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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’analyse

, France, 2014

Voies et moyens d’une sortie de crise au Nord Cameroun (Boko Haram)

Le Cameroun ne peut faire face, seul, à la crise qui sévit au Nord Cameroun et donc Boko Haram est un des acteurs majeurs. En effet, la dynamique de fond est consubstantielle des nombreuses et indubitables interactions entre les communautés, les États et les autres acteurs de toute la chaîne de nuisance qui existe dans la sous-région

Mots clefs : Sensibilisation à la paix | Résistance aux groupes terroristes | S'opposer à l'impunité | La responsabilité des autorités politiques à l'égard de la paix | Sécurité et paix | ONU | Communauté Internationale | Union Européenne | Cameroun | Nigeria | Tchad


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La situation d’insurrection armée dont Boko Haram est un des acteurs majeurs dans le Golfe de Guinée, s’appréhende comme nous avons essayé de le faire comprendre à trois niveaux: au Nigeria même, dans la sous-région et à l’échelle globale de la Communauté internationale.

Le Cameroun ne peut naturellement y faire face seul, la dynamique de fond étant consubstantielle des nombreuses et indubitables interactions entre les communautés, les États et les autres acteurs de toute la chaîne de nuisance qui existe dans la sous-région.

En convoquant les causes et motifs conditionnant la naissance et l’expansion de ce phénomène, et en en situant les véritables responsabilités, deux axes structurants peuvent conduire à la mise sur pied de mesures visant à contenir la propagation de tels fléaux, et à en prévenir la survenance. Il s’agit de la sécurité et du développement, qui s’inscrivent plus globalement dans la perspective d’une paix durable et d’un développement durable. Ces deux éléments d’appréciation peuvent et doivent être mis en œuvre de manière concomitante au Cameroun, dans la sous-région et dans toute l’Afrique.

En me situant, ici même, dans l’acception de la positivité sociologique du conflit, je me propose de partager quelques lignes d’analyse de cette situation de crise, dont découleront certaines hypothèses de travail, au titre de pistes de réflexion en vue d’une sortie de crise.

Dynamiques camerounaises de sortie de crise

La variété des lectures qui s’expriment au Cameroun sur la situation dans le septentrion est révélatrice de l’onde de choc qui traverse l’opinion, suite à la série de massacres orchestrés par Boko Haram, dans une audace qui défie toute imagination.

La vie sociale et politique a été émaillée ces deux dernières décennies d’un certain nombre de violences d’envergure, se rapportant notamment aux mouvements protestataires de l’avènement du pluralisme politique, puis au développement d’une délinquance caractérisée dont les coupeurs de route ont constitué dans la partie septentrionale du pays les têtes de proue.

Il y a bien eu la guerre de Bakassi, mais son déroulement s’est effectué en dehors des frontières terrestres du pays. Ce qui a entretenu tout un imaginaire de la distance, entrecoupé d’annonces de décès de soldats tombés au front. L’épisode rapidement contenu de quelque mouvance séparatiste dans le Sud-ouest anglophone, n’a pas atteint non plus le seuil de menace de subversion militaire connu ces dernières semaines dans la région de l’Extrême-Nord.

Les attaques planifiées et répétées de Boko Haram sont donc une innovation, dans ce pays où 85% de la population ont moins de 45 ans, et ne participent nullement du souvenir des événements de la guerre de libération coloniale dont les derniers actes publics ont été les exécutions à Bafoussam en 1971, des derniers leaders d’un mouvement acculé alors dans ses derniers retranchements.

Le gouvernement, dont les capacités de communication ne brillent ni par le goût ni par l’esprit, est pareillement rendu dans l’incapacité de gestion d’une crise qui semble surprendre tout le monde. Le chef de l’État a pris à la suite d’un événement fâcheux (le sanglant week-end de Kolofata), quelques décrets réorganisant le commandement territorial de l’armée et de la gendarmerie. Aux effets d’annonce de ce qui a valu fort discours laudateurs de quelques thuriféraires de la presse officielle, ont succédé d’autres communiqués des exploits circonstanciés des forces de défense et de sécurité.

La guerre sera longue et coûteuse. Elle ne sera relativement gagnée sur le plan militaire que si la sécurisation effective est assurée de part et d’autre d’une frontière longue de plus de deux mille kilomètres. Dans la configuration actuelle des forces en présence, les stratèges militaires devront faire preuve d’une imagination neuve, pour venir à bout des rigueurs d’un environnement qu’elles connaissent assez peu : l’asymétrie des combats et la dimension de guérilla insurrectionnelle procédant des méthodes de Boko Haram sont autant de faits marquants de ces nouveautés du contexte de conflit.

L’armée camerounaise essentiellement de métier en aura-t-elle les capacités ? D’autres formulations de la carte de mobilisation des femmes et des hommes de troupes ne peuvent-elles être envisagées comme pourrait le traduire une conscription générale, dont les modalités seraient bien déterminées ? Cet ultime risque serait celui du pouvoir politique, confiné aux atermoiements habituels, mais dont les lignes de fixation ont bien commencé à bouger.

Cette guerre ne peut donc être, le monopole d’exercice de l’armée camerounaise. Elle est bien une guerre nationale : l’expérimentation lointaine de la lutte de libération coloniale a mobilisé tous les Camerounais, quelque fut le camp et le motif de l’engagement des uns et des autres. Le pouvoir politique jouerait sa crédibilité dans cette réflexion à la conscription générale. Il pourrait en tirer également profit, dans la consolidation de la cohésion nationale, qui souffre quelques écueils matériels et symboliques dont on peut évoquer certaines spécificités propres à la grande région en conflit : la question du développement, et la forte charge émotive du rapatriement des cendres du premier Chef de l’État.

La nécessité du bénéfice des actions militaires et de police conduites ici n’est donc pas incompatible des actions civiles et du développement. Une fois de plus, leur conception doit bien intégrer une dimension transfrontalière, compte tenu des interférences et interactions significatives du substrat socio anthropologique du Bassin du Lac Tchad dans lequel se déroule la guerre contre Boko Haram. L’éducation à la paix doit également concerner toutes les communautés de cette zone de grave turbulence, et les projets de développement prendre place tout autant dans une dynamique nationale, définie de concert avec l’ensemble des acteurs transactionnels de référence.

La guerre contre Boko Haram, comme toutes les guerres civiles, obligera à une redistribution de la carte politique, économique et sociale nationale. Elle préfigure ou accompagne donc obligatoirement d’autres luttes en cours, sur lesquelles il n’est pas nécessaire de nous étendre ici : la succession présidentielle en fait partie, tant elle est passée de tabou depuis quelque moment.

Initiatives sous-régionales de sécurité et de paix : quel avenir?

Les rencontres au sommet se succèdent les unes aux autres, contribuant à un brouillage de lecture de ce qui est conçu et entrepris en matière de sécurité et de paix dans la sous-région. Ce qui vient s’ajouter au millefeuille institutionnel dont les responsabilités se chevauchent au point d’en rendre les perspectives totalement non opérationnelles.

Les résolutions du sommet du 17 mai 2014 sur la sécurité au Nigeria ont-elles esquissé amorce de réalisation qu’un autre sommet était convoqué au Nigeria au mois d’août. La rentabilité de cette diplomatie par moment qualifiée de spectrale est soumise à rude épreuve. Dans l’ordre d’une certaine matérialité des choses et se rapportant à quelques autres champs opérationnels, des inquiétudes sont entretenues, tant des capacités de mobilisation des contingents par chaque pays, que des missions mêmes et responsabilités assignées auxdits contingents dans les zones en crise. Pour ne citer que le Mali, et la RCA où le départ inopiné des troupes tchadiennes a marqué un ralentissement dans la dynamique même de gestion collective d’une situation de crise politique et conflit armé.

Volontarisme politique, leadership et claire vision d’un projet collectif : ce sont là les exigences qui s’imposent à l’aune des enjeux d’une insécurité globale et transfrontalière. C’est ce qui ressort également des différentes résolutions des sommets tenus à Yaoundé et à Paris, cette année qui s’écoule.

L’enlèvement en avril dernier de quelques centaines de lycéennes dans la localité de Chibok au sud de l’État de Borno a mis en évidence la déliquescence d’une armée nigériane qui n’a pas été à même d’empêcher l’odieuse opération, alors même que les services de l’État semblent en avoir été prévenus. Il a révélé aussi les difficultés de fonctionnement de toute la machine politique et administrative de ce grand pays voisin.

Comment envisager dans ce cas de figure, une plateforme de réflexion et d’action efficace pour faire face à une menace commune à l’œuvre? Comment concilier les divergences notoires de dirigeants dont les pays se sont fait la guerre (dans le cas du Cameroun et du Nigeria), ayant encore à régler des pans entiers de délicates questions, allant du sensible tracé des frontières à l’exploitation des richesses du sol et du sous-sol dans les zones anciennement litigieuses ?

Il est un vide, dans les résolutions des dernières rencontres dont il vient d’être fait cas. C’est le vide d’opportunité, que doivent investir les dirigeants politiques ; c’est le risque de la sécurité et de la paix, qui brise les lourdeurs intempestives d’une culture d’escargot, battue en brèche par les urgences d’un conflit dont on n’a rien fait ou pas suffisamment, pour empêcher la survenance. Ce vide d’opportunité comporte sa part de risque, dans des pays en crise de tout.

Au Nigeria, à quelques encablures de la prochaine élection présidentielle, la bataille fait rage au sein du All Progressives Congress (APC), le parti du Chef de l’État, qui jouit d’une certaine illégitimité originelle, compte tenu des conditions de son accès au pouvoir à la suite du décès d’Umaru Yar’adua en 2007. L’un des derniers épisodes de ces luttes intestines a été le limogeage (ubuesque ?) du gouverneur de la Banque centrale Sanusi Lamido, qui a été aussitôt investi de la charge d’Émir de Kano, par le gouverneur de cet État, membre du Peoples Democratic Party (PDP), le principal parti d’opposition. Sanusi Lamido avait dénoncé une distraction des recettes pétrolières se chiffrant à plusieurs milliards de dollars, engageant directement ainsi la responsabilité du Chef de l’État.

Au Tchad, l’historicité des équilibres précaires fait litière d’une crise de légitimité permanente, qui expose le Chef de l’État à tous les courants de contestation politique et armée. En février 2008, des soldats rebelles en provenance des frontières soudanaises étaient parvenus aux portes du palais présidentiel à N’djamena. Ce bouillonnement interne est explicatif en grande partie, de la complexité des positionnements de chacun des États parties prenantes à la crise armée dont il est rendu compte ici. En ce qui concerne le Tchad en particulier, la décision d’en faire partir les troupes de la mission de la CEEAC à Bangui est significative de la conception particulière de la mutualisation des idées et des moyens, qu’a ce pays dans la sous-région. Les mystères non encore élucidés de cette faillite sont à ranger à mon sens, au titre de graves méprises et de fautes stratégiques dont le pays et la sous-région ne manquent pas déjà de faire les frais.

Quant au Cameroun, j’ai abordé en amont de la présente contribution, quelques aspects des dynamiques qui font mouvoir ce qu’il y a à apprécier comme projets, et leur mise en œuvre effective. Une certaine insatisfaction prévaut, comparativement aux immenses capacités et ressources dont ce pays est porteur.

À parts plus ou moins égales de responsabilités pour chacun des pays en souffrance de Boko Haram, il est urgent de sortir de cette impasse décisionnelle qui créé chaque jour les conditions d’apparition, du maintien et de la perpétuation des situations désastreuses dont l’enlèvement des lycéennes de Chibok constitue un des emblématiques symptômes.

Entre mythe et réalité, l’engagement de la Communauté internationale

La définition de la Communauté internationale prend ici un double sens : celui spécifiquement africain dont on a fait le tour des impérities dans les lignes qui précèdent, puis, celui plus englobant des puissances dites déterminantes du système des relations internationales.

La médiatisation de l’enlèvement des lycéennes de Chibok a été mue par les leaders d’opinion des sociétés civiles occidentales, dont les gouvernements ont été mis à contribution dans des conditions non explicites, dans la lutte contre le mouvement terroriste dont il est traité ici de la substance. C’est de manière spécifique, des possibilités d’action de cette Communauté internationale dont il va s’agir, du point de vue de ses actions en Afrique à travers notamment l’Union Européenne et les Nations unies.

L’Union Européenne est un acteur multidimensionnel en Afrique. Quatre Sommets UE-Afrique ont eu lieu en quatorze ans, s’ajoutant aux différents échanges et coopération dans un spectre assez vaste (Le Caire, 2000 ; Lisbonne, 2007 ; Tripoli, 2010 ; Bruxelles, 2014). En matière de sécurité et de défense, les engagements de l’UE en Afrique s’articulent actuellement autour de 4 opérations militaires et de 5 missions civiles. Ce qui en fait un acteur important dans la dynamique des partenaires du développement du continent. L’accord de Cotonou (juin 2000) pose les fondements d’un « partenariat complet » autour de trois thématiques : la coopération au développement ; la coopération économique et commerciale ; la dimension politique. De cet important partenariat politique et stratégique découle la stratégie commune Afrique-UE, adoptée à chacun des sommets.

Un des résultats du dernier Sommet UE-Afrique de Bruxelles (2-3 avril 2014) aura été la définition d’une feuille de route triennale (2014-2017). Elle prévoit un catalogue de « priorités communes » au nombre de cinq, au premier rang desquelles se trouve la paix et la sécurité. L’accent y est mis en particulier sur « l’opérationnalisation » de la fameuse Architecture africaine de paix et de sécurité (AAPS/AP5A), la reconnaissance de la Capacité africaine de réponse immédiate aux crises (Caric) comme « dispositif transitoire et complémentaire » à la Force africaine en attente (FAA). Il est aussi fait cas du renforcement de la « coordination entre l’UE et l’Afrique, ainsi qu’avec les organisations régionales, en particulier les Communautés économiques régionales (CER) dans la planification et la conduite des activités de prévention des conflits et de soutien à la paix en coopération, le cas échéant, avec les Nations unies ».

Les actions contre Boko Haram peuvent bien s’inscrire dans le long terme, dans cet horizon des possibilités dont il ne sera pas développé ici, les réserves de fond que je porte ordinairement à l’opérationnalité de telles projections.

L’évolution du rapport des forces sur le terrain peut très bien s’apprécier également du point de vue d’une perte totale et momentanée des capacités des États de la sous-région, à faire face à la crise. Ce qui a pu s’observer antérieurement, dans les lentes et irrémédiables dislocations du Liberia, de la Sierra Leone, du Mali, de la Côte d’Ivoire de la RCA. Il pourrait être envisagé alors dans des modalités spécifiques à déterminer, une opération des Nations unies.

J’accueille très favorablement la polémique de débat qu’une telle idée pourrait susciter. Mais il faut rappeler aux uns et autres l’hécatombe en cours au Nigeria, où l’on compte depuis le début de l’année plusieurs milliers de morts et des centaines d’enlèvements. Le pouvoir fédéral semble ébranlé par cette déferlante, des bombes explosant au cœur même des zones ultra protégées d’Abuja la capitale, dont une a visé dans le courant de l’année les bureaux de la représentation locale des Nations unies.

Ce serait alors l’avènement de l’impensable, que la première puissance économique du continent, soit sujette à une intervention ciblée des Nations unies pour la libération d’une partie de son territoire. À l’heure qu’il est, les combattants de Boko Haram s’emploieraient à isoler Maiduguri du reste de l’État du Borno, en vue de son occupation effective, et de l’agrandissement du Califat que le groupe prétend avoir créé il y a quelques semaines. La guerre des communiqués fait rage, et l’on s’attend dans les jours qui viennent à un dénouement dans un sens ou dans l’autre, de cette bataille de Maiduguri. La résonance de la perte de cette capitale d’État serait catastrophique au Nigeria, dans la sous-région et en Afrique même.

Mais nous sommes déjà dans l’impensable et l’intolérable, les actions de Boko Haram n’en étant que les derniers signaux. Au terme de la guerre du Biafra qui fit en son temps plus d’un million de victimes, les effets des affrontements politiques, confessionnels et interethniques ont dû produire au Nigeria un nombre considérable de morts et de dégâts collatéraux, depuis un peu plus d’une quarantaine d’années. D’où un appel urgent aux Chefs d’État de la sous-région, en vue d’une mobilisation déterminante des volontés et des moyens visant à stopper l’expansion d’un projet de société inadmissible. Une fois de plus, les populations de ces pays ont déjà payé le prix fort des fautes de gouvernance, de l’injustice et de la misère, qui sont le creuset de tous ces extrémismes. Et elles continuent de le payer de leur vie. Ces populations souvent abandonnées à leur sort, devraient s’obliger à devenir les pleins acteurs de leur devenir, en exerçant toutes les pressions nécessitées par la dynamique du jeu social, pour exister. Pleinement exister.

En définitive, les solutions sont donc éminemment locales, par-delà les appuis et effets des coopérations bilatérale et multilatérale. Il nous en faut tirer les pleines conséquences et responsabilités, dans la lecture sans compromission de l’histoire, qui nous met une fois de plus face à nous-mêmes.

Notes