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Fiche de document Dossier : L’Art de la Paix

San José Costa Rica, 2006

L’art de la Paix : ouvrage de Michel Rocard et Janine Garrisson.

L’Edit de Nantes constitue un véritable modèle opératoire de l’art de la paix.

Mots clefs : | | |

Réf. : Auteurs:, Janine Garrisson. Titre: Janine Garrisson établit, présente, annote l’Edit de Nantes, Michel Rocard. Titre: « L’Art de la Paix », Editions Atlantica, Biarritz, France, 1997

Langues : français

Type de document : 

Dans les temps d’incertitude que nous vivons aujourd’hui, où tant d’institutions semblent dépassées, ankylosées, incapables de faire face à leurs responsabilités réelles et d’assurer la paix et l’harmonie du monde, les conditions d’émergence d’idées et de formes sociales nouvelles sont un objet d’études de 1ère importance.

Avant d‘analyser le contenu de l’ouvrage de Michel Rocard intitulé « L’art de la paix », il est intéressant de se pencher sur la forme du texte.

Ce livre offre en effet une particularité qui saute aux yeux dès qu’on l’a en main : c’est un livre à double entrée. Un livre qui propose 2 textes, tête-bêche. C’est-à-dire qu’on peut indifféremment prendre le livre des 2 côtés, sans rien qui nous dise quel est le 1er ou le plus important :

  • D’un côté,

le livre se présente comme ceci : « Janine Garrisson établit, présente, annote l’Edit de Nantes ». Avec comme illustration une sculpture du profil d’Henri IV. Ce qui est une façon de rendre à César ce qui est à César : Henri IV est l’auteur de l’Edit de Nantes. En tout cas son artisan. Et le fait que l’illustration choisie soit une sculpture n’est peut-être pas tout à fait anodin. C’est une façon de nous rappeler, ou de nous dire, que l’Edit de Nantes est comme une œuvre d’art, c’est-à-dire que son élaboration repose sur un savoir-faire, des techniques, qu’elle demande du temps,

Et puis, en dessous, on a un sous titre : « Michel Rocard – L’art de la paix ».

  • De l’autre côté,

le livre se présente comme l’inverse ou le négatif de la 1ère couverture : inversion des couleurs, donc un fond blanc sur un fond rouge, au lieu d’un fond rouge sur un fond blanc ; et inversion des titres : ce qui était le petit sous-titre devient le titre principal et vice-versa. L’illustration, qui est du même artiste, est une métaphore de la construction de la paix : elle retrace le mouvement des armes. Au début elles sont dans la position de l’affrontement, puis elles suivent des chemins parallèles, Et pour finir elles s’éloignent l’une de l’autre, et ouvrent comme un avenir de lumière et de paix.

C’est un ouvrage qui a été publié en 1997. C’est-à-dire au moment de l’anniversaire du 4ème centenaire de la signature de l’Edit.

Il y a eu deux éditions successives de cet ouvrage : une première édition qui ne comportait que le texte de l’Edit présenté par Janine Garrisson, et, la même année, une deuxième édition qui comportait, en complément, le texte de Michel Rocard.

Janine Garrisson est une historienne, spécialiste de l’histoire politique et religieuse du XVIème siècle, spécialiste aussi du protestantisme, et elle a écrit plusieurs ouvrages sur l’Edit de Nantes.

Dès la première phrase de son introduction, elle indique la perspective qui l’intéresse dans l’Edit de Nantes : « L’Edit de Nantes constitue dans la mémoire des français un évènement notable de leur histoire ».

Parce qu’il a instauré la liberté de conscience et permis pour la première fois la co-existence de deux religions au sein d’un même pays.

Pour elle, l’Edit de Nantes est une étape sur le chemin de la tolérance et des droits : elle parle d’un « lent cheminement ponctué de chutes vers la liberté et la justice ».

C’est dans cet esprit qu’elle conclut son introduction : « La France a instauré et mis sous forme de loi la dualité religieuse et donc une forme de tolérance, comme en 1789, elle a instauré et mis sous forme de loi les droits de l’homme. »

C’est-à-dire qu’elle met l’accent sur le résultat obtenu. Elle considère l’Edit de Nantes comme un évènement, avec un avant marqué par l’intolérance et la guerre, et un après, marqué par la tolérance et la paix. Elle lit l’histoire comme un processus d’avènement de la liberté et de la justice. C’est donc le point de vue d’une historienne.

Il est intéressant de noter cela pour bien comprendre l’originalité de l’approche de Michel Rocard.

  • Qu’en est-il alors plus spécifiquement du texte de Rocard ?

Dans ses remerciements, Rocard situe sa démarche par rapport à celle de Janine Garrisson, en soulignant que « loin de se fâcher de l’usage inattendu que j’ai fait de l’Edit, elle s’en est réjouie ».

Or cet usage inattendu, il l’a d’abord été pour Rocard lui-même.

En effet, au début de son texte, il fait état de sa surprise lorsqu’on lui a proposé de préfacer cet ouvrage. La surprise est de deux ordres :

D’une part, il ne voyait pas du tout à quel titre on lui demandait ce travail, puisqu’il n’était ni historien, ni particulièrement croyant.

D’autre part, l’Edit de Nantes n’évoquait pas grand-chose pour lui : « L’Edit de Nantes était pour moi une belle page de l’histoire de France, un coup de soleil dans une période noire et qui éclaire tout un règne. Mais qu’était-ce ? Un traité de paix, un pacte soudain, qui, le temps d’une signature, met fin à une guerre civile en établissant la liberté de conscience, la liberté partielle de culte, l’égalité civile et la paix. Deux pages bon poids, trois ou quatre au pire, devraient y suffire ».

Après cette surprise, Rocard relit l’Edit de Nantes : « J’ai lu. Vous allez lire. Stupéfiant document », écrit-il.

Ce qui le stupéfie, c’est qu’à la lecture de ce document, il retrouve toutes les expériences de négociations que lui-même a menées au cours de sa carrière. Ce qui signifie qu’il lit dans le texte tout ce qui s’est passé en amont de sa rédaction finale, et qu’il y reconnaît la marque de ce qu’il appelle donc l’art de la paix.

La lecture de l’Edit semble alors unifier toutes ses expériences personnelles et l’amène à faire le constat suivant : « L’art de faire la paix répond à des règles étonnamment constantes. »

« Je suis en plein dans mon sujet. Et mon sujet n’est pas l’histoire des guerres de religion en France et de la façon dont il y fut mis fin. Mon sujet est l’art de la paix, commenté à partir d’une de ses plus belles réalisations historiques au monde avec l’abolition de l’Apartheid en Afrique du Sud : l’Edit de Nantes ».

C’est donc l’intérêt essentiel de l’étude de l’Edit de Nantes : il constitue un véritable modèle opératoire de l’art de la paix.

Rocard insiste en conclusion de son texte sur l’intérêt de revaloriser l’art de la paix : il s’adresse au lecteur en lui demandant son « adhésion à l’idée que dans un monde où l’art de la guerre est si universellement pratiqué, enseigné, théorisé, approfondi, enjeu de recherche d’ouvrages et de carrières, le fait de subtiliser Henri IV aux gardiens académiques et religieux de sa mémoire pour l’appeler au soutien de cet inconnu, de cet oublié, de ce méprisé qu’est l’art de la paix, était faire oeuvre utile »

« Je rêve d’un monde où toutes les Ecoles de Guerre auront été remplacées par des Ecoles de Paix. Si vis pacem, para pacem ».

C’et le ton d’un véritable plaidoyer pour la reconnaissance de l’art de la paix.

Mais il y a, selon Rocard, un autre intérêt à ce travail : l’Edit de Nantes s’est accompagné de l’élaboration d’un concept nouveau, celui de liberté de conscience, et aussi de la mise en oeuvre des moyens institutionnels permettant de l’appliquer.

Ceci est très intéressant. A la fin de son texte, Rocard dit ceci : « Plus qu’une commémoration, ce quatre centième anniversaire est une occasion d’approfondissement. Dans les temps d’incertitude que nous vivons aujourd’hui, où tant d’institutions semblent dépassées, ankylosées, incapables de faire face à leurs responsabilités réelles et d’assurer la paix et l’harmonie du monde, les conditions d’émergence d’idées et de formes sociales nouvelles sont un objet d’études de 1ère importance »

Telle est la perspective générale du texte.

Rocard relit alors l’Edit de Nantes à partir de sa propre expérience et en dégage les éléments principaux de l’art de la paix, ce qu’il appelle des « conclusions opératoires ». Inversement, il s’applique à repérer comment les règles qui président à l’art de la paix, et qu’il a apprises au fil de son expérience, ont été mises en œuvre dans l’élaboration de l’Edit de Nantes. Le texte se présente donc comme un va et vient entre ces trois pôles : l’Edit de Nantes, les expériences personnelles de Rocard comme négociateur, les conclusions qu’il a pu en tirer.

Il y a comme un mouvement dialectique de modélisation entre le général et le singulier, la théorie et la pratique.

Si l’on définit, à la suite du Grand Robert, l’art comme un « ensemble de connaissances organisées et éventuellement théorisées, mais en fonction d’une pratique, d’une utilité sociale », ou comme un « métier supposant des connaissances et des pratiques spécifiques qui réclament un apprentissage », il est clair que le terme prend ainsi tout son sens.

Cet art de la paix est plus exactement l’art de la construction de la paix.

Rocard insiste sur cet aspect : l’Edit de Nantes ne peut pas être analysé en-dehors de son contexte. Il ne peut pas être isolé de tout un processus auquel il appartient.

Ce processus est une dynamique : c’est à dire qu’il comporte un certain nombre d’étapes, qui aboutissent à la signature du traité.

Le traité met fin à l’état de guerre, mais en même temps il doit ouvrir un avenir.

L’art de la paix consiste essentiellement dans la capacité à ouvrir cet avenir.

Rocard identifie quatre étapes qu’il qualifie de « nécessaires », c’est à dire dont on ne peut pas faire l’économie dans le processus :

– Vouloir la paix

– Briser le tabou majeur

– Négocier

– Equilibrer

Et il ajoute : Ce qui permet de fonder.

Cette idée de fondation est très importante : elle signifie à la fois une assise et un commencement.

C’est donc parce que l’élaboration de l’Edit de Nantes a respecté ce schéma, cette procédure, qu’il a ouvert une période de paix, finalement relativement longue pour l’époque.

Rocard précise qu’il s’agit du 9ème édit signé depuis le début des guerres de religion, mais c’est le premier et le seul qui tient.

Mettre en oeuvre tout ce processus suppose d’accepter d’y consacrer du temps : et ceci n’est pas du tout évident, puisque par définition on est dans un contexte de guerre, et que la tentation pourrait être forte d’en finir au plus vite.

Commentaire

Il est intéressant de noter que Rocard adopte dans son exposé une démarche très progressive, il ne passe jamais au point suivant avant d’avoir épuisé toutes les questions et tous les cas de figure. C’est à dire qu’il procède exactement comme il incite à le faire dans le processus d’élaboration de la paix. C’est sans doute justement parce qu’il est très habitué aux négociations qu’il adopte cette méthode.

En ce sens, le texte est un modèle d’art de la paix. non seulement par son contenu, mais aussi par sa forme