Fiche de document Dossier : Le Tigre et l’Euphrate, conflictualités et initiatives de paix.

, Paris, octobre 2007

Euphrate : la Syrie ouvre les vannes

La Syrie ouvre les vannes pour donner des quotas d’eau plus importants à l’Irak, son voisin. Ainsi en ont décidé les autorités de Damas pour aider l’Irak en guerre à passer l’été.

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Réf. : Colette Thomas, « Euphrate : la Syrie ouvre les vannes », RFI 26 juin 2005. Site de RFI consulté le 17 octobre 2007.

Langues : français

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L’Irak et la Syrie se disputent les eaux de l’Euphrate dans cette région proche-orientale désertique. Pour aider le voisin en guerre, les autorités syriennes ont décidé de l’aider en augmentant le débit du fleuve au delà des quotas définis par les accords internationaux entre la Syrie, l’Irak et la Turquie. « La Syrie a laissé s’écouler depuis la mi-juin quelque 670 millions de mètres cube d’eau vers l’Irak, a déclaré Nader Bounni, ministre syrien de l’Irrigation, il s’agit d’un soutien de la Syrie pour un retour à la vie normale en Irak et d’une marque de solidarité avec le peuple irakien qui traverse une situation difficile. L’augmentation du débit vers l’Irak durera pendant les trois mois de l’été ». Le responsable syrien a par ailleurs ajouté que « la Syrie et l’Irak sont déterminés à poursuivre l’édification d’une station de pompage syrienne sur le Tigre », l’autre grand fleuve de la région, qui lui aussi prend sa source dans le plateau anatolien, en Turquie et qui marque la frontière, sur soixante km, entre la Turquie et la Syrie, avant de faire son entrée en territoire irakien.

Le partage des eaux entre les trois pays a toujours été une source de conflit. La Turquie est, en fait, le château d’eau de la région et Ankara peut fermer le robinet à tout moment. Mais, en vertu d’un accord signé en 1987, la Turquie laisse passer en moyenne 500 m3/seconde d’eau vers la Syrie. Ce dernier pays garantit à son tour le passage de 58 % des eaux de l’Euphrate vers l’Irak. Le fleuve entre en Mésopotamie après avoir franchi la frontière syrienne. Cette région agricole est très fertile. Au sud de Bagdad, l’Euphrate rejoint le Tigre pour former le Chott el Arab, zone marécageuse qui matérialise la frontière entre l’Iran et l’Irak.

En laissant passer ces quotas d’eau supplémentaires vers l’Irak, la Syrie n’a pas manqué de demander à la Turquie un partage « plus équitable » de l’eau.

Les choses se sont en fait aggravées depuis le lancement, à la fin des années 1970, de l’énorme projet du GAP (Güneydogu Anadolu Projesi) qui vise à ériger 22 barrages (pouvant retenir 110 milliards de m3 d’eau) pour irriguer 180 000 ha dans le sud-est anatolien, région kurde et arabophone et, bien évidemment, produire de l’électricité pour industrialiser cette zone déshéritée. Comme la Turquie n’a pratiquement pas d’hydrocarbures, la ressource en eau est, pour elle, un actif stratégique de poids dans cette région déchirée par les guerres et les conflits de toute sorte.

Quand le GAP sera achevé, le volume d’eau risque de diminuer fortement pour les deux pays d’aval que sont la Syrie et l’Irak. De plus, avec le développement agricole prévu en Turquie grâce à cette eau des barrages, la ressource sera probablement polluée par les pesticides et les engrais que ne manqueront pas d’employer les exploitations agricoles turques.

Commentaire

Comment apprécier cette « générosité » syrienne alors qu’à propos de barrages et d’eau les deux pays ont failli se faire la guerre il n’y a pas si longtemps ?

Bien sûr, le personnel politique a été renouvelé : Assad le père est mort et Saddam Hussein a perdu le pouvoir. Les vieilles inimités politiques du temps du parti panarabe Baâth se sont peut être estompées dans les brumes de l’Histoire et les sables du désert.

Mais rien ne saurait se comprendre sans faire appel à la politique dans cette région fortement marquée par l’interminable et atroce conflit entre Palestiniens et Israéliens, la lutte de libération kurde, le sanglant conflit de huit ans Iran-Irak, la guerre du Golfe plus celle se déroulant actuellement en territoire irakien. La Syrie est isolée. Elle est sur la liste des « Etats voyous » des Etats Unis. Elle accueille actuellement un nombre important de réfugiés irakiens ayant fui les massacres et les combats. Face à Israël qui punit collectivement les Palestiniens en leur coupant l’eau ou en détruisant leur infrastructure, face aux massacres en territoire irakien, la Syrie veut se montrer comme un Etat responsable, doué du sens de l’humain et accourant au secours de son voisin arabe, en cet été torride de 2005. Il y a là aussi un moyen de pression sur la Turquie pour revoir le partage de la manne des deux fleuves.

On notera que Saddam Hussein a entamé l’assèchement du Chatt-el-Arab – crime contre la biodiversité et la culture - pour que sa police en contrôle une population nomadisant sur les marécages, ayant une culture millénaire unique, peu encline à obéir aux ordres de Bagdad et traversant la frontière irano-irakienne à sa guise.

Quant aux Turcs, il voit dans le GAP un moyen de faire barrage à la sécession kurde : ils veulent développer (irrigation, électricité) à présent une région, laissée souvent à elle-même, pour affaiblir les revendications indépendantistes.

Notons pour finir que la « générosité » syrienne ne profitera aux Irakiens que quand les insurgés arrêteront de saboter les installations hydrauliques du pays comme les stations de pompages et les générateurs électriques.