « trajets brefs » les plus polluants tandis que les petites lignent du réseau ferré sont fermées malgré leur grande utilité, et ce au nom de la rentabilité du service public. Le prix des billets augmente et favorise ainsi le transport routier. La marchandise voyage de plus en plus tandis que les liaisons entre centre et périphérie sont insuffisantes, pas confortables et pas sécurisées.

Le rôle de la gouvernance locale est fondamental ainsi que la gestion du service public local. La « bonne gouvernance » est à la fois une expression, une ressource et une valeur pour le territoire au même titre que des biens immatériels tel la culture et l’éducation ou des biens matériels comme les ressources hydrauliques et géologiques.

Au niveau local, économie et écologie sont inséparables. Un exemple parmi d’autres : l’utilisation des fertilisants chimiques de la part des industries agricoles pour accroître la quantité du produit conduit à appauvrir la qualité des sols à moyen terme et à polluer les sources d’eau.

La gouvernance locale est donc celle la plus proche de l’écosystème mais aussi la dimension la plus adaptée à sa gestion pour en garantir un développement harmonieux. Au niveau européen, il existe toute une série des bonnes pratiques qui tentent de se traduire en options concrètes pour une gestion permettant de mener une économie en harmonie avec l’écosystème. Il s’agit parfois de tentatives isolées et souvent faiblement soutenues.

Ces pratiques locales cherchent à faire face aux problèmes complexes comme la pollution, le manque des ressources ou aux problèmes sociaux liés à l’économie du pétrole. Les auteurs mettent en avant la possibilité d’explorer au niveau local des pistes difficilement envisageables à d’autres niveaux. Le niveau local peut représenter un « processus créatif continu » pour la ré-élaboration des expériences dans une dimension plus globale. Deux exemples nous paraissent particulièrement intéressants : la première est l’expérience de la petite communauté de montagne en « Valle del Samoggia » au coeur du l’Apennin bolognais, en Italie. Avec l’impulsion d’une communauté membre, Savigno, et avec l’aide des fonds européens et locaux, cette communauté a réalisée en 2002 un marché local avec pour objectif de développer un rapport différent entre production agricole et vente, en valorisant les ressources locales avec une idée de « consommation critique ».

Il s’agit à la fois d’un « marché à l’ancienne » avec une proposition innovante ayant pour finalité de récréer un lieu traditionnel de rencontre entre producteurs et consommateurs qui offre à ces derniers l’opportunité d’acheter directement les produits du territoire. A la base du « marché des bonnes choses » (www.mercatocosebuone.it) on retrouve les « idées valeurs » synthétisées dans le « vade-mecum des bonnes pratiques pour une consommation alimentaire » : consommation critique, savoir-faire traditionnels, typicité, qualité, éducation et sécurité alimentaire, spécificité territoriale des produits, rapport entre produit et territoire, agriculture biologique.

Le deuxième exemple est celui de la ville de Totnes, en Grande Bretagne, où la communauté a recherché une alternative au pétrole au niveau local grâce aux études d’un chercheur universitaire dont les recherches portent sur des modèles écologiques de développement. Celui-ci est maintenant à la tête d’un réseau de villes et de personnes qui cherchent dans la crise écologique de l’économie du pétrole et dans la décroissance une possibilité d’améliorer la qualité de la vie. Comme il est possible de lire sur le site internet de <TransitionCulture.org>, qui exprime la philosophie de base de cette expérimentation, l’idée est de mobiliser une communauté locale autour de la vision qu’elle a d’elle-même dans vingt ans et ensuite de travailler ensemble à la réalisation de cette vision dans le présent. L’inventeur a pu exporter ce model « Znergy Decent Planning (EDAP) », au-delà de Totnes, dans la petite ville irlandaise de Kinsale et l’extension de ce model ailleurs est en cours.

Ce modèle se base sur des concepts et des idées analysées précédemment : production locale, utilisation sur petite échelle d’énergies renouvelables (solaire, éolienne), basse consommation énergétique…

Andreas Weber prône également une transition du système basé sur le pétrole vers une nouvelle économie solaire, où le niveau d’organisation est local et non bureautique ; où l’énergie est produite localement à la place des grandes centrales électriques ; dont l’éthique de base est l’éthique de la vie et de la coopération et non l’exploitation et la compétition entre sujets et économies.

VIII. Eléments pour une critique culturelle

Pour Castagna, le besoin d’un changement de notre culture occidentale et d’une adaptation culturelle existe. Weber a recherché les bases épistémologiques et scientifiques d’une économie plus humaine.

Ce que nous avons essayé de faire dans cette analyse avec l’aide des contributions de ces auteurs, c’est une critique culturelle du phénomène appelé globalisation. En particulier nous avons essayé d’identifier dans la redécouverte et dans la mise en valeur d’une dimension locale de la vie, une possible concrétisation des nouveaux paradigmes dans les valeurs et dans les idées de l’économie.

Nous avons essayé de sélectionner des arguments à faveur d’une citoyenneté locale active, à-même d’exprimer l’appartenance. Celle-ci détient le potentiel de (re)créer des lieux de rencontre entre personnes et entre cultures pour enfin faire émerger une élite politique responsable, critique et indépendante avec des vrais intérêts sur le territoire.

Le retour à une dimension locale de la vie représente également un retour à une dimension plus humaine, plus saine et plus heureuse. Nous pensons que cette possibilité est symboliquement représentée par le concept de Heimat. Ce concept contient en effet les fondements d’un retour au « local » et concrétise la subjectivité du territoire.

Ce n’est pas un hasard si Weber, dans ses réflexions, associe aux lieux décrits le sentiment d’appartenance, d’une dimension familiale. Ce « sentiment du familial » est comme un lieu auquel on se sent appartenir, où les personnes sont heureuses et vivent et travaillent en contact direct avec la nature. On retrouve dans ce sentiment la notion d’une appartenance démocratique et décentralisée qui s’oppose à la fermeture idéologique identitaire et au sentiment du nationalisme.

IX. Conclusions : le faux patriotisme

Le terme de heimat, terme d’origine allemande évoquant l’appartenance à un territoire, a souvent été désigné comme un des éléments ayant permis le développement du régime nazi et donc pouvant justifier des réactions nationalistes. Pourtant la redécouverte de la dimension locale de la vie, du gouvernement et de l’économie met justement en exergue les faux mythes de l’Etat national. Elle permet de mettre en lumière que les problèmes dont souffrent les communautés locales sont souvent considérés comme secondaires par rapport aux grands thèmes d’intérêt national typiques de la tradition du réalisme politique.

Le risque de notre système actuel est celui d’un faux patriotisme qui, au nom d’intérêts nationaux, perde de vue les intérêts des communautés locales. Mais justement les problèmes climatiques ont montré comment les Etats nationaux doivent aussi repenser leurs structures pour faire face de façon originale à de nouveaux défis. Partout en Europe on assiste par exemple à l’utilisation de l’armée pour faire face à des émergences environnementales. C’est la preuve qu’une nouvelle sensibilité commence à émerger, pour laquelle le concept d’intérêt national change de sens aussi.

Grâce à Pascal Acot, nous comprenons que l’idée même de patriotisme et de nationalisme, n’est qu’une façade qui masque des intérêts d’élite.

La vraie défense du territoire, c’est-à-dire la tutelle de l’écosystème, n’est pas aujourd’hui considérée comme une priorité en termes de moyens à investir. Les moyens nécessaires pour la prévention et pour la mise en sécurité des territoires sont utilisés pour d’autres buts.

La conclusion de Acot ne laisse pas d’illusions : le seul programme étatique qui devient de plus en plus « programme de prévention » est la guerre. Donc la proposition provocatrice de Ravaioli, d’un désarmement de l’Union Européenne pour permettre une réduction du PIB mondial, est la bienvenue. En attendant que cet idéal devienne réalité il est possible d’adopter immédiatement toutes les propositions pour la réduction des consommations d’énergie proposées par Castagna et qui pourraient nous permettre de réaliser l’anti-utopie de la « politique de la vie » décrite par Weber. La dimension locale est aujourd’hui devenue partout en Europe une espèce de laboratoire créatif, relié en réseau, pour réaliser certaines « pratiques de la sagesse » vouées à la reconquête d’une dimension plus humaine et locale de la vie.

La redécouverte du local est ici présentée et considérée comme une exigence pour le maintien de la Vie.

Notes

  • Les ouvrages analysés:

    • Acot, Pascal, Catastrophes climatiques, désastres sociaux, Presses Universitaires de France, 2006 ;

    • Castagna, Luigi, la planète roule sur la réserve. Analyses et perspectives de la prochaine crise énergétique, Pendragon, Bologne 2008 ;

    • Andreas Weber, La réconciliation de l’économie, nature et humanité, Berlin 2008 ;

    • Ravaioli, Carla, Environnement et paix. Une solution révolutionnaire. Désarmer l’Europe pour sauver le futur. Edizioni Punto Rosso Collana Libri/FMA n.19, Milano, 2008

  • Fiche traduite de l’italien par Simone Giovetti.