Fiche d’expérience Dossier :

Grenoble, janvier 2018

Césaire pour une pensée anti-coloniale autonome et contre l’indépendance étatique des Antilles

« Le problème du prolétariat et le problème colonial rendent l’Europe moralement et spirituellement indéfendable. »

Mots clefs : France | Caraïbes

Ali Babar Kenjah propose de repenser le monde avec Aimé Césaire, Frantz Fanon et Edouard Glissant. Une petite centaine de personnes ont pensé avec lui le lundi 22 janvier 2018 à partir de citations des maîtres penseurs, qui chacun pouvait commenter selon ses sensibilités. Cette soirée était organisée dans le cadre d’une soirée de l’Université populaire de la Villeneuve et son cycle « Que reste-t-il du passé colonial » (2017-2018). Son objectif est de poser la question de la pertinence du passé colonial pour comprendre le présent et d’imaginer notre futur.

Au début de la Seconde guerre mondiale, en 1939, Aimé Césaire (1913-2008) vient de finir ses études en France à l’École normale supérieure et il rentre en Martinique par le dernier bateau avant la mise en place du blocus. Il devient professeur au lycée Schœlcher, le seul grand lycée de Martinique. Il a déjà une aura grâce à son activité militante : il avait créé un syndicat d’étudiants nègres et certaines personnes avaient lu des extraits de Retour au pays natal, qui sera son grand poème. Au même mo-ment, Frantz Fanon et Édouard Glissant, un peu plus jeunes, sont élèves de ce lycée. Césaire et ses amis vont fonder Tropiques, une revue d’apparence littéraire et scientifique, mais à travers laquelle vont passer des messages de résistance. Césaire est vraiment la figure résistante. Il sera élu maire de Fort-de-France en 1945 et le restera jusqu’en 2001, ainsi que député de la Martinique de 1945 à 1993.

Kenjah : Le Discours sur le colonialisme (1950) est vraiment le premier pamphlet anti-colonial. Il y a une déconstruction du colonialisme dans ce texte. Dès les premières lignes, ça frappe ! Mettez-vous à l’époque : un député communiste noir attaque frontalement. Aujourd’hui on a des Houria Bouteldja, des Saïd Bouamama, des gens qui disent les choses. À l’époque, pour dire que « l’Europe est indéfen-dable », pour dire qu’une « société qui ne peut faire face à ses problèmes est une société décadente », il n’y en avait pas beaucoup. C’est la marque de fabrique de Césaire et c’est comme cela qu’il a pu faire parler de ces luttes qui étaient un peu mises sous le boisseau.

En 1956, la Lettre à Maurice Thorez [secrétaire général du Parti communiste français de 1930 à 1964] a été un gros pavé dans la mare. C’est un texte important car dans les luttes actuelles, nous sommes côte-à-côte avec les camarades communistes, mais il faut comprendre pourquoi les luttes sociales et les luttes des racisés ne se recouvrent pas forcément, pourquoi il faut une autonomie de ceux qui vi-vent une situation particulière, comment créer des convergences de luttes pour abattre l’ennemi com-mun qui est le capitalisme. À l’époque, tout le mouvement de la négritude se classait à gauche. Senghor était socialiste mais Césaire était communiste, comme la plupart des têtes pensantes de ce mouvement. Au lendemain de la guerre, en Martinique, les communistes ont raflé les trois quarts des postes d’élus. Le courant marxiste était très fort dans le courant anti-colonialiste. Donc la décision de Césaire de rompre avec le Parti communiste a créé un choc. Césaire a ensuite créé la première organisation martiniquaise non-inféodée à un parti politique français, dédiée non à l’indépendance mais à l’autonomie. Dans cette Lettre, Césaire pose la question de la non-mixité mais aussi celle de la répression de l’appareil du PC envers certains militants. Un mois après la publication de ce texte, l’Union soviétique réprime l’insurrection de Budapest, ce qui accentue la position que Césaire défend.

« Nous, hommes de couleur, en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité et nous sommes prêts à assumer sur tous les plans et dans tous les domaines les responsabilités qui découlent de cette prise de conscience »

Extrait de la Lettre à Maurice Thorez

Table 1 : D’un côté, on a remarqué que Césaire a bien vu le comportement réactionnaire des communistes. Marx — qui a été un grand théoricien du socialisme — a pris pour référence Spartacus [esclave romain qui mena une révolte en -70] et non la révolution contre l’esclavagisme qui mena à l’indépendance d’Haïti en 1804. Le fait de segmenter les problèmes, de ne pas laisser les problématiques se perdre dans une certaine généralité, c’est très important, comme le montrent les Black Femi-nists qui ont bien compris que les problèmes d’une intellectuelle blanche ne seront jamais les mêmes que ceux d’une ouvrière noire. Nous trouvons très intéressant cette singularité qu’il a su mettre en valeur. Tous les mouvements sociaux peuvent s’inspirer de ce point de vue pour mieux s’organiser.

Table 2 : La question « Doit-on forcément être celui que l’on défend ? » est réductrice. Je comprends bien la difficulté pour celui qui n’a pas vécu pour comprendre, mais ça me gêne un petit peu. On peut tous se défendre les uns les autres, quel que soit son milieu.

Table 3 : On a abordé la réflexion, dans les pays ex-colonisés, de reproduire ou non des institutions qui seraient issues de l’époque coloniale. On a repris l’exemple de l’Amérique latine, où la majorité des terres est encore accaparée par les Blancs.

Kenjah: Césaire, personnalité emblématique du mouvement de la négritude, était beaucoup interpellé pour son choix ne pas réclamer l’indépendance pour la Martinique et les Antilles. Pourquoi avait-il plutôt porté l’autonomie et l’assimilation, alors qu’il était un porte-drapeau du mouvement anti-colonial ? La première explication est historique : toutes les sociétés colonisées, notamment africaines, au moment de la phase impérialiste française, ont déjà une histoire ancienne. Les Français restent à peine 100 ans dans les colonies, alors que l’Afrique a 10 000 ans d’histoire. Le cas des Antilles est diffé-rent, ce sont des sociétés qui n’existaient pas : les Français ont chassé ou exterminé les Indiens Ca-raïbes et ont créé à la place des sociétés de toutes pièces. Césaire sait très bien que Martiniquais, ce n’est pas Africain. Pour lui, c’est évident que les Africains vont opter pour l’indépendance, car ils étaient déjà indépendants avant la colonisation, mais pour les Antilles, il s’agit de construire une socié-té dans le prolongement de celle créée par la colonisation. Au début du 19e siècle, la première répu-blique noire est fondée, Haïti. Lorsque Césaire écrit, c’est François Duvalier, qui se fait appeler Papa Doc, au pouvoir. C’est un dictateur et son fils, Baby Doc, va lui succéder. Ils entretiennent des relations étroites avec les puissances alentour, notamment les États-Unis. L’analyse de Césaire est là : indépen-dance, oui mais laquelle ? Un demi-siècle après leur indépendance, pourquoi les pays africains sont en faillite ? À cause de choix néo-colonialistes.

Table : Est-ce que le problème n’est pas que les élites africaines et leurs enfants ont été formés dans les écoles françaises et qu’ils ont pour modèle l’État français ? Ils voulaient avoir accès à la modernité, c’est-à-dire à un État puissant, et ils ont intériorisé la société européenne.

Kenjah : Tu as tout à fait raison mais moi je l’analyse comme un enjeu. Césaire est le fruit de l’université française, Fanon aussi, pourtant ils adoptent un autre point de vue : Césaire va proposer la négritude et Fanon va dire qu’il est « beau et bon d’être Noir », ce qui était carrément farfelu à l’époque. Comme quoi, on peut être issu de l’université française la plus pure, l’École normale supé-rieure, et avoir une pensée rebelle.

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