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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’analyse

, Paris, mars 2015

La Casamance sénégalaise : un conflit en sommeil…

Près de 30 après le déclenchement de la rébellion séparatiste en 1982, la Casamance se trouve dans une situation « de ni paix ni guerre ». Bien que cette région soit dans un conflit de basse intensité (conflit armé non généralisé), les communautés de la région vivent sous la hantise des mines terrestres, des crimes, des attaques armées sporadiques, ainsi que des assassinats politiques, ce qui semble être le cas du meurtre, le 20 décembre 2007, de Samsidine Dino Némo Aïdara, l’envoyé spécial du président.

Mots clefs : Travailler la compréhension des conflits | Conflit casamançais | Agir pour la transformation des conflits | Sénégal | Gambie | Guinée Bissau


Source en notes

Région coincée entre la Guinée Bissau et la Gambie, la Casamance a toujours utilisé ces deux pays instables (marqués par de coups d’Etat successifs et de guerres civiles) comme base arrière par les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC). Ce mouvement a éclaté en plusieurs factions et est affaibli, mais la faction dure de Salif Sadio continue de s’opposer à toute négociation avec le gouvernement.

Les origines du conflit

A l’indépendance du Sénégal, des leaders Casamançais avaient rêvé de leur propre autonomie dont le Président Léopold Sédar Senghor leur avait laissé espérer la possibilité. Majoritairement diola, les Casamançais avaient déjà rejeté l’esclavage tant européen qu’africain, et s’étaient rebellés contre les tentatives de mainmise de l’administration coloniale française. En outre, l’enclavement de la Gambie comme une anomalie sur le sud du pays, coupe cette région du reste du territoire et faisait ressentir leur position marginale. Isolés, ils se sentiraient aussi négligés, ostracisés par les autres populations avec qui elles n’ont jamais partagé de véritables liens. Plus arrosée, plus luxuriante que les zones soumises au climat sahélien, la Casamance bénéficiait de terres fertiles, de ressources propres – notamment la riziculture –, à tel point qu’on la désignait parfois comme le « grenier » du Sénégal. En outre, le tourisme s’y développait déjà avec succès.

Cependant l’indépendance promise tardait à se concrétiser et par ailleurs des terres furent attribuées à des colons musulmans venus du Nord, notamment pour y cultiver de l’arachide, et contrôler le commerce et les infrastructures touristiques. C’est ainsi que la résistance s’organisa avec un premier incident grave en 1982 qui mit le feu aux poudres et déclencha un conflit qui allait éprouver la région. Des responsables politiques et des chefs religieux lancèrent un appel en faveur de l’indépendance de la région. Depuis lors, l’aile militaire du mouvement s’est engagée dans une lutte armée qui a fait plusieurs dizaines de milliers de déplacés.

En effet ce matin du 26 décembre 1982, les habitants perçoivent comme dans un rêve, des silhouettes fantomatiques qui marchent dans les rues vers le centre de la ville. Dans toutes les grandes artères. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, venus des différents quartiers de la ville, des villages environnants et d’autres plus lointains, les femmes sorties du bois sacré, se dirigent vers la Gouvernance, le siège de l’administration régionale, représentation de l’administration centrale. A la mi-journée, la manifestation, appelée le Mouvement des forces démocratiques de la casamançaises (MFDC), aboutit devant le bâtiment administratif régional, en face du fleuve Casamance.

Mal préparées à ce qui allait se passer, les autorités n’avaient pas mis en place un dispositif de sécurité pour encadrer la manifestation. Au grand ahurissement général, les manifestants descendirent le drapeau national qui fut remplacé par un drapeau blanc. Plus tard, les responsables du MFDC expliquèrent que ce drapeau blanc, était le signe que leur mouvement était pacifiste, un signe de paix. Par ce geste de lèse-république, pour les autorités de l’époque, le MFDC affichait ainsi ouvertement ses velléités indépendantistes. Mais après la première surprise, les autorités revenues à la réalité, donnèrent l’ordre aux forces de police de disperser la manifestation. Plusieurs manifestants furent blessés, des dizaines arrêtés dont l’Abbé Diamacoune Senghor, qui plus tard, apparaîtra comme le secrétaire général du mouvement.

Un an plus tard, cette fois -ci le 17 décembre 1983, le MFDC décide de commémorer l’anniversaire de la manifestation réprimée l’année précédente; Mais cette fois, l’administration s’est préparée au pire. Et c’était le début d’un conflit meurtrier qui dure depuis maintenant 20 ans. Cette fois, les manifestants aussi s’étaient également préparés. Armés de machettes, de coupe-coupe et autres armes blanches, ils occupèrent la même place qu’un an auparavant. Mais en face des manifestants sagement assis devant les grilles de l’imposant bâtiment de la Gouvernance, un dispositif impressionnant de forces de l’ordre fortement armés les attendait. Après de violents affrontements, des dizaines de corps sans vie jonchaient le sol devant la Gouvernance et dans certaines artères de la ville. La nouvelle du drame, comme une traînée de poudre, gagne les villages les plus reculés et autres îles de la Casamance, ainsi que les autres villes du Sénégal. La « rébellion casamançaise » était née. Le MFDC déclara la guerre à Dakar qu’il accusait d’avoir massacré des filles et des fils de la Casamance. Un an plus tard, quelque part dans foret sacrée à la frontière avec la Guinée Bissau, « Atka », la branche armée du MFDC voyait le jour à l’initiative de Sidy Badji, un ancien « ancien combattant » de l’armée française.

Dans un premier temps, les responsables politiques engluées dans les violences des élections présidentielle et législatives de février 1983 ne virent pas le maquis se développer sur son flanc sud mais le considéraient comme des bandes armées hétéroclites, des cliques ou des bandits. Au début mal équipés, les maquisards se retrouvent bientôt dotés d’un armement sophistiqué dont l’essentiel venait de la Guinée Bissau qui sortait de plus d’une décennie de guerre d’indépendance contre l’ancienne puissance coloniale, le Portugal. À partir de 1983, malgré les pourparlers de paix et l’accord de cessez-le-feu signé en 2005, les affrontements ont opposé les rebelles indépendantistes du MFDC et les forces gouvernementales, entraînant la mort de plusieurs centaines de personnes auxquelles il faut ajouter les victimes de mines antipersonnel. Jusqu’en 2010, des accrochages ponctuels continuent à se produire, entre armée et « rebelles », mais également entre groupes rivaux. La Casamance, alors l’une des régions les plus prospères du pays, a été profondément traumatisée par ces violences. Elle travaille aujourd’hui à sa reconstruction et à la restauration de son image, notamment en tant que destination touristique.

Lutte pour l’indépendance : ligne dure face à la Casamance

Jusqu’en 1990, date de l’intensification du conflit, c’était une sorte de « drôle de guerre » qui se déroulait au Sud. Mais tout change brutalement du tout au tout. Aux fusils de chasse qu’ils utilisaient jusque là, les rebelles passent aux fusils d’assaut et autres mitraillettes AK-47. Le gouvernement réalise avec horreur que la « jacquerie» initiale est devenue une vraie guerre et met le paquet pour, dit il, « éradiquer » la rébellion. Ce qui était plus facile à dire qu’à faire. Pour preuve, elle dure encore. Selon des chiffres généralement cités sans pour autant qu’on puisse jurer de leur exactitude, entre 1990 et 2000, le conflit aurait fait environ 600 victimes dont plus d’une centaine de tués de part et d’autre, ainsi que des civils.

C’est durant cette décennie que l’armée sénégalaise connaîtra également ses plus grandes pertes qui marquent le tournant du conflit. En effet, en 1995 à Babonda, un village frontalier avec Bissau, et 1997, à Mandina Mancage (à trois kilomètres de Ziguinchor), l’armée tombe dans deux embuscades et y laisse une soixantaine de soldats. On estime aujourd’hui à plus de soixante-dix mille personnes déplacées, des centaines de villages détruits et/ou désertés, minés comme la plupart des routes et pistes de la Casamance.

Pourtant, même au plus fort de la crise dans les années 1990, le MFDC ne représentait pas un mouvement puissant et unifié. Mû par des velléités indépendantistes, le MFDC n’a pourtant jamais su exprimer en des termes politiques réalistes les objectifs du mouvement. En outre il manque de coordination entre les ailes politique et militaire du mouvement. En 2007 plusieurs membres du MFDC ont dénoncé l’assassinat de M. Aïdara, l’émissaire du président. Réagissant à l’assassinat de son émissaire, le président Wade avait déclaré : « Cela ne nous arrêtera pas, nous irons imperturbablement vers la paix ». Mais alors que le gouvernement et la plupart des chefs rebelles disent souhaiter une paix durable en Casamance, nul ne sait pour l’instant comment elle pourrait se matérialiser. Car les espoirs de négociation se sont brisés depuis de 1997 à la suite de plusieurs facteurs :

  • lorsque des déchirements internes sont apparus au sein du MFDC sur lequel l’abbé Diamacoune semblait avoir de moins en moins de prise ;

  • lorsque des bandits armés se sont mêlés aux rebelles en créant la confusion entre eux;

  • et lorsque le pouvoir sénégalais a durci sa position avec le renforcement du groupe des « éradicateurs » avec l’accession de M. Ousmane Tanor Dieng à la tête du parti au pouvoir.

Souhaitant mettre la rébellion à genoux pour la contraindre à renoncer à ses objectifs, ce groupe a renoncé aux tentatives de solution politique, qu’ils qualifiaient de « tergiversations ». Ils ont dénoncé la médiation du clergé casamançais ou de certains responsables politiques locaux, comme les efforts de « facilitation » de la diplomatie française, et répliqué avec indignation aux accusations de violations des droits humains. Cette position des durs se base sur l’incapacité du pouvoir à venir à bout de cette rébellion même affaiblie de l’intérieur et la peur de provoquer l’éclatement du Sénégal si on accordait un statut d’autonomie à la Casamance. Par ailleurs, la guerre qui s’est transformée en opération de maintien de l’ordre produit des dividendes politiques ou matériels dont ils veulent tirer avantage. Car contrairement aux apparences, le conflit est d’ailleurs financièrement peu coûteux pour l’Etat. Après avoir été un des bastions de l’Occident du temps de la guerre froide, le Sénégal continue à bénéficier de l’aide étrangère qui avait totalement pris en charge le déploiement militaire en Casamance en 1998. En musclant une armée appelée à jouer un rôle important dans la future force africaine d’interposition, Paris et Washington apparaissent comme les principaux contributeurs de l’effort de guerre sénégalais en Casamance. En outre, selon certaines sources, ces opérations couvriraient de juteux trafics dont bénéficieraient de hauts responsables à Dakar, au-delà d’une simple « narco-rébellion ».

La situation de la Casamance pourrait être comparée à celle du Sud-Soudan, à la différence qu’au Soudan, l’opposition entre nordistes et sudistes ne renvoie pas à d’anciens rapports esclavagistes ou à des antagonismes religieux entre musulmans, animistes et chrétiens. Contrairement à ce que racontent des médias ou des propagandistes, de nombreux Casamançais sont musulmans y compris dans le rang des Diolas de basse Casamance, principaux pourvoyeurs de MFDC. Mais au-delà du séparatisme qui est une position extrême, un large consensus existe en Casamance pour résister à ce qui est perçu depuis plus de vingt ans comme une domination du Nord. N’appréciant pas d’être considérés comme des sauvages, les Casamançais reprochent aux gens du Nord d’être des colons qui s’intéresseraient à leurs terres et à leurs richesses plus qu’à leur région et à eux-mêmes.

La vache à lait et ses ressources surexploitées

Cette région fait en effet figure d’eldorado avec ses forêts. Elle rapporte des devises à l’Etat, grâce à l’arachide, mais surtout à la pêche et au tourisme. Elle approvisionne les usines du Nord en coton et ravitaille Dakar en charbon de bois, en attendant le pétrole offshore quand la guerre sera terminée. Enfin, elle fournit des terres et de l’eau aux paysans ou aux pêcheurs nordistes chassés par la sécheresse. Mais les Casamançais n’ont pas le sentiment de bénéficier beaucoup de leurs ressources et se demandent où passe l’argent public. Ils dénoncent dans le même temps le gaspillage des ressources et la destruction de milieux naturels.

D’autre part, les richesses halieutiques sont surexploitées par les flottes industrielles étrangères et les dernières forêts casamançaises sont en voie de disparition (ce qui aggrave la sécheresse). Au rythme actuel, la « verte Casamance » ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Enfin, les efforts de développement des cultures fruitières ou maraîchères locales se heurtent au manque de débouchés : les oranges et les mangues casamançaises pourrissent sur place. Quant au commerce transfrontalier, il est à la fois victime de la situation militaire et des péripéties monétaires qui réduisent les différentiels avec la Gambie. Reste la culture du « yamba », le cannabis local, stimulée par la forte demande dakaroise. Quant aux jeunes, désœuvrés, ils se tournent vers la rébellion ou le banditisme. Le conflit a provoqué la fuite de 70 000 personnes.

L’intervention militaire sénégalaise à Bissau en 1998 pour soutenir le président Viera à la suite du soulèvement d’une partie de l’armée bissau-guinéenne, a donné une autre dimension au conflit. Derrière le prétexte légaliste (défense d’un régime démocratiquement élu) et l’invocation d’un accord d’assistance mutuelle, il s’agissait d’éviter l’installation d’un régime favorable à la rébellion casamançaise, et de raser les maquis bissau-guinéens des rebelles casamançais, dont l’importance a été révélée par la concentration des affrontements le long de la frontière en 1995 et 1997.

Mais ces objectifs n’ont été que partiellement atteints : s’ils ont sauvé le président Joao Bernardo Vieira, les soldats sénégalais n’ont pu venir à bout des mutins, et leur allié est sorti affaibli de l’épreuve. Il a dû accepter le cessez-le-feu intervenu le 26 août, notamment grâce aux efforts de la diplomatie des pays lusophones. Jusqu’à ces dernières années, Bissau était soupçonné de complaisance envers la rébellion casamançaise. La revendication d’une zone maritime riche en pétrole envenimait alors ses relations avec Dakar. Mais la situation s’était inversée sous l’impulsion de la France en faisant entrer la Guinée-Bissau dans la zone franc. Le président Vieira s’était alors rapproché de Dakar. Et en signant un accord d’exploitation conjointe des ressources de la zone disputée, il s’était engagé en 1995 à lutter contre les maquisards casamançais. Par cet accord, il s’aliéna le soutien d’une partie de son armée, impliquée dans des trafics d’armes à destination de la rébellion. C’est ainsi que l’armée sénégalaise s’était heurtée à une résistance inattendue en Guinée-Bissau. En intervenant dans des règlements de comptes au sein du régime, elle a réveillé le ressentiment anti-sénégalais d’une partie de la population.

Drapeau adopté par le MFDC en 1988

Chronologie des événements

  • Le 26 décembre 1982, des manifestants séparatistes, munis de coupe-coupe, envahissent Ziguinchor. Les forces de l’ordre procèdent à plusieurs dizaines d’arrestations, dont celle du leader indépendantiste, l’abbé Diamacoune Senghor.

  • En juillet et en août 1990, des affrontements sérieux ont lieu entre l’armée et les séparatistes.

  • Le 31 mai 1991, un accord de cessez-le-feu intervient entre le gouvernement sénégalais et les séparatistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance.

  • En 1995, de nouveaux troubles éclatent.

  • Le 6 avril 1995, quatre touristes français disparaissent en Casamance et chaque partie rejette la responsabilité sur l’autre.

  • En octobre 1995, l’armée lance une offensive en Basse-Casamance.

  • Le 8 janvier 1996 s’ouvrent les premiers pourparlers de paix entre les indépendantistes et des représentants de la Commission nationale pour la paix.

  • Le 26 décembre 1999, lors des négociations de paix de Banjul, un autre accord de cessez-le-feu est signé entre le gouvernement sénégalais et le MFDC.

  • Le 30 novembre 2000, une première rencontre entre le gouvernement et le MFDC est programmée pour le 16 décembre à Ziguinchor.

  • Le 24 mars 2001, le gouvernement et les rebelles se rencontrent pour « finaliser » l’accord de paix signé le 16 mars.

  • Le 30 décembre 2004, un nouveau cessez-le-feu est signé entre le Ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom et Diamacoune Senghor et une période relativement calme s’instaure, troublée par quelques attaques sporadiques.

  • Les problèmes de santé du leader encouragent des luttes de pouvoir et des affrontements sanglants éclatent à nouveau en avril 2006.

  • Sidhi Badji, secrétaire général du MFDC, meurt en 2003. Les négociations pour la paix se poursuivent.

  • L’abbé Diamacoune Senghor meurt à Paris le 17 janvier 2007.

  • En mai 2007, des rivalités opposent toujours plusieurs factions du MFDC qui ont gardé le maquis, certains s’étant réfugiés en Gambie.

  • Le 2 octobre 2009, six militaires sont tués dans une embuscade près de la frontière avec la Guinée-Bissau.

Notes