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Transformation de conflit, de Karine Gatelier, Claske Dijkema et Herrick Mouafo

Aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM)

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Fiche d’expérience

La pacification de l’Amérique Centrale, 1987 : plan de paix Arias versus plan de paix Reagan

La pacification de l’Amérique Centrale : de la paix par la force à la paix par les réformes

Mots clefs : Droit des peuples à l'autodétermination | Autonomie politique | Concertation politique pour la paix | Initiatives de coopération politique internationale pour la paix | Intervention étrangère pour la paix | Démilitarisation de la société | Résistance aux groupes armés hors la loi | Résistance aux groupes guérilleros | Résistance aux groupes paramilitaires | Gouvernement national et paix | Autorité politique | Gouvernement des Etats-Unis | Gouvernement salvadorien | Administration Reagan | Administration Carter | Gouvernement guatémaltèque | Gouvernement hondurien | Gouvernement costaricien | Administration Bush I | S'opposer à l'échelle internationale à la poursuite d'une guerre | Etablir le dialogue entre les acteurs et les partenaires de la paix | Elaborer des propositions pour la paix | Proposer un plan de paix | Mener des négociations politiques pour rechercher la paix | Signer un Traité de paix | Faire des réformes politiques pour arrêter la guerre | Réformer les relations politiques pour reconstruire la paix | Etats-Unis | El Salvador

Suite aux premières réformes politiques de l’Amérique Centrale remplaçant lentement la stratégie militaire comme forme de gouvernement par la quête de démocratie, en 1986 le président de Costa Rica, Oscar Arias, présenta aux gouvernements centraméricains un plan de paix pour la région.

Le « Plan Arias » proposait un chemin socio-politique : la pacification de la région exigeait la démocratisation du pouvoir et des réformes sociales importantes. La paix n’était plus envisagée comme produit de la victoire militaire des uns sur les autres. La signature des accords de paix n’était pas non plus suffisante. Deux procédures simultanées étaient présentées comme nécessaires. Il fallait entamer une réorganisation des régimes politiques des pays de l’Amérique Centrale pour qu’un Etat de Droit soit effectivement en vigueur. Il fallait réaliser aussi une véritable réforme des rapports sociaux à l’intérieur des pays pour canaliser pacifiquement les conflits internes.

Paix, réformes et démocratie étaient indissociables. Tant qu’il y aurait des régimes autoritaires, de droite ou de gauche, producteurs de phénomènes d’exclusion, de manipulation ou d’oppression politique des populations, la violence trouverait ses sources. Le plan Arias proposait aux dirigeants centraméricains de s’attaquer aux causes de la violence et de s’investir dans les mécanismes de construction de la paix.

Cette approche révélait une originalité en ce qui concernait les rapports entre les autorités centraméricaines et celles des Etats-Unis de l’époque. En effet, le discours officiel de l’administration Reagan laissait entrevoir l’existence de ce qui en Amérique Centrale était appelé à l’époque « le Plan Reagan » . La Maison Blanche avait des intentions précises afin de régler, à sa façon, la crise centraméricaine.

Alors qu’en 1987 les Présidents centre-américains se réunissaient en « Sommet » , à Esquipulas, village guatémaltèque enclavé dans la frontière avec le Salvador et le Honduras, en vue de chercher des moyens de pacifier la région, quelques heures avant l’ouverture des sessions, l’administration Reagan présentait son « plan de paix pour l’Amérique Centrale »

Les différences des deux approches, Reagan/Arias, peuvent être résumées comme suit :

Le plan Reagan affirmait que les conflits centraméricains étaient très différents les uns des autres et que chaque pays avait besoin d’une solution adéquate et à des vitesses différentes. Le Plan Arias privilégiait les conditions communes et les phénomènes transversaux : selon ce plan, la mise en application des dispositions devait être faite dans les cinq Etats et de façon simultanée. Il était hors de question d’envisager des procédures de pacification et de démocratisation qui favoriseraient le découpage de la région.

Le plan Reagan affirmait que les sandinistes nicaraguayens n’étaient que des agents du communisme international et que leur gouvernement était un ennemi de la démocratie, qu’il fallait donc le démanteler. Le plan Arias reconnaissait la légitimité de tous les gouvernements centraméricains, y compris du gouvernement sandiniste : c’était au peuple nicaraguayen de soutenir son gouvernement ou de l’évincer, par le biais des élections démocratiques, non pas aux Etats-Unis.

Le plan Reagan affirmait que pour évincer du pouvoir les sandinistes il fallait soutenir la CONTRA, le mouvement armé rebelle nicaraguayen, véritable représentant de la démocratie au Nicaragua. Le Plan Arias ratifiait l’illégitimité de tous les mouvements armés subversifs en Amérique Centrale : l’URNG ( Guatemala ), le FMLN ( Salvador ) et la CONTRA ( Nicaragua ). Par là même, l’interdiction de tout soutien à un quelconque mouvement subversif armé de la part de n’importe quel Etat.

Le plan Reagan affirmait qu’il fallait réformer en profondeur le système politique nicaraguayen pour y introduire la démocratie jusque là inconnue, alors que ceux des autres pays pouvaient continuer à évoluer doucement vers davantage de démocratie. Le Plan Arias affirmait que tous les régimes centraméricains devaient se réformer en profondeur pour avancer effectivement dans la voie de la démocratisation.

Il ne s’agit pas uniquement d’oppositions sur des questions techniques. Il s’agit de la proposition de deux plans de paix différents se reliant chacun à deux approches géopolitiques divergentes.

Grâce au soutien que la société civile centre-américaine a donné au plan de paix Arias, à l’investissement sérieux et efficace des autorités politiques centre-américaines, au soutien des pays latino-américains notamment du groupe CONTADORA, à l’appui très important de la Communauté Européenne de l’époque, le plan Arias a été approuvé et adopté par les autorités centre-américaines par le biais du Traité de paix « Esquipulas II » , dans un contexte de fin de guerre froide.

Après Esquipulas II commence à se mettre en place une évolution de la politique américaine pour l’Amérique Centrale. En 1990 l’administration Bush exprima son soutien au processus Esquipulas.

Pour sa politique vis-à-vis de l’Amérique Centrale, l’administration Bush avait pris en compte un rapport élaboré pendant l’administration Reagan. Le Président Reagan avait crée en 1983 une Commission Nationale sur l’Amérique Centrale, composée de Sénateurs des deux partis, sous la direction de M. H. Kissinger. Leur rapport proposait les bases de la politique des Etats-Unis envers l’Amérique Centrale en quatre points. Il s’agissait de trouver une solution politique au conflit centraméricain. Pour empêcher la renaissance de mouvements armés, il était convenable d’ouvrir un processus de démocratisation de la région. Puisque la situation économique de l’Amérique Centrale était pénible pour la majorité de la population, il s’agissait d’établir une coopération économique capable de contribuer à empêcher le succès des discours populistes ou des aventures révolutionnaires. Tout cela en préservant l’autorité morale des Etats-Unis : il faudrait signer des accords avec les gouvernements centraméricains pour qu’ils déclarent que c’est eux qui demandaient l’aide des Etats-Unis. Bien que M. Reagan n’ait pas donné suite à ce rapport, M. Bush s’en est servi.

Malgré ces fluctuations, il est possible d’établir un fil conducteur de la politique américaine pour l’Amérique Centrale se fondant sur une appréciation politique précise des autorités politiques des Etats-Unis : elles ont un droit légitime d’intervention dans leur arrière-cour. Au milieu des années 1990 il s’agissait de favoriser des modèles politiques démocratiques insérés dans le cadre de l’économie libérale. Le principal objectif des Etats-Unis n’était plus uniquement stratégique, il était aussi économique : ils regardaient les pays de l’Amérique Centrale avec les yeux du marché.

Commentaire

Le rôle joué par les élites centraméricaines en termes de référence symbolique montre, d’une part, comment la politique USA en Amérique Centrale rencontrait des élites locales avec des intérêts politiques et économiques précis, le plus souvent divisées et en lutte entre elles. Comment ces élites, ou quelques-unes d’entre elles, intériorisaient, renforçaient et même utilisaient la stratégie des USA par des mesures d’amplification, d’interprétations, de détournement, etc. Comment, donc, les USA profitaient des divisions et des luttes internes des élites locales et comment celles-ci, à leur tour, se tournaient vers les USA pour réussir leurs objectifs. Les élites centraméricaines n’étaient pas simplement des destinataires de la politique USA, souvent elles contribuaient à la construire. D’autre part, des tendances d’indépendance symbolique et politique, de refus de l’hégémonie des USA dans la région, de quête de liens avec l’Europe, de retour aux sources, etc. traversent les populations de l’Amérique Centrale. Ces tendances se traduisent ici et là par des actes politiques d’une rare autonomie vis-à-vis des USA.

Notes

Des arguments ici développés s’inspirent du « Plan Arias » ainsi que d’un ouvrage publié par M. Arias où il développe les fondements théoriques de ses approches : O. ARIAS, El camino de la paz, Editorial Costa Rica. San José 1989.

George Bush, « Central America : Defending Our Vital Interests » , Discours devant le Congrès, 29 novembre 1989. Le texte est pris de : State Department Bulletin, 15 décembre 1989, pp. 36-40. Traduction de H. Bauer