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Un monde en paix du Général Jean Cot

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Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Gaël Bordet, Paris, 2003

Habitus

I. Définitions

  • a. Sens commun : « manière d’être » (Le Robert).

  • b. Sens philosophique : « phénomènes d’habitude sociaux qui peuvent se produire sans que ceux qui y participent en aient conscience : on en voit des exemples dans le langage et dans les mœurs » (André Lalande, Dictionnaire technique et critique de la philosophie. PUF, Quadrige, 1997).

  • c. Sens médical : désigne l’apparence extérieure en tant qu’elle traduit un état général du sujet (n’est pas lié au sens commun). Malade est une contraction tardive de « male habitus » .

  • d. Sens sociologique : « ensemble de dispositions durables où sont intégrées les expériences passées. Il fonctionne comme une grille de perceptions, jugements, et actions (…) » (Madeleine Grawitz, Lexique des sciences sociales. Dalloz, 1994).

II. Commentaire critique

Il convient tout d’abord de distinguer les habitus des habitudes qui ne sont que des manières de se comporter et d’agir individuelles et non socialement construites, apprises et reproduites.

Le concept sociologique d’habitus est un emprunt fait à la philosophie. Le premier philosophe à avoir traité de ces « phénomènes d’habitude sociaux inconscients », est Aristote, qui parlait alors « d’hexis » (mot traduit depuis par « habitus »). Le sens moderne de cette notion philosophique a ensuite été construit par Leibniz qui a notamment employé le terme « d’habitudines » dans le cadre de ses recherches sur « l’alphabet des pensées humaines » et surtout sur les langues, qui sont pour lui en rapport avec le fonctionnement de l’entendement. Leibniz était convaincu qu’une analyse exacte de la signification des mots ferait mieux connaître que toute autre chose les opérations de l’entendement.

Enfin, bien plus tard, les phénoménologues, et Husserl le premier, ont repris à leur compte cette tradition philosophique, en forgeant le mot « habituelle » (« en habitus », ou « en forme d’habitus »). Les phénoménologues ont lié la théorie du jugement à une théorie de l’habitus. L’habitus est expressément nommé dans l’oeuvre de Husserl et constitue un médiateur essentiel entre la somme des expériences passées et les principes de perception et de comportement à venir ; Husserl rejette ainsi le mécanisme, le déterminisme et l’intellectualisme.

Le concept sociologique d’habitus emprunte donc à la tradition philosophique ses principales caractéristiques.

Les premiers sociologues à se l’approprier sont les fondateurs de la sociologie : Weber, Durkheim, Tönnies, Veblen.

Le sens donné au concept par Max Weber (sens que je priviligie) est intéressant : il a servi au sociologue de grille de compréhension pour la transformation systématique des habitudes sociales physiques (habitus - qui comprend déjà les notions d’hexis et d’ethos sur lesquelles je reviendrai) par l’ascèse religieuse (Economie et Société, pp.546-554 notamment).

Un autre sociologue, également historien, qui ait adapté le concept aux besoins des sciences sociales, est Norbert Elias. Il y recourt pour comprendre les conditions de changement de la sensibilité et « des réactions émotionnelles, de l’économie pulsionnelle et de la pensée ». Il assimile alors l’habitus aux « attitudes sociales ».

Reprenant à son tour l’héritage aristotélicien, l’anthropologue Marcel Mauss emprunte à Aristote le concept d’habitus, auquel il intègre celui « d’hexis » (qui tel qu’employé par Aristote peut se définir comme une disposition corporelle qui peut avoir pour origine soit la nature, soit la coutume. Cela donnera la proxémique, cette discipline qui consiste à étudier l’utilisation faite de l’espace par les êtres animés dans leurs relations, et les significations qui s’en dégagent).

Voici comment Marcel Mauss conçoit le rapport entre « habitus » et « hexis » et comment il en fait un concept opératoire global : « J’ai donc eu pendant de nombreuses années cette notion de la nature sociale de « l’habitus ». Je vous prie de remarquer que je dis en bon latin, compris en France, « habitus ». Le mot traduit, infiniment mieux « qu’habitude », « l’hexis », « l’acquis » et la faculté d’Aristote (qui était un psychologue). Il ne désigne pas ces habitudes métaphysiques, cette « mémoire » mystérieuse, sujets de volumes ou de courtes et fameuses thèses.. Ces « habitudes » varient non pas simplement avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges. Il faut y voir les techniques et l’ouvrage de la raison pratique collective et individuelle, là où on ne voit d’ordinaire que l’âme et ses facultés de répétition ». (voir les références ci-dessous, citation pp.369-370).

Le sociologue Alfred Schütz, qui sur les traces de Husserl mettra en oeuvre une sociologie phénoménologique, reprendra à son compte une partie des concepts de la phénoménologie concernant l’habitus et créera ainsi un concept « d’habitual knowledge » : à chacune de nos perceptions, chacun de nos jugements, chacune de nos décisions, nous mobilisons, ne serait-ce que de façon préréflexive, un habitus préconstruit qui structure nos attentes et nos intérêts ; chaque expérience à son tour se dépose en habitus.

Erving Goffman, un peu plus tard, reprendra et complexifiera à son tour ces perspectives dans le cadre de sa sociologie de l’interactionnisme symbolique qui fait une place de premier plan à la « mise en scène des corps » et surtout à tous les rites sociaux d’interaction exprimés par le langage et les gestes et sont de ce fait éminemment significatifs.

Enfin, dans le même temps, Pierre Bourdieu fera de l’habitus une disposition générale et générative de l’agent social qui « dépend des conditions sociales de sa formation et de son exercice et se trouve ainsi être une somatisation de structures objectives » (Bourdieu, Entretiens télévisuels, 1991, La 5ème).

Selon Bourdieu, un habitus est « un système de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente des fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre » (Le sens pratique, pp.88-89). Ce concept a alors pour équivalent celui « d’inconscient culturel ».

Toujours selon Bourdieu, le problème de fond est que les agents ou groupes sociaux produisent des jugements de valeur à partir d’un « ethos » (qui est une manière de percevoir le monde social et donc d’agir dans ce monde), d’une « hexis » (éthique corporelle et posture dans le monde social) qui, réunies, forment un « habitus ». C’est donc le plus naturellement du monde que Bourdieu empruntera le mot à la scolastique (Aristote, puis Husserl) à partir d’une lecture très personnelle de l’oeuvre d’Erwin Panofsky (historien et philosophe de l’art), mais surtout dans la suite de Marcel Mauss. Malheureusement, il aura tendance à privilégier une conception trop déterministe et durable de l’habitus.

Il est en effet essentiel d’avoir une conception dynamique et complexe du concept d’habitus, pour en faire un instrument opératoire des interactions sociales. Un habitus est certes une disposition inconsciente qui répond aux conditions sociales de la socialisation, mais c’est également et surtout (Weber, Elias, Goffman) un ensemble d’attitudes sociales (façons de faire, d’agir, de parler, préjugés) que l’on peut modifier lentement mais sûrement à mesure qu’on en prend connaissance.

III. Pour aller plus loin.

  • Bourdieu, Pierre. Méditations pascaliennes, Editions du Seuil, Liber/Raisons d’agir, 1997. (Ce livre est très original, dans le sens où il retrace – dans la filiation de Blaise Pascal selon l’auteur – le parcours philosophique et sociologique de Pierre Bourdieu et dévoile ainsi les emprunts conceptuels et sociologiques. L’auteur apparaît tel qu’en lui-même, avec ses forces et ses faiblesses, ses réussites et les limites de sa sociologie).

  • Elias, Norbert. Elias, Norbert. La civilisation des mœurs et La Société de cour, Pocket, Agora, 1973. (Deux livres à lire absolument, qui retracent analytiquement ce que l’auteur a appelé « le processus de civilisation » . A travers ce tracé historique et sociologique passionnant, N. Elias pose les fondements de toute étude sur la paix et la civilisation, loin de tout déterminisme ou évolutionnisme. L’homme construit son devenir social.).

  • Goffman, Erving. Les rites d’interaction, Editions de Minuit. (Comment à travers la gestuelle et les façons d’acter et de parler, l’acteur social dessine les symboliques de son action, à travers ses relations à autrui. Montre à quel point nos actes mêmes quotidiens sont la cristallisation de symboliques socialement produites, acquises et toujours en mouvement. Comment également et surtout, ces symboliques ont une utilité essentielles en ce qu’elles organisent et régulent la vie sociale).

  • Heran, François. La seconde nature de l’habitus. Tradition philosophique et sens commun dans le langage sociologique, Revue Française de Sociologie, 1987, volume 28, n°3, Juillet-septembre, pp.385-416. (Essentiel pour comprendre la formation du concept sociologique d’habitus, sa réutilisation par Pierre Bourdieu et les limites de la conception que ce dernier en a.).

  • Mauss, Marcel. Les techniques du corps, in Sociologie et anthropologie, PUF, collection Sociologie d’aujourd’hui, 1973, pp.365-390. (Ce texte est fondateur de toutes les études sociologiques de Goffman et Bourdieu. Indispensable).

  • Weber, Max. Economie et Société, Plon 1971. (L’ouvrage fondateur de la sociologie en tant que science qui fait de l’action sociale l’objet premier de ses recherches. D’une richesse infinie.).