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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Analyse transversale des outils d’analyse des conflits

Le conflit est appréhendée sous différents angles par les organisations participantes : celui des émotions, celui des représentations et des relations entre acteurs, celui de la rupture du lien social ou encore, sous l’angle de la complexité. Les temporalités et le contexte sont également perçus comme des éléments clefs pour la transformation du conflit.

RéAct décrit le conflit de façon classique comme la frustration et le sentiment d’injustice ; sa « matière première » est la colère.
“Du point de vue cognitif et normatif, le sentiment d’injustice suppose l’existence de principes de justice relativement stables à partir desquels l’individu établit un jugement, et est en mesure d’argumenter et d’expliquer pourquoi ce qu’il subit est une injustice véritable. La notion de colère vise à traduire ces concepts sociologiques en langage simple. Il s’agit de reconnaître que la colère est une émotion positive. On a raison d’être en colère contre une situation d’injustice”.
La colère perçue ici comme une émotion positive donne la matière et peut rendre possible, sous certaines conditions, la transformation du conflit.

Le CINEP et l’IGAC, appréhendent le conflit à travers ses étapes ; cette approche rend possible l’action dans ou sur le conflit.

Les dynamiques du conflit suivent 5 étapes pour le CINEP :
− la latence,
− l’escalade,
− le maintien de la violence,
− la désescalade et
− l’après-conflit

Parallèlement 3 champs d’action sont identifiés :
− l’interposition (« peace keeping »),
− la négociation (« peace making ») et
− la construction de la paix (« peace building »).

L’interaction entre les temporalités du conflit et les modes d’action fonde l’outil proposé par le CINEP. Elle témoigne d’une conception du conflit dans une approche relationnelle qui met en lumière les mécanismes à la base des relations entre les acteurs du conflit.

Cette conception démontre que les conflits ne sont pas linéaires mais dynamiques et qu’ils sont le résultat d’un faisceau de causalités. En prenant conscience de cette réalité, l’on comprend que l’impact des actions menées dans un contexte de conflit peut varier en fonction du type de logiques qui anime les relations entre acteurs, et ce, en fonction du contexte. Sans une telle connaissance, comment concevoir une action capable de réduire la violence directe et de transformer ses déterminants structurels et culturels ?

De son côté, l’IGAC établit également une séquence fondée sur les représentations des acteurs du conflit, les « rationalités » objectives et subjectives :

  • 1. L’acteur ressent un problème : Perception
  • 2. L’acteur fait le lien entre le problème et l’action de l’autre : Association
  • 3. L’acteur dit que l’autre est un problème : Imputation
  • 4. L’acteur pointe l’autre comme l’ennemi : Stigmatisation
  • 5. L’acteur engage le combat : Agression

Les étapes évoquent ici aussi l’émergence et la montée progressive de la violence, et permettent de distinguer plus clairement le conflit et la violence. En plus de mettre en évidence les représentations des acteurs du conflit – indispensable pour envisager l’action – ce cadre d’analyse déconstruit le mécanisme de désignation de l’ennemi, le passage de l’autre à l’ennemi. C’est une appréhension du conflit par les dynamiques relationnelles.

De plus, le conflit est vu de façon largement partagée, comme la rupture du lien social.

L’IGAC met en avant les « facteurs de désagrégation du lien social initial. » Le conflit est décrit par la « polarisation binaire de la population avec deux principaux groupes qui s’opposent. L’espace, les modes de production, la distribution du pouvoir etc. reflètent cette polarisation ».
« Les disparités culturelles sont significatives, sociologiquement peu intégrées et où les modes de production obéissent parfois à un modèle de division communautaire du travail. L’occupation de l’espace et les usages qu’on en fait sont marqués par la référence à l’identité et aux déterminants ethniques ».

Le corollaire du constat selon lequel le conflit rompt le lien social se retrouve dans la perception/l’approche de la transformation des conflits qui vise à rétablir ce lien social : « identifier les interactions concrètes qui unissent les parties en conflit et le fait générateur. » (IGAC)

Le CINEP affirme également le besoin de chercher à reconstruire le lien social et à soigner les blessures dans la phase de l’après-conflit. Pourtant les autres organisations situent ce besoin de rétablissement du lien social bien avant dans la temporalité du conflit – aussi parce que cette étape permet d’en sortir – et ne la réserve pas à l’après-conflit comme le CINEP.

Ecoweb par exemple, évoque la nécessité de restaurer le lien pendant le conflit pour pouvoir en sortir :
“When people with different viewpoints map their situation together, they learn about each other’s experiences and perceptions”
C’est à travers l’exercice de la cartographie du conflit – et la réalisation d’une maquette – que cette étape de la rencontre et de la tentative d’établir un dialogue est mise en œuvre.

American Friends Society parle de « construire les relations entre les gens » comme de l’objectif indispensable de toute action pour la paix dans un contexte de conflit :
"When local actors have ties that keep them connected in a constructive manner they will be better able to work collaboratively and to address the elements that generate tension”.

Action for conflict transformation reconnaît également le besoin d’encourager les relations entre les individus, objectif auquel peuvent contribuer les ressources dégagées par les programmes de développement et de reconstruction.

Plusieurs organisations ont par ailleurs noté la dimension complexe du conflit :

Pour American Friends Society, cette dimension réside essentiellement dans le caractère « multipartite » du conflit. L’organisation s’inscrit également en faux avec les perceptions binaires et parfois même manichéennes qui opposent des distinctions normatives ou chargées de valeurs – du type les « bons » et les « mauvais » - les problèmes et les solutions. C’est pourquoi la transformation d’un conflit suppose des changements d’ordre structurel affectant les régulations, les politiques, les systèmes économiques, les ressources etc.

Le CINEPestime, quant à lui, qu’une société peut être animée de plusieurs conflits, chacun à des étapes différentes, simultanément, et qui s’affectent mutuellement. Cette “complexité des conflits”, reposant sur les temporalités du conflit et de la paix, exige précisément une vision globale de la paix, et les divers champs d’actions proposés sont autant de réponses différentielles à ces temporalités.

“It is necessary to distinguish not only between the structural, long term dynamics, but also to pay attention to the different phases of conflict that coexist in different ways in the different areas of a given context : that is to say, situations where conflict is latent ; situations where conflict has escalated and reached serious levels of violence ; situations where people are seeking for ways to decrease conflict or advance humanitarian agreements, or the beginnings of peace negotiations ; and post-conflict situations, involving the rebuilding and reconciliation of society, which should be handled by a process of sustainable peace building which in turn prevents the rise of new violent relationships. That is, from an understanding of the different temporalities of conflict, follows the need for diversified actions of peace building : prevention, containment of the conflict, negotiation, and post-conflict actions.”

La prise en compte des représentations dont sont porteurs les acteurs du conflit, comme le propose l’IGAC à travers les « rationalités objectives et subjectives », renvoie également à la perception d’une complexité du conflit. Elle s’articule entre les « rationalités objectives (les processus matériels mesurables, accessibles à tout observateur) à l’œuvre dans la production du potentiel de conflit » et les « rationalités subjectives (les processus immatériels, croyance, mémoire, perception, habitus) qui constituent des facteurs décisifs pour l’identification de l’autre comme ennemi et l’engagement dans le conflit ».

« A l’observation, la structure des rationalités productrices des dits conflits est bien plus complexe. C’est de la confrontation de plusieurs formes et niveaux de rationalité que naissent de tels conflits. Rationalités socio-économiques, écologiques, politiques et rationalités institutionnelles en termes d’interdépendances entre l’échelle locale et nationale et parfois transnationale. Ces conflits renvoient certes à des enjeux matériels, mais aussi à des problématiques d’ordre symbolique généralement dissimulées ou peu verbalisées. »

Cette perception de la complexité des conflits permet d’« identifier ceux de ces facteurs qui favorisent la propension ou la prédisposition à la stigmatisation en cause ». Son caractère dialogique se fonde sur les représentations sociales qui se créent au cours de l’élaboration du discours et toujours par rapport à un autrui différent (exo-groupes, communautés...).

Pour Ecoweb, la complexité des conflits renvoie aux 3 éléments qui composent leur « approche globale » et sur lesquels reposent notamment les conflits de ressources, à savoir : l’espace, le temps et la relation. Ces 3 éléments permettent de déterminer l’impact du contexte sociétal général sur le conflit. Les « relations » entre les acteurs concernés par le conflit sont principalement interprétées en fonction des positions entre acteurs, des intérêts qu’ils ont dans le conflit et des besoins qu’ils cherchent à remplir.

Enfin, pour Action for conflict transformation la complexité tient aux « sources » d’où émanent l’information et la connaissance sur le conflit : ces dernières varient considérablement en fonction de leur lieu d’énonciation. Leur multitude fait la complexité du conflit. Cette conception renvoie à l’approche du conflit par les perceptions énoncée par l’IGAC.