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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience

, Grenoble, février 2015

Approche intégrée – condition sine qua non la consolidation de la paix

Etude du projet de Concordis International en Mauritanie.

Mots clefs : Dialogue social pour construire la paix | Gestion de conflits intercommunautaires | La responsabilité des autorités politiques à l'égard de la paix | Développement et paix | Conflit mauritanien | Agir pour la transformation des conflits | Etablir le dialogue entre les acteurs et les partenaires de la paix | Mettre en oeuvre des initiatives de médiation | Mauritanie


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Introduction

Cette fiche d’expérience est une version courte du mémoire de stage complet portant sur l’analyse du projet de consolidation de la paix de Concordis International (CI) en Mauritanie. Le présent document résume la réflexion relative à l’approche de consolidation de la paix par l’organisation, définit le vocable « approche intégrée » et analyse l’exemple concret de la manière dont la compréhension théorique d’une telle approche se traduit dans la pratique.

I. Approche de Concordis International à la consolidation de la paix

a. Contexte de consolidation de la paix de l’organisation

Depuis 2004, Concordis International œuvre surtout dans les pays touchés par l’inégalité, les conflits violents et ne disposant pas de mécanismes de gestion d’intérêts divergents et opposés. Actuellement l’organisation mène des projets de consolidation de la paix au Soudan du Sud, en Côte d’Ivoire et en Mauritanie.

Le travail de l’organisation est fondé sur la conviction que les relations saines entre les individus et les communautés à tous les niveaux de la société sont un élément crucial de prévention des conflits, de résolution des violences et de construction de la paix durable. Ces relations peuvent être mieux nourries lorsque les parties en conflit s’engagent ensemble à chercher des solutions mutuellement acceptables sur la base d’intérêts communs dans une atmosphère de confiance, de façon à amener la paix et à développer des actions visant la sécurité et le développement humain11. En effet, les relations personnelles à travers un fossé de conflit, établies grâce à des consultations menées par Concordis, permettent de créer un terrain propice à des négociations fructueuses et susceptibles à déboucher sur une paix durable fondée sur l’équité, la justice et les intérêts communs.

b. La méthodologie

Concordis International fonde ses interventions sur l’approche de la transformation de conflits, qui suppose qu’à l’issue d’un conflit la transformation passe par la compréhension des besoins fondamentaux et humains et les intérêts des personnes concernées.

En s’inspirant de cette définition, la stratégie d’intervention de CI reconnaît quatre dimensions du conflit :

  • la dimension personnelle qui suppose le changement de comportement au niveau personnel ;

  • la dimension relationnelle qui modifie la configuration des relations interpersonnelles ;

  • la dimension structurelle qui permet d’identifier les changements nécessaires pour modifier les relations de pouvoir ;

  • la dimension culturelle qui régit les changements de comportement et d’attitude afin de changer les politiques.

La prise en compte de ces quatre dimensions permet de faire un lien entre les stratégies de consolidation de la paix et celles du développement. L’objectif est de s’assurer que l’organisation non seulement réduise les symptômes de la violence directe, mais aussi la violence culturelle (les attitudes) utilisée comme justification de cette violence et la violence structurelle (les causes du conflit)22.

L’élaboration de tout programme de CI repose donc sur une analyse exhaustive des conflits afin de mettre au point une théorie rationnelle pour le changement, d’assurer les principaux points d’amorce ce celui-ci et garantir que le travail de CI tienne compte des demandes et des besoins des populations locales.

Toutefois, la démarche visant le changement structurel n’est pas si simple car elle nécessite la mise en place et la consolidation de relations de respect et de confiance malgré les différences culturelles, d’origine ethnique, de classe sociale entre les populations affectées.

Concernant l’implication des acteurs, Concordis International s’inspire largement de John Paul Lederach selon lequel « la paix est un processus long et exhaustif qui doit prendre en charge les différences culturelles et inclure tous les niveaux de la société, ainsi que les dirigeants ethniques et religieux, les universitaires et les responsables d’ONG influentes (niveau intermédiaire) »33.

A cet effet, CI dans sa démarche vise toujours à mettre en place un réseau avec les dirigeants respectés de niveau intermédiaire dont le pouvoir est relationnel, disposant des relations avec le niveau supérieur (ex : dirigeants politiques) ainsi qu’avec des acteurs de niveau inférieur (ex : les organisations impliquées dans la vie communautaire), et pouvant servir de lien entre les parties opposées d’un conflit.

Le principal axe du travail de Concordis est donc l’identification et la formation de médiateurs au niveau intermédiaire (ex : notables locaux) pour qu’ils puissent tisser des liens de confiance aux niveaux local et national. Une fois formés, les médiateurs peuvent identifier les points de concertation sur la base desquels les personnes impliquées seront amenées à trouver une solution consensuelle à travers un dialogue.

Néanmoins, l’implication des tous les acteurs confondus aide à l’analyse et donc à la préparation de l’intervention. Pour Concordis, une analyse collective et partagée des conflits est impérative pour rendre l’implicite plus explicite. Par ailleurs, consulter les différentes couches culturelles et sociales permet d’examiner la façon dont chacune d’entre elles est affectée et comprendre les rôles qu’elles peuvent jouer dans la transformation des conflits.

Enfin, une telle approche peut être considérée comme « intégrée » car elle va au-delà d’une simple analyse pour s’assurer que le projet de consolidation de la paix, intègre un processus participatif, les outils de résolution de conflit, contribue à favoriser le changement dans les relations et dans les dynamiques de conflit, et intègre un volet sectoriel, notamment celui du développement (C. Zelizer, V. Oliphant, 2013).

II. Étude de cas

a. Contexte d’intervention en Mauritanie

Concordis International intervient en Mauritanie depuis juin 2014 avec pour objectif de faciliter la coexistence pacifique dans la vallée du fleuve Sénégal. En effet, depuis plusieurs décennies, suite aux « événements » de 1989, certaines régions du sud de la Mauritanie restent sujettes à des tensions, voire des violences inter ou intracommunautaires. En particulier, depuis le rapatriement des réfugiés en 2004, on note la résurgence des problèmes d’accès et de répartition des ressources, notamment foncières. Actuellement, les tensions dans le sud du pays se manifestent entre deux groupes extrêmement vulnérables : les « haratines » (anciens esclaves affranchis d’origine maure), et les rapatriés « négro-mauritaniens » (ouloufs, hall-pulerens et soninkés expulsés du pays et dépossédés de leurs terres durant les « événements » de 1989).

Le manque de cohésion sur certains sites dans la vallée du fleuve Sénégal entre les communautés et la méfiance inter-ethnique sont à l’origine des difficultés sociales et économiques, et créent un risque élevé d’éclatement des violences.

Ceci peut certainement s’expliquer par la fragilité et l’absence de légitimité de l’État mauritanien dont les pratiques de gouvernance sont faibles, souvent corrompues et répressives, qui propose une offre inadéquate de services publics, et qui applique une justice lacunaire, provoquant une marginalisation politique et économique des certaines couches de la population et favorisant des tensions inter-communautaires dans lesquelles l’État lui-même est souvent l’un des protagonistes.

Alors que des tensions voire des violences inter-communautaires sont une conséquence directe de problèmes liés à l’accès à l’eau et à la propriété de la terre, la mauvaise gestion étatique en est à l’origine. Par conséquent,, nous pouvons considérer que le conflit mauritanien est un conflit multidimensionnel qui se situe au niveau local, régional et national.

Afin d’amener un changement constructif, Concordis travaille donc avec le niveau intermédiaire notamment des organisations de la société civile et les leaders au sein des communautés de base.

Dans le cadre précis de l’intervention en Mauritanie, CI a choisi de travailler avec l’organisation faitière de la société civile, le Forum des Organisations des Droits de l’Homme (FONADH)4 4. L’objectif étant de faciliter le dialogue par les organisations de la société civile (OSC) locales au niveau communautaire, d’assurer un débat bien informé sur les questions de politiques afin de pouvoir établir des conventions collectives à l’attention des décideurs politiques.

De cette manière, il est envisagé que les populations puissent améliorer leurs conditions de vie et avoir leur mot à dire dans le processus décisionnel et tout particulièrement en ce qui concerne le droit foncier.

Concordis vise également à faire des OSC des vrais agents du changement ce qui devrait être réussi à travers le renforcement de leurs capacités institutionnelles et de transformation des conflits ainsi que du plaidoyer devant les autorités publiques. De manière générale, Concordis cherche toujours à apporter un soutien continu à des partenaires visant à œuvrer à la gestion des conflits au-delà des objectifs à court terme.

Enfin, l’intervention de Concordis International ne se résume pas seulement au renforcement des capacités et de représentativité des OSC locales, mais également celles des organisations de base. En effet, CI vise à mettre en synergie les initiatives au niveau communautaire avec celles des OSC officielles afin d’avoir des résultats non contestables. Dans le cadre du projet, il est prévu de collaborer avec les notables locaux (les chefs de villages, les chefs tribaux, les Imams, les médecins traditionnels, etc.) car ces personnes peuvent influencer directement les communautés en conflit.

De manière plus générale il est espéré que Concordis appuiera les OSC mauritaniennes impliquées, d’une part financièrement mais également en renforçant leurs capacités institutionnelles et de transformation de conflits à travers des formations qui s’étendent sur une durée de deux ans. Par ailleurs, les OSC s’engagent à accompagner les organes locaux dans l’organisation des dialogues au sein des populations dans le conflit en fournissant une analyse et un point de vue non partisans.

CI inclut dans son programme les besoins de rapprochement et de communication efficace. De fait, CI encourage fortement les OSC à informer les autorités publiques de leurs activités au niveau local ou régional, tout en informant à son tour les autorités au niveau national ou régional.

Une telle démarche a été mise en place, notamment dans le but d’améliorer la compréhension des fonctionnaires de la nécessité de la réforme foncière et d’obtenir leur collaboration sur les questions pratiques le moment venu. Enfin, sans établir de relations avec l’État il sera très difficile, voire impossible de répondre aux problèmes qui relèvent de la violence structurelle.

b. Défis et obstacles pour la concrétisation d’une approche intégrée

Nous avons vu que le succès du projet de Concordis International dépend essentiellement des capacités et de la volonté de son partenaire et son affilié, à savoir le FONADH et SOS Esclaves, à mener à bien leurs missions. Cependant, ces deux organisations font face à des défis d’ordre institutionnel, idéologique (manque de concertation), ou social (de réseau). En effet, les OSC mauritaniennes sont encore handicapées par un « problème d’ordre juridique et institutionnel »5. 5 Le cadre légal est toujours inadapté et contradictoire. Les procédures d’enregistrement peuvent prendre des années, et de nombreuses associations sont toujours contraintes d’agir dans l’ombre car considérées comme « nuisibles ». Pour des ONG internationales, afficher leur partenariat avec des OSC militantes telles que SOS Esclaves peut réduire leur champ d’intervention et entraver la communication avec les agences d’Etat. Par ailleurs, une société civile divisée et aux faibles compétences peut difficilement se projeter comme agent de changement crédible aux yeux des populations et des autorités publiques.

Un autre problème relève de la position des administrations publiques. En effet, au niveau local, certaines administrations bénéficient des conflits dont le changement positif pourrait gravement perturber leur ordre établi. De plus, selon les perceptions des administrations, les interventions des OSC avec un financement étranger pourraient risquer de décrédibiliser les autorités publiques face à leurs populations.

Pour répondre à certains de ces défis, la méthodologie de l’intervention de Concordis International vise l’autonomisation et la représentation de la société civile. Effectivement, l’organisation œuvre pour créer des synergies entre les OSC partenaires et les organismes de base, « OSC traditionnelles ». CI souhaite également améliorer leur notoriété en les encourageant d’être plus redevables vis-à-vis de leurs populations et des autorités.

Plus particulièrement, CI vise à redéfinir les rôles des OSC ainsi que ceux des organisations de base en matière de transformation des conflits. A cet effet, CI cherche à ce que les premières puissent accorder plus d’attention au plaidoyer de dénonciation des violations des droits de l’Homme alors que les organismes traditionnels se chargeraient de facilitation de dialogue. Ces deux niveaux de la société civile pourraient rejoindre leurs avantages comparatifs tout en gardant leurs identités uniques. En somme, la clarification et la reconnaissance des rôles est une bonne base pour aider à la société civile de trouver son identité et intégrité (M. Parlevliet, 2011).

Toutefois, même si Concordis réussit à répondre à certains de ces manquements grâce à un apport de sa propre expertise, et que les piliers de cette approche se construisent au fur et à mesure de l’avancement du projet, l’effet sur long terme peut être remis en question.

Notamment parce que la volonté civique est primordiale pour une véritable transformation de conflits. Cela signifie qu’il est nécessaire que les parties plus faibles, notamment les populations les plus touchées par des conflits, prennent conscience et veuillent défier le statu quo présent. Compte tenu du contexte actuel cela n’est possible qu’à condition que la société civile dispose de la volonté de s’engager auprès des populations jusqu’à présent marginalisées, les sensibiliser et les accompagner dans leurs revendications.

La volonté de l’Etat de renforcer l’unité nationale et la cohésion sociale est néanmoins importante. Hormis, actuellement, il ne propose pas de politiques et de mécanismes clairs dans le domaine de résolution de conflits ce qui peut freiner l’opérationalisation des telles approches intégrées.

Il se pose donc la nécessité de changer les mentalités et le besoin d’identifier des mécanismes réalistes et objectifs qui permettent une appropriation et une responsabilisation du gouvernement et de la société civile. C’est notamment une responsabilité des bailleurs d’une part et des agences d’exécution d’une autre.

Les bailleurs et les agences d’exécution devraient garder à l’esprit que l’Etat mauritanien constitue moins la solution que l’origine du problème. Il faut donc chercher à l’impliquer et le responsabiliser pour parvenir à une solution durable à travers des programmations bien ciblées, qui prennent en compte les dynamiques de conflit (conflict dynamics). En effet, on ne peut pas espérer amener la paix au sein de/entre communautés en Mauritanie sans obtenir une réponse adéquate de la part du gouvernement. Actuellement, le non prise en compte du volet « conflit » dans les programmations influence fortement le désengagement du gouvernement à l’égard du foncier et en conséquence sa faible volonté de changement.

Au niveau des OSC, leur responsabilisation doit passer par leur appropriation des projets. Les ONG internationales devraient impliquer les OSC locales dès la conception des projets. Il s’agit donc d’appuyer les OSC locales dans la gestion, le suivi et l’évaluation des projets de développement ou de consolidation de la paix plutôt que de réduire leur rôle à celui d’un simple exécuteur.

Commentaire

Nous avons vu que l’approche intégrée ne suppose pas seulement la responsabilité de la part de l’organisme d’exécution (Concordis International) ou de son partenaire (FONADH) mais de toutes les parties prenantes. Notamment il s’agit de la responsabilité des bailleurs et d’autres ONG ou OIG qui doivent prendre en compte les dynamiques de conflit dans leurs programmations ainsi que l’intégration des processus participatifs qui incluent les populations, la société civile et le gouvernement.

De manière plus générale, une approche intégrée qui comprend des interventions bien ciblées, des stratégies spécifiques à chaque contexte et qui favorise la participation de toutes les parties prenantes permet d’éviter les effets néfastes telles que l’intensification d’un conflit et creusement des divisions. Par ailleurs, l’intégration d’un volet sectoriel (développement, environnement, médias, etc.) peut permettre aux parties en conflit de tisser des liens et même de trouver des solutions mutuellement acceptables à leurs problèmes.

Enfin, l’approche intégrée dans le domaine de consolidation de la paix est encore à ses prémices. La méthodologie de Concordis International dans le contexte d’intervention Mauritanie montre ses forces et ses faiblesses. Toutefois, une application d’une approche intégrée non aboutie risque d’être un outil de pacification temporaire plutôt que celui d’une transformation durable.

Notes