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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience Dossier : Processus de transition et réformes d’Etat

, Grenoble, octobre 2005

Relations au pouvoir et société civile en Ouzbékistan

En arrivant au pouvoir en 1985, Gorbatchev ouvre une ère de réformes qui a conduit à l’éclatement de l’URSS après l’échec du putsch conservateur d’août 1991. Les républiques qui ne l’avaient pas encore fait déclarent alors leur indépendance. Les dirigeants des républiques d’Asie centrale avaient rejeté la perestroïka et soutenaient les putschistes. Cette chronologie est un signe fort de la faible implication de la population dans cette décision.

Mots clefs : Réformer les rapports sociaux | Ouzbékistan | Asie Centrale

La relation au pouvoir

La conception du pouvoir en Ouzbékistan, et plus largement en Asie centrale, est le fruit de l’importation de l’Etat soviétique, superposé aux structures de la vie politique et sociale locale. Les historiens sont nombreux à avoir analysé les différents systèmes locaux comme l’assimilation des principes importés par le dernier occupant sans qu’ils remplacent les structures antérieures.

Les élites au pouvoir dans les républiques d’Asie centrale soviétiques étaient autochtones et restaient fidèles à leurs origines, ainsi les identités locales sont restées très prégnantes. Dans un tel système, les hommes politiques ouzbeks devaient à la fois servir Moscou et faire profiter leur groupe de solidarité. Ils vivaient une double vie sociale : soviétique au sein de l’appareil d’Etat et ouzbèke dans leur environnement proche où ils étaient vus comme des protecteurs. Ils passaient de l’une à l’autre avec autant d’aisance que du russe à l’ouzbek. Dans l’Ouzbékistan indépendant, le système conserve ces mêmes principes : les appartenances locales, le jeu des alliances familiales, l’autochtonie sont les principales sources de légitimité du pouvoir.

Cette culture à base communautaire (familiale) soumise à des chefs autoritaires serait héritée des cités-oasis où, pour survivre, il fallait travailler ensemble, sous une direction ferme. Cependant le pouvoir de ces chefs était équilibré par leur dépendance vis-à-vis d’autres réseaux qui maîtrisaient le commerce. Le système Karimov peut-être analysé dans les mêmes termes d’interdépendance avec les régions : le président dépend de ses gouverneurs régionaux pour contrôler les populations locales. Or seuls des hommes issus de ces régions sont légitimes pour les diriger. Il lui faut donc négocier avec eux. Cette interdépendance doit toutefois être relativisée : le président ouzbek trouve sans difficulté des postulants gouverneurs qui lui seront fidèles. Cependant il ne peut placer n’importe lequel de ses hommes dans les régions, il doit tenir compte de la nature forcément autochtone de la légitimité politique.

Enfin, le culte de l’aîné reste très prégnant en Asie centrale, il impose le respect de celui qui a plus de pouvoir. Le président s’est imposé comme le patriarche de la nation. Dans le contexte de l’effondrement de l’URSS et l’accès à l’indépendance du pays, sa rhétorique a consisté à alerter les citoyens des dangers d’une telle période et de les en protéger. Tous les risques n’étaient cependant pas fictifs (heurts inter-ethniques, sécurité alimentaire). Pour la majorité de la population ouzbèke, le président a su conduire le pays à l’indépendance. Dans les années qui ont suivi cependant, et plus encore après 2001, la brutalité de sa politique a donné une impression d’injustice et suscité l’impatience : la conjoncture nationale, loin de s’améliorer, connaît une dégradation importante.

Malgré les légères nuances apportées à la nature autocratique du pouvoir, le pouvoir est impossible à remettre en cause de façon démocratique : le président et l’exécutif dominent le législatif et le judiciaire. Le parlement n’est là que pour confirmer les choix de l’exécutif, lors de sessions bi-annuelles de quelques heures à peine. La justice est entièrement soumise au président qui nomme tous les juges et peut les destituer à tout moment.

Régulièrement, le président ouzbek consent à une amnistie et libère plusieurs milliers de prisonniers de droit commun. Cette pratique en dit long sur la personnalisation du pouvoir. Enfin, il entretient un discours de façade sur les thèmes de la lutte du peuple et des dirigeants pour obtenir un Etat-nation mérité et historiquement justifié ou encore sur le bien-être national et l’exaltation de la nation et de la démocratie. Plus largement le projet politique semble être la mise sous tutelle de la société, le paternalisme à l’aide d’arguments culturalistes pour justifier le non-respect des droits humains et des libertés individuelles : le chef de l’Etat serait le seul apte à conduire le peuple vers la démocratie pour laquelle il ne serait pas encore prêt.

Quelle participation de la population ?

La population a pu profiter de cette période transitoire. Les premières réformes du système sont intervenues dès 1989 (Glasnost). Un pluralisme naissant a permis à la population de former des partis politiques. Birlik (Unité) et Erk (Liberté) ont connu une courte activité (2 ans environ) avant d’être limités dans leur action puis interdits. Birlik n’a pas été autorisé à présenter de candidat aux élections présidentielles de 1991. Le candidat de Erk, Mohammed Salih, avait dénoncé ce scrutin pour fraudes électorales ; il a rapidement été contraint à l’exil. Puis les partis ont vu leur enregistrement refusé et leurs activistes inquiétés voire persécutés. Les partis à base religieuse sont interdits. Depuis, l’opposition n’a pas de vie publique. Le gouvernement entretient l’illusion d’une opposition en créant quelques partis. Karimov avait créé et dirigé le Parti Démocratique du Peuple en 1991 avant de placer à sa tête un de ses fidèles et créer un autre parti, Fodikorlar, à la veille des élections présidentielles de 2000. Ils seront les deux seuls candidats en lice. Lors des élections législatives de décembre 1994 et janvier 1995, seuls les partis pro-gouvernementaux étaient autorisés à présenter des candidats. Dans les années 90, la répression des mouvements d’opposition a été tellement brutale qu’elle a poussé certains à la radicalisation et l’engagement dans des mouvements armés.

Progressivement le pluralisme et la liberté de parole se sont réduits pour disparaître complètement. Il n’est pas possible de parler librement du président Karimov. Les émissions et les journaux privés évitent généralement les questions politiques. Les imprimeries appartiennent à l’Etat et peuvent refuser des licences aux journaux. Officiellement, la censure est supprimée depuis mai 2002 mais les éditeurs sont tenus responsables de ce qu’ils publient. Les journalistes indépendants ou qui travaillent avec des étrangers sont persécutés.

Le régime autorise toutes les religions dominantes mais restreint les activités de certaines congrégations dont il exige l’enregistrement. Une loi de 1998 sur la liberté de conscience et les organisations religieuses interdit le prosélytisme et l’enseignement de la religion sans permission officielle; le port de vêtements religieux est réservé aux membres des clergés. Le Conseil de la Fédération des Syndicats dépend de l’Etat et ne connaît pas d’alternative. En mars 2002, juste avant une visite de Karimov aux Etats Unis, le gouvernement a enfin accepté d’enregistrer l’Organisation Indépendante des Droits Humains d’Ouzbékistan qui le demandait depuis des années. Les militants des autres organisations continuent d’être persécutés.

Dans ces conditions, les dirigeants ouzbeks sont les mêmes que les cadres du parti sous l’URSS. Ils n’ont pas quitté le pouvoir et ont veillé à ne laisser aucune chance à leur opposition de le prendre. Le Kazakhstan et le Kirghizstan ont connu un plus fort taux de renouvellement des élites du fait de la privatisation du secteur économique. Le pouvoir a été partagé entre élite économique et politique. En Ouzbékistan, il n’y a pas eu de réformes économiques, les ressources ont été simplement accaparées par les dirigeants. Enfin, les relations qui font le pouvoir en Asie centrale sont tenues hors de la sphère publique. La tradition soviétique de secret et de nomenclature s’est maintenue. Cette opacité laisse penser qu’il n’y a pas de société civile.

Si la population n’a pas réclamé l’indépendance, pas plus que les dirigeants, elle a montré un réel intérêt pour une vie politique ouverte. Mais les autorités prennent des arguments culturalistes pour justifier qu’elle n’est pas prête à cela.