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En librairie

Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Montargis, 2000

Sarcelles : une « éducation à la civilité »

Les élèves de CM2 de l’école primaire privée du Saint Rosaire, de Sarcelles (95), ont suivi depuis le début de l’année scolaire une formation à la médiation scolaire. 24 d’entre eux ont été désignés pour recevoir une formation plus poussée et intervenir comme médiateurs lors des récréations, ce qu’ils font depuis le mois d’avril.

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« Y’a plus de conflits dans la cour » se plaint un élève-médiateur. « Il y a au moins une bagarre par jour » réplique un autre. Nous sommes dans une salle du sous-sol de l’école, après la cantine. Les deux formatrices, Brigitte Liatard et Babeth Diaz (enseignantes dans les parties collège et lycée du même établissement) encadrent une réunion de bilan et d’évaluation avec les 24 élèves médiateurs. Comment faire en cas de refus de la médiation par l’un des élèves en conflit ? Comment gérer les relations avec les surveillants et délimiter les rôles de chacun ? Comment faire comprendre la confidentialité (les médiateurs garantissent le secret de ce qui leur est dit sauf en cas de «grand grand problème» où il faut avertir la surveillante ou un enseignant). Et puis il faudra prévoir que les médiateurs actuels passent dans toutes les classes pour pouvoir être vus par les 305 élèves de l’école. Ils portent bien un brassard noir et vert quand ils sont « en service », mais cela ne suffit pas toujours pour qu’on les sollicite.

Les trois classes de CM2, soit 90 élèves, ont reçu une formation de base à la médiation pendant quinze séances, dans le cadre de l’éducation civique. Au programme : découverte de soi, comprendre les différences, apprendre l’écoute (travail sur le bouche à oreille, la transmission, la rumeur…), les émotions, comment se faire une opinion, etc. « C’était vraiment trois quarts d’heure où les enfants se sentaient libres de parler de leurs problèmes, témoigne un instituteur, les enfants ont conclu que les « cours » de médiation leur ont permis de prendre du recul par rapport aux conflits ». Une institutrice souhaite renouveler l’expérience « car ma classe, cette année, est très agréable, attentive, mâture, et je souhaite voir si c’est le résultat de la médiation ». Les trois instituteurs de CM2 constatent que la formation à la médiation a ouvert des portes aux enfants, et a changé le comportement de certains d’entre eux « qui cherchent maintenant à se parler ». « J’ai l’impression qu’il y a moins de bagarres que les autres années au mois de juin », constate une enseignante, impression partagée par le directeur de l’école primaire Pierrick Chatellier.

À la fin de la formation, beaucoup d’enfants étaient volontaires pour être médiateurs, mais il a fallu en désigner quatre par classe qui ont suivi une formation supplémentaire de trois heures après la cantine. La désignation a été différente dans chaque classe: par élection dans l’une; dans une autre les candidats ont dû expliquer leur motivation ; dans une troisième ceux qui ne mangent pas à la cantine n’ont pu être médiateurs car ils sont absents pendant la récréation de midi, la plus longue.

Une première équipe de douze a reçu la formation supplémentaire et a commencé à intervenir début mai. Une autre équipe a pris le relais trois semaines plus tard. Chaque jour et à chaque récréation, l’équipe constituée de deux médiateurs en service change. Un « Cahier de médiation » sert de lien, les interventions y sont notées. Les médiateurs doivent être attentifs et disponibles pendant le temps de la récréation, même s’ils ont le droit de jouer. lls n’ont pas le droit de punir ni de décider à la place des autres, mais ils doivent aider à rétablir les relations et à éviter la violence.

Une médiatrice raconte ainsi une intervention : « Deux petites filles étaient en train de se disputer parce que l’une ne voulait plus parler à l’autre. Je leur ai demandé de m’expliquer le problème, je leur ai posé plein de questions et c’était juste pour un truc bête parce que leurs parents s’étaient fâchés et ne voulaient plus que leurs enfants se voient. Maintenant, les deux petites filles se parlent à nouveau. Dans ce cas-là, on est allé le signaler à la surveillante et au directeur parce que c’était compliqué. On ne pouvait pas se mêler des affaires personnelles. »

La présence des médiateurs est un recours pour les enfants, surtout pour les plus jeunes. C’est aussi un exemple parce que des enfants consacrent leurs récréations à aider les autres. Cependant peu de CM2 semblent solliciter leurs collègues, par peur que leur problème soit connu dans leur classe, peut-être aussi parce qu’ils se considèrent comme égaux des médiateurs et donc pouvant se passer d’eux ? Une fillette de CE1 dit que les médiateurs « nous aident à arrêter de nous disputer ; ils nous disent de nous expliquer » ; une autre : « les médiateurs n’ont pas le droit de punir, ni de gronder hyper fort, ni de le dire au directeur ».

Choisir entre foot et médiation

Ce mardi après-midi, lorsque le journaliste de Non-Violence Actualité cherche les médiateurs: ils jouent au foot et l’un d’entre eux ne porte pas son brassard… Les médiateurs sont des enfants qui ont aussi envie de se défouler pendant la récré mais la pratique du foot est-elle bien compatible avec leur service ? « Leur présence est bien plus efficace pendant la longue récré de midi, souligne une institutrice, car nous ne sommes pas dans la cour ». Les médiateurs devraient répondre à toutes les sollicitations mais ce n’est pas toujours le cas : « quand on leur demande, ils veulent pas parce qu’ils jouent », témoigne un « petit ». Un autre dit : « Les CM2 font tout le temps leur loi » notamment en ce qui concerne le terrain de football. Une règle de partage semble avoir été établie en conseil d’école, mais elle n’est pas respectée. La loi du plus fort règne et les plus petits ne semblent pas avoir recours aux médiateurs qui, en l’occurrence, risquent d’être juges et partie ! Autre recours en ce cas : avertir les surveillants ou les enseignants pour que la règle soit appliquée, mais on risque de passer pour un rapporteur ! Le respect d’autrui et de la règle commune est un long apprentissage, même pour des élèves-médiateurs ! D’autant que la cour est parfois semée de pièges : certains élèves s’amusent à provoquer les médiateurs « pour qu’on les tape et qu’on ne soit plus médiateur », d’autres simulent des conflits pour voir comment ils interviennent, d’autres enfin, intéressés, viennent s’informer.

Un autre « petit » remarque que, parfois, un médiateur prend partie pour son copain car, sinon, celui-ci risque de ne pas être content. Un garçon souligne même : « on dirait que les médiateurs, c’est les moins sages des CM2 ! » Les médiateurs doivent-ils être des exemples même quand ils ne sont pas « en service »? Sans doute car cela augmenterait leur crédit auprès des autres enfants et serait en cohérence avec le projet, mais on ne change pas du tout au tout des enfants un peu turbulents même avec une formation à la médiation. Une institutrice estime que certains médiateurs ont trouvé là une occasion d’être reconnus comme responsables alors qu’effectivement, ce ne sont peut-être pas les plus sages… Mais l’enjeu de la médiation est peut-être encore plus important auprès de ces enfants-là qui doivent canaliser leur agressivité ? Un médiateur remarque : « avant je tapais tout le temps, maintenant je tape moins ». D’autres témoignent que, désormais, ils se laissent moins emporter par leur colère, aussi bien à l’école qu’en famille. Certaines médiatrices interviennent même dans des conflits entre adultes. « Moi, raconte l’une d’entre elles, je n’ai pas réussi à régler un conflit parce que c’était entre des adultes : lors d’une fête, ils ont failli en venir aux mains et je me suis mis entre eux en leur disant qu’ils se comportaient comme des bébés. Ils n’ont pas lâché l’affaire pour autant, mais sans en venir aux mains. »

« Les enfants prennent conscience qu’ils sont importants. »

Le directeur de l’école primaire, Pierrick Chatellier, estime que « L’expérience reste plus positive pour les enfants qui ont été formés comme médiateurs que pour les autres. Cependant la médiation permet aux enfants de savoir qu’en cas de problèmes ils peuvent être aidés, et par d’autres personnes que par des adultes surveillants. Nous avons été confrontés à des difficultés pratiques puisque les médiateurs doivent avoir un local, se retrouver dans le calme. Au départ nous avions ouvert le hall d’entrée pour gérer les conflits, mais il y a eu très vite des débordements, nous avons donc fermé. Les médiateurs sont obligés de rester dans la cour et il faudra trouver une solution pour l’année prochaine. La médiation est un travail sur soi, comme on peut le faire au théâtre (nous avons également un atelier théâtre et un système de tutorat de jeunes collégiens et lycéens qui aident les primaires). Les enfants prennent conscience qu’ils sont importants, qu’on peut les écouter, qu’ils peuvent avoir des responsabilités. Quelle responsabilité confie-t-on aux enfants d’habitude ? C’est un travail social et éducatif. Nous dépassons le rôle d’enseignement de l’école, mais aujourd’hui si on se contente d’avoir un rôle d’enseignement, l’école sera hors-jeu. Il faut trouver les pratiques pédagogiques pour motiver les enfants. Ce qui a peut-être manqué, c’est l’explication : présenter le projet à toute l’équipe enseignante, aux surveillants, afin que tout le monde soit partie prenante. »

Brigitte Liatard, formatrice et initiatrice du projet estime que, l’année prochaine « il faudrait que les enseignants prennent en main eux-mêmes la formation des élèves à la médiation, en notre présence ». L’expérience menée depuis cette année dans cette école primaire (mais la médiation scolaire existe au collège voisin qui fait partie du même établissement depuis 1995), est un laboratoire passionnant. Une telle pratique de médiation peut-elle se généraliser, voire être intégrée par l’Éducation nationale ? « Si les enseignants ne sont pas partie prenante, je ne vois pas comment ça peut marcher, et il faut des gens compétents pour la formation », estime Pierrick Chatellier.

Babeth Diaz, également formatrice des médiateurs, est réservée : « La médiation implique que l’on soit profondément bienveillant par rapport à chaque enfant. Nous sommes opposés à la diffusion des outils sans la formation. Si on les utilise sans l’état d’esprit, cela peut faire du mal. » Elle pense que des formations à la médiation devraient être proposées aux enseignants du primaire. Cela paraît souhaitable car la médiation se révèle être une éducation à la «civilité, selon l’expression d’une institutrice, au respect de soi-même, de l’autre, de l’environnement» particulièrement pertinente aujourd’hui.

Commentaire

La médiation dans l’école permet d’ouvrir le dialogue là où parfois il était complètement fermé. Même si les enfants restent des enfants, et par exemple, le jeu passe en premier, cette responsabilité les aide à se construire de manière positive et à s’ouvrir à d’autres visions d’un même problème.

Notes

  • Auteur : Christian Le Meut, Non-Violence Actualité

  • Article publié dans Non-Violence Actualité, juillet 1999.