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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience Dossier : Processus de transition et réformes d’Etat

, Grenoble, octobre 2005

Les promesses de la société civile en Ouzbékistan

Cet article aborde les différentes facettes de la société civile en Ouzbékistan: ses valeurs, ses structures et ses obstacles.

Mots clefs : Construction et utilisation de l'identité culturelle | Organisations citoyennes et leaders pour la paix | Travailler pour la démocratisation du pouvoir | Ouzbékistan

Valeurs de la société civile ouzbèke

Deux concepts doivent être précisés pour identifier les valeurs fondatrices de la société civile ouzbèke : l’ethnie et le despotisme.

Le concept d’ethnie a été importé par les Russes dès la colonisation du XIXe siècle alors que les populations locales n’avaient pas cette conscience. Il est demeuré au fondement de la création des républiques soviétiques, élargi à l’idée d’« ethnie titulaire » . A l’indépendance de ces républiques les populations s’étaient approprié ce concept d’ethnie et l’ont pris pour base de construction des nations mais, dans le fonctionnement politique, deux valeurs restent plus importantes que l’ethnie : l’origine familiale et le territoire. Le jeu politique national oppose des clans au sein desquels Ouzbeks et Tadjiks sont mélangés et qui se définissent en fonction de leur lignage et de leur origine géographique. Les identités locales – village ou cité – sont bien plus prégnantes que les identités ethniques.

Le régime de Karimov est décrit comme un despotisme brutal – et de nombreuses caractéristiques fondent ce jugement – pourtant cette image doit être nuancée par une organisation en réseaux qui apporte solidarité, appui et ressources. Ce sont des réseaux régionaux, de familles et d’amis, de confiance et qui ont des obligations les uns avec les autres. Le but de chaque clan est de pousser le plus haut possible ses membres dans la hiérarchie du pouvoir. C’est essentiel pour comprendre la société civile d’aujourd’hui. Dans ce jeu politique, les relations qui font le pouvoir sont tenues hors de la sphère publique. Cette opacité laisse penser à tort qu’il n’y a pas de société civile.

Structures de la société civile

La mahalla désigne à la fois le quartier d’habitation et l’ensemble des relations que conditionne ce voisinage. Ces relations de solidarité sont fondées sur des valeurs familiales et religieuses. Elles consistent en une variété d’échanges de biens et de services (nourriture, cadeaux, argent, garde d’enfants, travail, conseil, médiation). Ces échanges donnent lieu bien sûr à des devoirs et des obligations. La hiérarchie est très présente, entre les riches et les pauvres, les anciens et les jeunes, ceux qui ont un pouvoir (administratif local) et les autres. Ce réseau est indispensable, sans lui un individu ne peut rien obtenir, il devient un marginal. Dans le milieu rural, le fonctionnement est le même au niveau du village ou du kolkhoze. C’est le quotidien de l’environnement des Ouzbeks avec le travail, l’école et l’armée.

À l’intérieur de ces ensembles, mahalla ou village, les mosquées structurent également la vie sociale des Ouzbeks. Elles sont de différentes natures : les mosquées de quartier sont l’expression de la sociabilité locale; les mosquées historiques permettent de renouer avec l’histoire et les mosquées-cathédrales (joma’) offrent un cadre à une mobilisation politique plus grande. La construction de mosquées au lendemain de l’indépendance est devenue un phénomène spectaculaire au point que le gouvernement a décidé de le ralentir pour essayer de freiner l’islam politique.

A l’intérieur des mahalla qui sont elles-mêmes structurées avec les mosquées, s’organisent des réseaux d’individus, constitués par divers vecteurs : les lignages, les alliances matrimoniales, les relations professionnelles, les amitiés, le voisinage. L’ensemble de ces relations forme un faisceau d’obligations mais assure également d’une solidarité sans faille. C’est sur la base de ces réseaux que les mobilisations s’organisent.

Les partis politiques aujourd’hui en Ouzbékistan ont été fabriqués par le pouvoir pour donner l’illusion d’un jeu démocratique. Ils ne peuvent exister qu’avec la permission du gouvernement. Pourtant la perestroïka a permis l’apparition de plusieurs partis politiques à base nationaliste et religieuse mais qui ont été supprimés dès l’indépendance. Aujourd’hui la population attend impatiemment le retour du pluralisme politique. Une preuve de cette impatience a été apportée par l’enthousiasme avec lequel la population s’est engagée dans une brèche ouverte lors des législatives de 2000 : les « groupes d’initiatives » . Des candidats indépendants pouvaient se présenter s’ils étaient soutenus par un nombre suffisant de citoyens (les candidats devaient recueillir quelque 8000 signatures et les partis 50.000). Le recueil de signatures a mobilisé pendant des semaines les déçus de l’indépendance prouvant ainsi qu’ils croyaient encore dans leurs institutions. Le pouvoir s’est ensuite arrangé pour rendre impossible l’élection de ces candidats.

Le président Karimov a toujours combattu l’islam militant comme étant la première menace contre la paix en Ouzbékistan. Cet impératif a d’ailleurs donné lieu à une politique de répression brutale et arbitraire y compris contre les groupes politiques et religieux modérés, au point de radicaliser l’opposition et de ne plus lui laisser d’autre espoir que l’islam politique et d’autre espace d’expression que la violence. Les mouvements islamistes clandestins recouvrent principalement deux formations : le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) et le Hiz-ut Tahrir. Le Parti de la Renaissance Islamique avait fait l’objet d’une répression précoce et son chef avait été arrêté dès décembre 1992. Le MIO regroupe plusieurs mouvements contraints à l’exil par la répression qui se lancent dans la lutte armée. Ils se sont réfugiés au Tadjikistan, au Kirghizstan et en Afghanistan sous la protection des Talibans. C’est depuis l’étranger qu’ils lancent des incursions sur le territoire ouzbek : une vague d’attentats (5 bombes en quelques heures) frappe Tachkent en février 1999, dans l’extrême sud du Kirghizstan (ouzbek) plusieurs villages font l’objet de prises d’otages pendant 2 mois et à plusieurs reprises depuis les troupes gouvernementales s’affrontent avec les militants de ce mouvement aux zones-frontières kirghizes et tadjikes. En 2004, la capitale, Tachkent a connu deux nouvelles vagues d’attentats, en mars-avril (touchant également Boukhara) et en juillet.

La distinction entre l’islamisation (port du voile) et la re-traditionalisation encouragée par l’Etat (plus grand conservatisme des mœurs et déclin du statut de la femme) n’est pas aisée. Karimov en insistant sur la tradition a encouragé la ré-islamisation qui s’est retournée contre lui. La loi de 1993 sur les mahalla, en institutionnalisant les aqsakal (les Anciens) a souvent donné un poids nouveau à des mollahs parallèles. L’islam militant, radical et importé en Ouzbékistan, doit être distingué d’un islam traditionnel, éclectique (persistance de traditions pré-islamiques comme Novruz, tolérance pour la consommation d’alcool), tolérant et hospitalier.

Obstacles, réels ou fictifs

On dit souvent que les peuples d’Asie centrale ne peuvent s’adapter à des institutions de type occidental et au jeu politique démocratique, pour des raisons historiques : ils étaient, encore au début du XXe siècle, dirigés par des régimes féodaux ; leur Etat n’a jamais existé avant 1991. Reconnaître ces arguments serait donner raison à Karimov qui abuse de ces arguments culturalistes pour justifier son autoritarisme. La population ouzbèke a prouvé chaque fois que l’occasion lui en a été donnée qu’elle est prête et qu’elle souhaite le pluralisme politique. C’est au Tadjikistan et en Ouzbékistan que les mouvements nationalistes ont été les plus forts même s’ils ne revendiquaient qu’une autonomie politique et culturelle jusqu’à ce que l’URSS n’ait plus aucune chance de survie et alors ils ont revendiqué l’indépendance. Ces mouvements ont été les plus faibles au Turkménistan.

Le rôle des donateurs occidentaux pour promouvoir la société civile connaît plusieurs tendances perturbantes : par manque de connaissance de ce qui compose la société civile ouzbèke, ils importent les propres conceptions de ce que doit être une société civile et comment elle doit être gouvernée : ils encouragent la formation d’ONG et rejettent les structures traditionnelles. C’est pourtant bien sur ces structures traditionnelles que s’organisent les actuelles résistances et contestations du régime.

Commentaire

L’avancée des réformes économiques est un critère bien tangible de la démocratisation. Les Etats qui ont le plus réformé leur économie sont ceux qui ont les systèmes politiques les plus ouverts : le Kazakhstan et le Kirghizstan ont restructuré leurs finances, pratiqué la réforme agraire et réorganisé leurs systèmes de retraites, de santé et d’éducation. La démocratisation initiée dans ces 2 pays était la plus avancée avant de connaître un frein au milieu des années 90 ; après avoir pris pour modèle la Russie, ils ont imité l’Ouzbékistan.

L’Ouzbékistan possédait un atout qui aurait dû faciliter la conversion économique : l’accumulation de capital (du fait de la tradition commerçante de la population, des trafics et de la corruption). Pourtant il n’a pas joué son rôle par manque de volonté politique. Le gouvernement a craint que la classe des entrepreneurs devienne une force concurrente du pouvoir en place.