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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Montargis, 2000

Saint-Étienne-du-Rouvray : la médiation, un outil pour les scolaires

Comment faire face à la violence à l’école ? À Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), adultes et élèves se sont retroussé les manches pour mettre en place une pratique de la médiation et de la gestion des conflits. La médiation n’est certes pas le remède-miracle, mais l’éducation à la gestion des conflits constitue l’une des tâches prioritaires de l’école. N’est-ce pas le lieu d’éducation à la citoyenneté?

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Qui entre à l’école Jean Macé ou au collège Robespierre peut voir, dans le hall, un agrandissement photo en couleur où sont présentés ceux qui ont été cooptés comme « médiateurs », au cours de l’année 1994-1995. Sous la photographie, l’inscription des noms et de la classe de chacun est la garantie que, si nécessaire, il est possible d’interpeller l’un ou l’autre d’entre eux, pour mettre en oeuvre ce que les élèves des classes sensibilisées appellent en connaissance de cause: « une médiation ».

L’école Jean Macé et le collège Robespierre sont deux établissements importants de la Zone d’éducation prioritaire (ZEP) de Saint-Etienne du Rouvray. Les élèves de l’école primaire J. Macé (14 classes) vont majoritairement au collège Robespierre, lequel est, grâce à sa principale, Françoise Pasquis-Dumont, un élément fondateur et moteur de la ZEP. S’il était logique que les deux établissements se retrouvent dans une action commune, cela est pourtant le fruit de multiples paramètres et étapes. Quand le Conseil de ZEP, en janvier 1992, évoqua la nécessité de travailler sur la « restauration de la citoyenneté », cette orientation fut suffisamment partagée par de nombreux partenaires pour qu’un programme sur « la violence et la gestion des conflits » soit élaboré. C’est au sein du dispositif piloté par l’État, initié par la « Mission Paul Picard » et dénommé « Services publics de proximité », que se mirent en place les premières actions, réflexions et formations par le biais d’un outil retenu collectivement : le théâtre forum.

C’est avec « Arc-en-ciel », compagnie parisienne dont le programme annonçait du « théâtr’à la ZEP » que nous avons acquis une culture commune, de la maternelle au collège, et engagé un travail qui se poursuit encore ce jour. Ce sont plus de 25 ateliers, donc de moments de rencontre avec des publics, que nous avons connu en trois années scolaires, sans comptabiliser les ateliers organisés avec des adultes et les interventions lors de manifestations thématiques : sida, alimentation, congrès associatif sur la lecture…

«Le droit d’intervenir»

Grâce à l’instauration d’un « groupe de suivi » auquel participent tous les acteurs de ce programme (justice, police, santé, éducation, associations…) le constat fut fait au bout d’une année de la nécessité d’accompagner le théâtre forum par d’autres démarches : il s’agissait, au-delà d’une expression indispensable sur les vécus et les préoccupations des jeunes, de tenter de les amener à intervenir réellement sur ces conflits. C’est par le biais d’un cycle de formation organisé par les « Services des actions de l’État » que se produisit la rencontre avec Jean-Pierre Bonafé-Schmitt, chercheur au CNRS : la « médiation » telle qu’il la décrivait, en usage dans certains quartiers, apparut comme une voie à explorer.

En février 1994, l’expérience a pu démarrer avec deux classes (CM1-CM2 et CM2) de Jean Macé et deux classes (6ème et 5ème) de Robespierre. En s’engageant dans cette action, les enseignants ont déclaré vouloir, comme le précise Bruno Pesquet - cheville ouvrière de l’action à l’école Jean Macé - « petit à petit, amener les enfants à privilégier le dialogue, de préférence à la violence, à reconnaître à d’autres (leurs pairs) le droit d’intervenir pour tenter de rétablir le dialogue, à s’approprier des règles de vie collectives et à les accepter, leur faire observer des situations de conflits et rechercher des méthodes pour rétablir « la paix », sans pour autant se faire trop d’illusions car des habitudes se sont ancrées, dans ce quartier, qui ne s’effaceront pas, d’un coup de baguette magique. »

Tout d’abord, un questionnaire a été proposé aux enfants afin de cerner les représentations et leurs pratiques en matière de gestion de conflits. Ces questionnaires anonymes qui ont été remplis avec la coordonnatrice de la ZEP, personne extérieure de la classe, ont été ensuite dépouillés par le laboratoire de recherche de Jean-Pierre Bonafé-Schmitt. Les réponses aux questions qui permettent, et aux adultes et aux enfants, de s’interroger sur la perception des relations adultes-enfants, enfants-enfants, ont été globalement présentées lors d’une séance publique, il y a un an. Elles seront comparées aux réponses que feront les élèves, à la fin de l’expérience, lorsqu’ils seront soumis à nouveau au même questionnaire, pour évaluation du programme.

Dans un deuxième temps, une sensibilisation à la démarche et une explication des concepts ont été mises en oeuvre par Jean-Pierre Bonafé-Schmitt. Des jeux de rôles qui ont permis une implication de tous les élèves ont été filmés, puis analysés à la séance suivante par tout le groupe. Cette phase a permis d’approfondir le rôle des futurs médiateurs, et d’observer leurs capacités d’écoute, d’aide à la recherche de solution aux conflits. C’est à cette étape que, sur proposition des enseignants et avec les conseils du chercheur, furent cooptés des jeunes susceptibles de devenir médiateurs. Au niveau du choix, dans chaque classe, le choix des adultes reste déterminant : pour que l’expérience puisse se prolonger sur trois ans, pour que les enfants puissent, d’un point de vue intellectuel, fortifier les compétences requises et les transmettre à d’autres ultérieurement, et surtout pour qu’ils ne développent pas des comportements de caïds… Cela ne veut pas dire qu’il s’agisse pour autant d’éléments n’ayant pas de problèmes avec la discipline : certains auraient même des rapports plutôt vigoureux avec leurs camarades». Restait à parfaire leur formation, à mettre en oeuvre les modalités de leur intervention, à rédiger un guide du médiateur-élève, et à assurer la promotion du dispositif.

En février 1995 eut lieu au collège la toute première médiation, avec des élèves qui s’étaient donc engagés dans ce cycle l’année précédente : le fait mérite d’être noté, car il ne faut surtout pas imaginer que l’instauration d’un tel dispositif est instantané. Il faut observer que l’intérêt des jeunes n’est jamais retombé, que les acquis théoriques sont, y compris chez les plus jeunes, étonnamment renforcés, et que, malgré les moments ou d’impatience, ou de craintes, la sagesse et la nuance semblent toujours l’emporter sur les passions. Depuis, d’autres classes sont entrées dans le dispositif : trois classes de cycle 3 de la même école, une classe de CM1 de l’école Wallon 2, deux classes de seconde du lycée professionnel et une classe de 4ème du collège.

Les enseignants qui s’engagent dans cette action ont bien conscience que {« les vraies causes de cette violence à l’école, reflet de la violence du quartier, ne seront pas résolues pour autant. lls savent que les médiateurs enfants ne pourront rien faire contre la concentration de population, génératrice de bruits, ni contre l’oisiveté engendrée par le chômage ou l’exclusion ». Ce qui pourrait naître d’une telle expérimentation c’est, à long terme, le désir de mieux verbaliser les conflits, que ce soit entre adultes, entre élèves, entre adultes et jeunes. Si, comme cela semble être le cas ici, les parents eux-mêmes reconnaissaient la valeur de méthodes de communication moins violentes, si les jeunes formés aujourd’hui étaient capables de transmettre dans leur quartier, demain, des comportements de gestion de la vie collective, l’école aurait joué son rôle de formation à la citoyenneté. N’est-ce pas sa vocation?

Martine Sibois, la conseillère d’éducation qui tient à jour le Journal de la médiation du collège, n’hésite pas à multiplier les questions autour des « cas » de médiation déjà traités ; elle conserve la certitude que, dans une société où la violence est trop souvent mise en avant, il est plus que nécessaire de valoriser des comportements de dialogue et surtout de valoriser, dans l’établissement comme à l’extérieur, ceux et celles des élèves qui veulent les promouvoir. Parmi les quinze adultes de la communauté scolaire qui sont aujourd’hui engagés dans cette action, Yannick Tenne préfère poser sous forme d’interrogation l’espoir qui est mis dans ce programme : « Est-ce que les référents de l’école, est-ce que l’apprentissage de la vie sociale que l’on est en train d’opérer avec les enfants, dans cette action de médiation, peuvent être plus prégnants que d’autres référents acquis ailleurs ? C’est sans doute l’enjeu de cette expérimentation qui se mesurera à long terme ».

Commentaire

La médiation dans les écoles aide à valoriser dans la société le dialogue et une résolution alternative des conflits. L’école jouera ainsi un véritable rôle de formation à la citoyenneté.

Notes

  • Auteur : Manuelle Damamme, Coordinatrice de la ZEP de Saint-Étienne-du-Rouvray