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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience Dossier : Les Cahiers de Modop n°3

Séréna NAUDIN, France, septembre 2017

La parole nous est donnée

Mots clefs : Connaissance de l’histoire de l’autre | Dialogue social pour construire la paix | Echanges entre des acteurs de paix | Expériences partagées et paix | Initiative de construction de paix urbaine | Agir pour la transformation sociale | France

« Pour la société, pour la France, pour l’Europe, pour nous tous, est-ce que tu as une vision, tu nous vois sur une lignée qui avance, qui passe vers un moment positif ou bien l’inverse ? » Lena

Le temps passé dans des associations accueillant des étrangers en situation de précarité administrative, économique ou médicale et celui dédié à mes études d’anthropologie sur les relations interculturelles, les migrations et les inégalités, m’ont fait sentir l’urgence qu’il y a à dépasser la frontière entre les établis et les « outsiders ». Cette distinction empruntée à Michel Agier désigne d’une part ceux qui sont installés quelque part, qui sont établis en France dans notre cas, et d’autre part ceux qui arrivent, les dits « migrants », les exilés rendus invisibles par les politiques européennes de l’étranger1. Cette urgence réside notamment dans le fait d’accorder à ces personnes une autre place que celle de victime. Ainsi, l’envie est née de susciter des rencontres entre des établis et des exilés en instaurant des conditions différentes de prise de parole et d’échanges. Embauchée par une web-radio, j’ai saisi cette occasion pour concevoir un projet d’émissions radio avec des personnes étrangères qui apprennent le français : La parole nous est donnée. Par ce dispositif, j’ai proposé que des personnes en exil prennent la parole à travers la réalisation d’un reportage radio : choix du sujet, préparation des interviews et réalisation des interviews2. Pour cela, des ateliers radio se sont déroulés dans des cours de français animés par des bénévoles à l’association Accueil Demandeurs d’Asile (ADA). Une partie de ces ateliers ont été co-animés avec Karine Gatelier, chercheuse en anthropologie. Nous avons cherché à mettre en pratique une méthodologie spécifique basée sur l’utilisation de l’outil radio et inspirée des méthodes d’anthropologie et d’éducation populaire tel que le principe de l’enquête conscientisante3. Cette démarche avait pour objectif la création d’un espace de parole différent que ceux auxquels sont cantonnés les exilés.

Ce travail a fait l’objet d’une présentation lors de la deuxième édition des Rencontres de Géopolitique Critique consacrée au droit à la ville4, à l’occasion d’une promenade radiophonique dans Grenoble. Les participants écoutaient au casque des morceaux issus des émissions réalisées tout en parcourant un morceau de la ville. Les auditeurs tantôt en mouvement tantôt à l’arrêt se regardent, observent la ville, attendent, écoutent, réagissent. Ils sont ensemble, ils forment un groupe aux yeux des autres, pourtant ils ne se parlent pas et ne sont pas forcément liés. L’arrivée en terre inconnue, l’accueil dans la ville, la venue de l’étranger, la rencontre avec les autres et surtout la difficulté à rencontrer ces autres sont les thèmes qui se succèdent et s’entrecroisent durant la promenade.

Dans ce projet radiophonique, le thème du droit à la ville, était un objectif tant au niveau des sujets de reportages abordés que dans la méthodologie d’action expérimentée. J’aborderai dDans une première partie nous traiterons desles objectifs sous-jacents à ces ateliers radio et de leur organisation concrète. Ensuite, je montrerainous montrerons en quoi cette expérience tend à appliquer certains des principes du droit à la ville.

1) Créer un autre espace de parole

« Vous dites que si vous êtes Présidente de la République vous allez partager le pouvoir. En tant que Présidente de la République, quelle serait votre politique sur le système migratoire ? » Kaba

Le désir d’expérimenter un espace de parole différent est issu d’une réflexion élaborée au cours de mes expériences en tant qu’étudiante en anthropologie puis en tant que militante associative. Mon emploi dans une web-radio appartenant à une coopérative culturelle m’a donné les moyens de chercher une solution liée au média radiophonique. Je tenterai ici d’expliquer comment un tel projet suppose de nouvelles conditions de prise de parole et la mise en pratique concrète que Karine Gatelier et moi-même avons expérimentée.

a. Changer les modalités de la prise de parole

Partant du constat que les exilé-e-s sont généralement celles et ceux qui répondent aux questions - pourquoi ont-ils quitté leur pays, pourquoi ont-ils choisi la France, cette ville, que souhaitent-il faire ici…etc. - j’ai cherchéil fallait trouver un moyen de transformer ces rôles pour faire exister d’autres relations sociales autour d’un nouvel espace de parole. Plusieurs années d’expériences d’accompagnement social auprès de personnes en situation d’exil et deux enquêtes ethnographiques autour de la prise en charge de personnes étrangères, m’ont données l’occasion d’observer les interactions des personnes exilées avec la société française. Ces derniers entrent principalement en contact avec des personnes dans les administrations et dans les associations. La plupart du temps, ils se retrouvent dans une relation asymétrique où ils sont dans une position de dépendance par rapport à ceux qu’ils rencontrent. Pour obtenir ce dont ils ont besoin, ils dépendent de la bonne volonté des personnes représentant la structure5. Dans le cas des demandeurs d’asile, jJ’ai pu remarquer qu’e à l’égard des demandeurs d’asile, ces dernières se donnent souvent le droit de poser des questions sur des sujets en dehors de leur prérogative, notamment sur le parcours migratoire. Alors que les demandeurs d’asile sont déjà lourdement interrogés - ils répètent régulièrement leur récit dans les institutions et les associations6 - ils se retrouvent souvent contraints de parler à nouveau de leur vie privée à d’autres moments. Par exemple, dans le cadre d’une inscription à l’université, j’ai été témoin d’une situation où un demandeur d’asile s’est fait interroger par la personne chargée des inscriptions sur son choix de venir en France et, plus particulièrement, à Grenoble. En quoi cela a-t-il avoirà voir avec l’inscription universitaire ? La personne qui s’occupe des inscriptions profite - du fait de sa curiosité et certainement sans être malintentionnée - de son pouvoir pour poser plus de questions que nécessaire. Dans ce cas, le demandeur d’asile qui souhaite que son inscription se déroule au mieux est soumis au bon vouloir de cette personne. Afin de maintenir un contexte favorable à son inscription, il se sent obligé de répondre aux questions qui lui sont posées, y compris si cela est hors-sujet.

De plus, le cadre de la demande d’asile construit une figure de l’exilé comme étant un problème, un risque, une menace7. Le bien-fondé de sa demande est sans cesse remis en doute par le système même de la procédure d’asile et ses agents8. Cela enferme les personnes qui demandent l’asile dans une position de suspicion où leur parole est mise enà l’épreuve.

En discutant avec des personnes exilées, j’ai constaté les difficultés qu’elles éprouventLes personnes exilées éprouvent de grandes difficultés à pour entrer en contact avec des fFrançais. La barrière de la langue peut complexifier la communication mais le manque de prétexte pour aller discuter avec les gens m’a paru le problème le plus important. AÀ ce propos, un des participants au projet a expliqué le sentiment qu’il a d’être transparent car lorsqu’il salue les gens, ceux-ci ne lui répondent pas.

C’est pour sortir de ces types de relations asymétriques, parfois teintées de soupçon, qu’il fallait trouver un moyen de créer des conditions de rencontre différentes. De ce fait, au sein de la web-radio La voix des gens animée par la coopérative Dyade dans laquelle j’étais salariée, nous avonsil a été imaginé le projet d’émission radio « La parole nous est donnée ». Ce média qui vise le recueil de la parole de personnes qui ont peu l’occasion de se faire entendre et la création de lien social paraissait tout à fait adapté. Le projet d’émission a été pensé pour favoriser le dialogue entre les cultures9 et la construction de lien social autour de personnes exilées qui apprennent la langue française. Les ateliers se sont déroulés dans le cadre des cours de français adressés à des personnes en exil, pour la plupart des demandeurs d’asile. Ce contexte d’apprentissage de la langue n’est pas choisis au hasard puisqu’en plus des bases de la langue, les exilés découvrent les codes de la société d’accueil et bénéficient de ce moment pour développer la confiance en soi.10 Il s’agissait d’allier l’utile - apprendre le français et le fonctionnement de la société d’accueil – à l’agréable – découvrir le média radio. La méthodologie choisie visait à renverser les rôles habituels décris ci-dessus. Nous proposions que les : il était proposé aux interviewés, dans le cadre de leur demande d’asile, prennent de prendre la parole en devenant à leur tour intervieweurs, dans le cadre des ateliers radio. Nous souhaitionsIl s’agissait de changer le contexte le plus courant dans lequel se fait la rencontre avec les personnes de la société d’accueil, c’est-à-dire faire la connaissance de l’autre pour faire un reportage et non pour lui demander de l’aide.

Dans le cadre du reportage, les rencontres sont inédites et les conversations souvent inattendues. Ce projet s’appuie également sur l’idée selon laquelle le dialogue entre des personnes d’origines sociales et culturelles différentes permet une meilleure compréhension des cultures réciproques, aide à surmonter les stéréotypes et les préjugés qui sont eux-mêmes vecteurs d’appréhensions, de malentendus, de peurs. Les prises de contact par le biais de l’outil radio sont des occasions uniques de rencontres qui auraient difficilement pu se faire en dehors de ce contexte.

Pour finir, le contexte de l’année 2016 - année où naît l’idée du projet - place la question des migrations et des réfugiés au cœur des débats politiques. Un afflux important de déplacés lié aux guerres qui déchirent le Proche-Orient est alors médiatisé par le biais d’images choc de camps de réfugiés, de bateaux de fortunes, de personnes escaladant les barbelés et les murs des frontières ainsi que par l’utilisation de termes péjoratifs et déshumanisants pour désigner ces personnes en fuite11. Ce contexte a accru ma volonté montrait l’urgence de favoriser des rencontres pour créer de l’empathie et surtout déconstruire la dichotomie entre « eux », les personnes souillées par les guerres, meurtries par les drames et l’exode, et « nous », les personnes protégées de ces souffrances.12 Il s’agit donc de surmonter l’image victimisante et stéréotypée des personnes en exil communément admise.

b. Organisation pratique

Concrètement, le projet s’est déroulé en deux phases qui ont chacune donné lieu à une série d’émissions différentes : « La cuisine, ici et ailleurs » en 5 épisodes et « des exilé-e-s dans la cité » subdivisée en 4 émissions et une promenade radiophonique.

Le groupe de « la cuisine, ici et ailleurs » s’est constitué dans un cours de français fréquenté par plus d’une vingtaine de personnes ; majoritairement des hommes en demande d’asile, certains vivant à la rue. Ce cours était en temps normal animé par deux bénévoles mais en raison de la conjoncture, il n’y avait qu’un seul bénévole qui donnait cours : un homme d’origine ivoirienne en demande d’asile, Koffi. Ceci me semble important à souligner car lLes autres bénévoles qui s’occupent des cours de français sont des femmes françaises majoritairement retraitées. Ce dernier avait très bien accueilli le projet et participait à l’animation des ateliers avec moi. AÀ chacune des séances effectuées, le groupe était susceptible de changer, ce qui engendrait de la répétition et ne permettait pas toujours que les personnes s’approprient le projet. Toutefois, quelques uns des participants se sont pris au jeu et ont été moteurs dans le groupe. Durant les premières séances, en groupe entier, nous définissions desles questions étaient définies autour des pratiques culinaires passant de la description de recettes, à l’explication des pratiques familiales autour de la préparation des repas ou aux changements dans l’alimentation liés à la migration. Ensuite, nous réalisions des interviews entre participants sur ces questions. Cela permettait de se préparer à la conduite d’interviews mais surtout de se rendre compte deprendre conscience de la multiplicité des pratiques autour de la cuisine et de l’alimentation ; en plus de pratiquer le français. Après cela, j’ai proposéles participants sont allés d’aller à plusieurs reprises, par groupes de quatre, à la rencontre de personnes dans l’espace public ( dans un parc du centre-ville) pour réaliser les interviews. Nous nous sommes rendus plusieurs fois par groupe de quatre dans un parc du centre-ville. Ceux qui étaient moins à l’aise à l’oral réalisaient la technique - enregistrement – pendant que les autres menaient l’interview à tour de rôle l’interview. Il m’arrivait rarement de prendre la parole. J’ai ensuite réalisé uUn montage a ensuite été réalisé puis que nous avons écouté à l’occasion d’un cours de français. Nous avons ainsi puCela a permis de revenir sur des expressions ou des mots qu’ils n’avaient pas compris sur le moment et de prolonger noles discussions sur les différentes façons de manger et de préparer les repas. AÀ ce stade, j’ai sentis un déclic s’est produitoù : certains participants ont pris la parole différemment et ont été plus loin dans leurs propos. Actuellement, les bénévoles qui animent les cours de français utilisent toujours les enregistrements pour travailler.

Le groupe « des exilé-e-s dans la cité » s’est composé de neufs personnes avec des statuts administratifs et sociaux différents – demandeurs d’asile, personnes avec titre de séjour, personne en situation irrégulière, personnes sans logement – ce qui a permis de mettre en lumière des problématiques et des points de vue différents selon les situations. Les deux bénévoles animant le cours étaient des femmes d’environ soixante-dix ans qui ressentaient des difficultés à faire participer le groupe. J’ai animé ces ateliers en partenariat avec Karine. Au bout de quelques semaines, les emplois du temps des cours se transformant nous avons dû créer un groupe a été créé en marge des cours pour continuer l’atelier avec les mêmes participants dans un autre contexte. Comme dans la première étape nous avons organisé il y a d’abord eu des interviews entre participants et avec des personnes extérieures. Certains des participants étaient systématiquement présents ce qui permettait qu’ils expliquent eux-mêmes le but des séances et qu’ils les interviews pour leur montrer concrètement ce que nous faisions. Lors des premières séances, nous avons centré les échanges se sont centrés autour de questions sur l’arrivée à Grenoble, ce qui leur plaît ou non dans cette ville, les personnes qu’ils rencontrent, comment et pourquoi. Ces questions ont servis de base pour les interviews avec les personnes extérieures au cours. Karine et moi-même avons proposé quelques questions que lLes participants sont partis de quelques questions qui leur ont été proposées et qu’ils ont pu étoffer au fur et à mesure des ateliers en s’interrogeant entre eux. Puis nous avons proposé une rencontre a été proposée avec des étudiants. En amont, les participants ont réfléchi aux questions qu’ils souhaitaient poser à ces jeunes. Les deux rencontres organisées ont été très intenses, les sujets abordés se sont construits au fur et à mesure des conversations.

Pour des raisons pratiques, je réalisais le montage seule avant de le proposer à Karine et aux participants. Après trois mois d’ateliers hebdomadaires, nous avons souhaité montrer une première restitution a été montrée lors des Rencontres de Géopolitique Critique d’avril 2017. Il se trouve que le projet arrivait à un moment crucial : certains participants ne pouvaient plus s’impliquer13. En dehors de leur diffusion sur la web-radio, lavoixdesgens.fr, nous avons cherché àla volonté était d’ organiser un événement public permettant de discuter les thèmes abordés dans les émissions avec d’autres personnes. C’est ainsi que nous avons pensé àqu’est née l’idée de réaliser une promenade sonore radiophonique où un groupe de personnes pourrait écouter la même chose ensemble dans des écouteurs différents et en arpentant la ville.

2) Mettre en pratique le droit à la ville ?

« Une ville accueillante, c’est une ville où - quand tu arrives si tu demandes de l’aide - on peut répondre à 80 % de tes demandes » Kaba

« Je pense qu’une ville accueillante est une ville pleine d’associations, des associations qui aident les gens pour faire avancer leur projet, d’une manière très visible, c’est-à-dire pas très compliqué, pas difficile de les rejoindre, toujours très accessible à tout le monde. » Lena

Le focus sur le thème du droit à la ville était une invitation à parler d’une ville plus intégrante, plus solidaire. C’est pour cette raison que nous sommes partis le point de départ a été celui de l’expérience vécue des participants, qui sont des exilés, lors de leur arrivée à Grenoble. Il s’agissait de s’interroger sur ce qui faisait la ville pour eux. Le sujet de la rencontre s’est rapidement dessiné. Pour ne pas rester focalisés sur la situation des personnes étrangères, les questions qui se sont posées entre participants ont été également adressées aux étudiants grenoblois.

Le concept de « droit à la ville », fait référence à la lutte pour l’accès à la ville, c’est-à-dire la possibilité de s’y loger, de s’y déplacer, d’y travailler, de s’approprier la ville pour faire entendre sa voix, d’exercer son pouvoir d’agir. La ville, objet politiquement construit, révèle des rapports de force et des logiques discriminantes. Le choix d’aborder le droit à la ville nous a semblésemblait d’autant plus pertinent que la méthodologie du projet coïncidait avec certains aspects de cette lutte. Notamment, les modalités de la prise de parole et de la diffusion nous ont paru être des exemples concrets d’actions œuvrant dans le sens du droit à la ville : la création d’espaces de rencontres et d’échanges accessibles, la possibilité de se faire entendre sur les sujets de son choix, le renforcement du lien social, la réappropriation de l’espace public par une diffusion sur internet en accès libre, le développement d’actions culturelles. Par cette expérimentation, nous cherchions àl’objectif était de redéfinir les besoins sociaux, la fonction du politique et du culturel14.

a. Expérimenter un espace de nouvelles rencontres

La réalisation de reportages radio donne l’occasion aux participants de prendre la parole comme ils le souhaitent et d’en contrôler le contenu. Ce faisant, les exilés se réapproprient leur propre parole et, au-delà, leur propre image. Dans le traitement médiatique des questions qui touchent aux migrations et à l’asile, la parole des personnes concernées en premier lieu est rarement entendue. On observe au contraire que d’autres personnes parlent à leur place (experts, journalistes, travailleurs sociaux, universitaires, etc.). Les ateliers radio, de par leur méthodologie même, offrent un espace de parole dont peuvent se saisir les exilés qui veulent y participer. Cette possibilité d’être au cœur de la conception du reportage, en participant à la construction des questions d’interviews, au choix des lieux de rencontre et des personnes pour faire les interviews permet que les participants qui sont les premiers concernés par le sujet aient un réel pouvoir sur la parole qui est véhiculée sur le sujet. Ce faisant, ils peuvent décider des thèmes qu’ils veulent aborder et nonau lieu de rester simplement sur une description de leur parcours - migratoire, administratif - qui reste majoritairement au cœur des travaux réalisés autour de l’exil. Cela n’empêche pas qu’ils puissent parler de leur vécu quant à ce parcours s’ils le désirent et de la manière qu’ils le souhaitent. C’est aussi un moment pour se délivrer du poids des difficultés en les partageant. Un des participants par exemple, avait besoin de décrire sa désillusion et son errance pour partager avec les autres participants son envie de trouver une société plus intégrante, qui ne le laisse pas dormir à la rue en plein mois de janvier.

Les deux étapes de ce projet m’ont convaincuont montré que les ateliers radio permettent aux participants d’investir un nouvel espace de parole. Ce dernier favorise des conversations entre des personnes qui n’ont pas l’occasion de se rencontrer autrement et permet également d’échanger autour des pratiques et des modes de vie de l’autre mais également sur ses opinions.

En plus d’offrir un espace de parole, il s’agit de créer des conditions propices aux rencontres. Il n’est pas évident de créer des contacts, de se constituer un réseau de connaissances, d’amis. Par exemple, l’un des participants explique qu’il traîne au parc pour faire connaissance avec de nouvelles personnes. De cette façon, il rencontre généralement des hommes issus de sa communauté qui sont la plupart du temps dans une situation précaire du point de vue économique ou administratif, comme lui. Comment faire pour entrer en contact avec des gens qui ont une autre position sociale que soi ? Obstiné, il décrit une soirée où il a essayé de rencontrer des personnes dans un club. Après plusieurs tentatives échouées, il finit par passer la soirée à danser seul. Il demande comment faire pour créer des liens avec les autres quand il n’y a pas de lieu où les rencontrer – il avait rencontré ses amis à l’école – et que dans l’espace public les individus adoptent une position fermée, par exemple l’utilisation des écouteurs sur les oreilles. Il se demande si c’est lié à sa couleur de peau « Est-ce que vous personnellement vous vous aimez les africains étrangers qui sont là ? (…) Pourquoi je t’ai posé la question, c’est juste pour connaître ma position, parce qu’on l’a déjà dit ici, si tu trouves quelqu’un arrêté, s’il a un souci ou quoi, si tu le salues il te regarde il fait comme si personne ne lui a parlé ou bien personne ne l’a salué, moi j’aimerais savoir si c’est une couleur de peau ou quoi…».

Nombreux sont les demandeurs d’asile qui sont bénévoles dans des associations d’aide (Resto du cœur, Secours Catholique, ADA…). Ils rencontrent des français acquis à la cause, c’est-à-dire des personnes qui sont déjà sensibles aux problèmes de la précarité et de l’exil. Mais comment faire pour connaître d’autres personnes en dehors de sa condition de demandeur d’asile vivant dans une situation précaire ? Il s’agirait de rencontrer des personnes en dehors de ces cercles associatifs. La radio est un prétexte pour aller parler à l’autre. Même si cela crée seulement des rencontres éphémères, cela crée des rencontres inédites et c’est un point de départ pour prendre confiance en ses capacités à communiquer avec l’autre.

Prenant la ville comme le lieu de production, de reproduction, de transformations des relations sociales15, l’idée est d’agir sur le processus de production de ces relations. Fabriquer de nouveaux espaces de rencontre, expérimenter de nouvelles modalités de prise de parole, orchestrer l’échange culturel sont des moyens que nous mobilisons pour transformer les relations sociales.

Dès la première interview réalisée dans l’espace public pour « La cuisine, ici et ailleurs », les deux femmes interrogées se sont intéressées à la situation de leur intervieweur : « Qu’est-ce que vous pensez de la gastronomie française ? D’où venez-vous ? Est-ce que vous vous plaisez en France ? ». Elles leur ont demandé leur opinion sur la cuisine française sans deviner que ces personnes réalisant les interviews ne connaissent pas vraiment la gastronomie du pays puisqu’elles mangent dans des organismes caritatifs ou avec des personnes de leur communauté. Cet échange est une première étape, un premier contact entre des personnes qui n’ont aucune raison de se parler dans le quotidien, qui sont séparées par une frontière symbolique. Toutes les personnes qui ont répondu à nos questions se sont montrées très ouvertes, montrantexprimant à chaque fois un réel plaisir à participer aux interviews. Contrairement à ce que j’aiqui a pu être observé pu observer dans les administrations et les associations où les exilés sont constamment interrogés sur les raisons qui les ont amenés à venir en France ou à Grenoble, les personnes rencontrées n’ont posé aucune question dans ce sens. Les participants prennent contact en dehors de leur statut de demandeurs d’asile ou d’étranger dans une situation de précarité mais en tant qu’apprentis reporters.

Les interviews menées avec des étudiants pour « Des exilé-e-s dans la cité » ont donné l’envie à deux des participantes – une intervieweuse et une interviewée - de se revoir par la suite pour une soirée culturelle poétique iranienne. Pour Lena, c’était l’occasion de présenter un événement important pour elle. Elle nous a expliqué que ces soirées qui se déroulent à Grenoble lui permettent de découvrir des textes écrits par des iIraniens qui sont censurés dans son pays. Elle découvre sa propre culture et a envie de la partager, d’où l’invitation. Pour Coline, c’était l’occasion de découvrir quelque chose de nouveau dans la ville qu’elle habite, l’existence de soirées poétiques iraniennes, et de sortir de son cercle d’amis habituel. Cette rencontre les a toutes les deux beaucoup émues, elles l’ont évoqué lors des interviews16. Le caractère inattendu de cette rencontre est certainement important dans le plaisir que cela leur a procuré.

b. Susciter la découverte de l’autre

Au-delà des rencontres, le projet suscite la découverte de différentes pratiques, modes de vie et modes de pensée. Pour « La cuisine, ici et ailleurs » nous avons pua permis de découvrir les façons de préparer et manger le repas dans différentes familles. Les participants ont, dans un premier temps, échangé entre eux sur leurs différentes pratiques. Après avoir décrit les recettes qu’ils aiment, nous avons pu discuterles discussions se sont orientées autour de la répartition des tâches et de l’organisation des repas. La majorité des participants étaient des hommes et, dans la majorité des cas, ce sont les femmes qui cuisinent dans leur pays d’origine. Le parcours migratoire et la précarité font que certains ont appris à se faire des repas par eux-mêmes, tandis que d’autres mangent dans des organismes caritatifs (Restos du cœur, Secours Catholique, Fournil). Cela interroge de nouvelles pratiques. Ensuite, les interviews avec des fFrançais montrent une répartition des tâches différentes : il n’y a pas que les femmes qui font la cuisine par exemple. Les repas sont organisés autrement et différemment selon les foyers. Par exemple, Nicolau était très étonné d’une des interviews avec un homme qui cuisine uniquement des plats végétariens inspirés par la cuisine indienne. Pour lui, c’était insolite de préférer manger une cuisine provenant d’un autre pays. Par ailleurs, lorsque Diaby posait des questions sur les plats consommés par ses interlocuteurs, il demandait toujours « Comment est-ce que tu manges le riz ? » comme si le riz était la base du repas. Je lui ai expliqué queOr, cette phrase n’a pas la même signification pour nous puisque nous ne mangeons pas du riz à tous les repas.

Pour la création de l’émission « Des exilé-e-s dans la cité » nous avons passé du temps àil a fallu beaucoup discuter des rencontres dans l’espace public, notamment dans les transports en commun. Nous avons constaté les difficultés à prendre La prise de contact dans les transports au quotidien à Grenoble est très difficile. Les interviews montrent qu’il est plutôt d’usage d’avoir un comportement fermé pour ne pas entrer en contact avec l’autre. Nous avons également discuté Les discussions ont également tournées autour de la ville de Grenoble en elle-même, chacun a pu parler de ce qu’il aime ici, de ce qu’il n’aime pas, de ce qui l’a marqué lors de son arrivée. Les intervieweurs ont pu découvrir que leurs interviewés, les étudiants, n’étaient pas non plus originaires de cette ville. Même si le contexte est tout à fait différent, eux aussi pouvaient donner leur avis sur l’accueil ressenti en arrivant à Grenoble, pouvaient faire la comparaison avec le lieu d’où ils sont originaires - « Quelle est la différence entre les gens de Rennes et les gens de l’Est ? ». Les conversations se sont aussi tournées vers la politique, Les étudiants ont découvert que les participants connaissaient les personnalités politiques françaises et l’actualité.

En fin de compte, ces rencontres à l’occasion des reportages ont permis de nombreux échanges qu’ils soient autour de modes de faire ou de modes de penser. J’ai même constaté queY compris certaines personnes qui participaient peu pendant les cours de français, se sont finalement révélées se révélaient à l’occasion des interviews et prenaient des libertés quant aux sujets abordés.

b. Générer la citoyenneté, la vie culturelle et sociale

L’application concrète du droit à la ville pose également la question du point de vue de la citoyenneté - fabriquer un espace démocratique - et de la vie culturelle - laisser la place à l’imaginaire. Dans notre casEn l’espèce, les personnes qui participent au projet sont privées de la citoyenneté puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. Pourtant, elles peuvent exercer une autre forme de citoyenneté en participant à la vie de la cité.

Dans la deuxième phase du projet, les participants se sont interrogés sur la ville de Grenoble tant au niveau de l’accueil – comment s’est passée l’arrivée, comment se sent-on dans cette ville - qu’au niveau de la vie quotidienne – qu’est ce qui nous plaît ici, qu’est-ce que nous aimerions changer, de quelle manière. Le fait même de pouvoir donner son opinion, de s’interroger sur l’organisation de la vie locale, de diffuser cette parole par le biais d’un média permet d’exister comme citoyen, c’est-à-dire comme une personne qui participe à la vie de sa cité. Cette façon de générer la parole illustre notre volonté de redéfinir le politique comme un espace où toutes les formes de participations sont les bienvenues et ont la même valeur.

Les participants se sont saisis de l’espace de parole créé et se sont réappropriés le projet. Dans « Des exilé-e-s dans la cité », ils ont centré beaucoup de leurs interrogations autour de la vie politique française et grenobloise. Les questions se sont tournées vers la politique économique, migratoire, sécuritaire, étrangère, les choix locaux de la municipalité de la ville de Grenoble, les idées de changement des étudiants, leur vision de l’avenir. Dans certains cas, ils ont véritablement interrogé les étudiants sur leur pouvoir d’action. Par exemple, au sujet de trois bibliothèques municipales de Grenoble que la mairie a comme projet de fermer, Yannick a demandé : « Vous aimez la littérature ? Le maire de Grenoble a décidé de fermer des bibliothèques, qu’est-ce que vous pensez de ça ? ». L’étudiant répond qu’il a participé aux manifestations contre les fermetures et Yannick rétorque {« AÀ part des manifestations que vous avez fait, qu’est-ce que vous allez faire pour dire « non » à la fermeture ? » Il questionne le mode d’action politique choisi pour s’opposer à ces fermetures. Les questions d’interviews des participants ont aussi favorisé leur propre prise de parole. Par exemple, Lena qui a demandé aux étudiants ce qu’ils imaginaient pour leur avenir a pu expliquer ensuite : {« Quand j’étais en Iran, c’est un pays au Moyen-Orient avec ses problèmes géopolitiques et ses caractéristiques particulières, c’est super difficile pour avoir un plan pour son avenir, un plan auquel on peut rester fidèle, parce qu’il arrive toujours des surprises qui modifient radicalement nos plans de l’avenir. Je pensais toujours, c’est le même cas dans les autres pays qui sont plus ou moins dans la paix ou dans la stabilité. Je pensais, toujours dans mon imagination, notamment à propos de la France, avec l’esprit cartésien très connu qui existe ici, il faut que les jeunes aient forcément des plans pour leur avenir qui sont fondés sur des éléments assez bien solides auquel ils peuvent être fidèles, on peut avoir des plans pour les dix ans prochains… » Pourtant, les rencontres occasionnées par les interviews ont modifié son point de vue. Elle a découvert que les jeunes français n’ont pas tous de plan défini pour leur avenir, qu’ils ressentent beaucoup d’incertitude. Ces moments d’interviews en groupe ou avec des personnes extérieures permettent une prise de parole concernantsur ce qui les touche, ce qui les intéresse, ce qui les interroge.

De plus, l’utilisation de l’outil radio, le geste de donner la carte de la coopérative culturelle à laquelle la radio est rattachée, le fait que le projet soit présenté dans des institutions, que les émissions soient écoutées par des auditeurs ancre le projet dans la vie culturelle et sociale de la ville. Les participants ont été initiés aux rudiments du travail radiophonique, ils ont vécu une expérience culturelle unique. Par exemple, Diaby Fofana, qui était un des premiers motivés pour aller à la rencontre de personnes dans l’espace public, a pris peur aule moment venu. Il ne se sentait pas à l’aise pour poser des questions et est alors devenu le technicien, en assurant notamment la prise de son. Aussi, p Nous avons également parcouru la ville en groupe pour intégrer des sons d’ambiance dans les émissions, nous avons parcouru la ville en groupe pour saisir des sons propres à des lieux précis : la rue, la gare, le tramway, des places, un parc avec des enfants ou le marché. Cette expérience a été intense pour tous car nous avons passé du temps à « écouter » la ville et à partager ce qui nous a marqués.

Pour finir, les rencontres dans le cadre d’un reportage radio et l’écoute des émissions sur internet permet de visibiliser l’activité de personnes, qui sont exilées, dont on entend parler mais sans savoir ce qu’elles font. Pourtant, en les rencontrant par le biais de ce projet on constate qu’elles apprennent le français, qu’elles s’intéressent à la vie de la société française, qu’elles participent à des projets culturels. On constate également qu’on peut communiquer avec ces personnes.

Cette expérimentation nous a convaincues de son potentiel adu point de vue de la prise de parole, des rencontres, des échanges autour de la vie quotidienne, des discussions sur la manière de vivre, de voir le monde. Ces moments n’ont pas été simplement des ateliers radio, ils ont instauré des conditions pour mettre en œuvre le débat sur le quotidien, la société, ce qu’on se sent en capacité de faire ou non, sur les moyens qu’on se donne pour changer les choses, les difficultés et l’actualité. Ce projet d’ateliers radio mériterait d’être prolongé et expérimenté sur le long-terme pour approfondir son potentiel, créer beaucoup plus de rencontres et explorer de nouvelles pistes. La méthodologie mise en place requiert un travail de long-terme pour que les personnes qui participent puissent réellement s’approprier le projet et ses outils. Toutefois, le public visé n’ayant pas des conditions de vie lui permettant une stabilité et une participation qui s’inscrive sur le long-terme, cette méthodologie doit être adaptable à un groupe en constant renouvellement. Plus généralement, bien qu’ayant déjà un cadre solide, ce projet d’émissions radio peut tout à fait évoluer dans de multiples directions.